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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Iii

I. Le meunier, son fils et l’âne

Jean de La Fontaine· 3 distiquess, alexandrins, 84 vers

À M. D. M

L'invention des arts‖ étant un droit d'aînesse,Nous devons l'apologue‖ à l'ancienne Grèce.Mais ce champ ne se peut‖ tellement moissonner,Que les derniers venus‖ n'y trouvent à glaner.La feinte est un pays‖ plein de terres désertes,Tous les jours nos auteurs‖ y font des découvertes.Je t'en veux dire un trait‖ assez bien inventé ;Autrefois à Racan‖ Malherbe l'a conté.Ces deux rivaux d'Horace,‖ héritiers de sa lyre,Disciples d'Apollon,‖ nos maîtres, pour mieux dire,Se rencontrant un jour‖ tout seuls et sans témoins(Comme ils se confioient‖ leurs pensers et leurs soins),Racan commence ainsi :‖ Dites-moi, je vous prie,Vous qui devez savoir‖ les choses de la vie,Qui par tous ses degrés‖ avez déjà passé,Et que rien ne doit fuir‖ en cet âge avancé ;À quoi me résoudrai-je ?‖ Il est temps que j'y pense.Vous connoissez mon bien,‖ mon talent, ma naissance :Dois-je dans la province‖ établir mon séjour,Prendre emploi dans l'armée,‖ ou bien charge à la cour ?Tout au monde est mêlé‖ d'amertume et de charmes :La guerre a ses douceurs,‖ l'hymen a ses alarmes.Si je suivois mon goût,‖ je saurois où buter ;Mais j'ai les miens, la cour,‖ le peuple à contenter.Malherbe là-dessus :‖ Contenter tout le monde !Écoutez ce récit‖ avant que je réponde.

J'ai lu dans quelque endroit‖ qu'un meunier et son fils,L'un vieillard, l'autre enfant,‖ non pas des plus petits,Mais garçon de quinze ans,‖ si j'ai bonne mémoire,Alloient vendre leur âne,‖ un certain jour de foire.Afin qu'il fût plus frais‖ et de meilleur débit,On lui lia les pieds,‖ on vous le suspendit ;Puis cet homme et son fils‖ le portent comme un lustre.Pauvres gens ! idiots !‖ couple ignorant et rustre !Le premier qui les vit‖ de rire s'éclata.Quelle farce, dit-il,‖ vont jouer ces gens-là ?Le plus âne des trois‖ n'est pas celui qu'on pense.Le meunier, à ces mots,‖ connoît son ignorance ;Il met sur pieds sa bête,‖ et la fait détaler.L'âne, qui goûtoit fort‖ l'autre façon d'aller,Se plaint en son patois.‖ Le meunier n'en a cure ;Il fait monter son fils,‖ il suit : et d'aventurePassent trois bons marchands.‖ Cet objet leur déplut.Le plus vieux au garçon‖ s'écria tant qu'il put :Oh là ! oh ! descendez,‖ que l'on ne vous le dise,Jeune homme, qui menez‖ laquais à barbe grise !C'étoit à vous de suivre,‖ au vieillard de monter. ‒Messieurs, dit le meunier,‖ il vous faut contenter.L'enfant met pied à terre,‖ et puis le vieillard monte ;Quand, trois filles passant,‖ l'une dit : C'est grand'honteQu'il faille voir ainsi‖ clocher ce jeune fils,Tandis que ce nigaud,‖ comme un évêque assis,Fait le veau sur son âne,‖ et pense être bien sage. ‒Il n'est, dit le meunier,‖ plus de veaux à mon âge.Passez votre chemin,‖ la fille, et m'en croyez.Après maints quolibets,‖ coup sur coup renvoyés,L'homme crut avoir tort,‖ et mit son fils en croupe.Au bout de trente pas,‖ une troisième troupeTrouve encore à gloser.‖ L'un dit : Ces gens sont fous !Le baudet n'en peut plus,‖ il mourra sous leurs coups.Eh quoi ! charger ainsi‖ cette pauvre bourrique !N'ont-ils point de pitié‖ de leur vieux domestique ?Sans doute qu'à la foire‖ ils vont vendre sa peau. ‒Parbleu ! dit le meunier,‖ est bien fou du cerveauQui prétend contenter‖ tout le monde et son père.Essayons toutefois‖ si par quelque manièreNous en viendrons à bout.‖ Ils descendent tous deux.L'âne, se prélassant,‖ marche seul devant eux.Un quidam les rencontre,‖ et dit : Est-ce la modeQue baudet aille à l'aise,‖ et meunier s'incommode ?Qui de l'âne ou du maître‖ est fait pour se lasser ?Je conseille à ces gens‖ de le faire enchâsser.Ils usent leurs souliers,‖ et conservent leur âne !Nicolas au rebours :‖ car, quand il va voir Jeanne,Il monte sur sa bête ;‖ et la chanson le dit.Beau trio de baudets !‖ Le meunier repartit :Je suis âne, il est vrai,‖ j'en conviens, je l'avoue ;Mais que dorénavant‖ on me blâme, on me loue,Qu'on dise quelque chose‖ ou qu'on ne dise rien,J'en veux faire à ma tête.‖ Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars,‖ ou l'Amour, ou le prince ;Allez, venez, courez ;‖ demeurez en province ;Prenez femme, abbaye,‖ emploi, gouvernement :Les gens en parleront,‖ n'en doutez nullement.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a d'aînesse / Grèce féminine, classiqueb moissonner / glaner masculine, classiquec désertes / découvertes féminine, classiqued inventé / conté masculine, classiquee lyre / dire féminine, classiquef témoins / soins masculine, classiqueg prie / vie féminine, classiqueh passé / avancé masculine, classiquei pense / naissance féminine, classiquej séjour / cour masculine, classiquek charmes / alarmes féminine, classiquel buter / contenter masculine, classiquem monde / réponde féminine, classiquea fils / petits masculine, classiqueb mémoire / foire féminine, classiquec débit / suspendit masculine, classiqued lustre / rustre féminine, classiquee s'éclata / gens-là masculine, classiquef pense / ignorance féminine, classiqueg détaler / d'aller masculine, classiqueh cure / d'aventure féminine, classiquei déplut / put masculine, classiquej dise / grise féminine, classiquek monter / contenter masculine, classiquel monte / grand'honte féminine, classiquem fils / assis masculine, classiquen sage / âge féminine, classiqueo croyez / renvoyés masculine, classiquep croupe / troupe féminine, classiqueq fous / coups masculine, classiquer bourrique / domestique féminine, classiques peau / cerveau masculine, classiquet père / manière féminine, classiqueu deux / eux masculine, classiquev mode / s'incommode féminine, classiquew lasser / enchâsser masculine, classiquex âne / Jeanne féminine, classiquey dit / repartit masculine, classiquez l'avoue / loue féminine, classiquea rien / bien masculine, classiquea prince / province féminine, classiqueb gouvernement / nullement masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources