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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres diverses Ii, 1656‑1696· Épitres

XVI. Discours à madame de la sablière

Jean de La Fontaine· distiques, alexandrins, 98 vers

[1684]

Désormais que ma muse,‖ aussi bien que mes jours,Touche de son déclin‖ l'inévitable cours,Et que de ma raison‖ le flambeau va s'éteindre,Irai-je en consumer‖ les restes à me plaindre,Et, prodigue d'un temps‖ par la Parque attendu,Le perdre à regretter‖ celui que j'ai perdu ?Si le ciel me réserve‖ encor quelque étincelleDu feu dont je brillois‖ en ma saison nouvelle,Je la dois employer,‖ suffisamment instruitQue le plus beau couchant‖ est voisin de la nuit.Le temps marche toujours ;‖ ni force, ni prière,Sacrifices ni vœux,‖ n'allongent la carrière :Il faudroit ménager‖ ce qu'on va nous ravir.Mais qui vois-je que vous‖ sagement s'en servir ?Si quelques-uns l'ont fait,‖ je ne suis pas du nombre ;Des solides plaisirs‖ je n'ai suivi que l'ombre ;J'ai toujours abusé‖ du plus cher de nos biens.Les pensers amusants,‖ lés vagues entretiens,Vains enfants du loisir,‖ délices chimériques ;Les romans et le jeu,‖ peste des républiques,Par qui sont dévoyés‖ les esprits les plus droits,Ridicule fureur‖ qui se moque des lois ;Cent autres passions,‖ des sages condamnées,Ont pris comme à l'envi‖ la fleur de mes années.

L'usage des vrais biens‖ répareroit ces maux,Je le sais, et je cours‖ encore à des biens faux.Je vois chacun me suivre :‖ on se fait une idoleDe trésors, ou de gloire,‖ ou d'un plaisir frivole.Tantales obstinés,‖ nous ne portons les yeuxQue sur ce qui nous est‖ interdit par les cieux.Si faut-il qu'à la fin‖ de tels pensers nous quittent :Je ne vois plus d'instants‖ qui ne m'en sollicitent.Je recule, et peut-être‖ attendrai-je trop tard :Car, qui sait les moments‖ prescrits à son départ ?Quels qu'ils soient, ils sont courts ;‖ à quoi les emploierai-je ?

Si j'étois sage, Iris‖ (mais c'est un privilégeQue la nature accorde‖ à bien peu d'entre nous),Si j'avois un esprit‖ aussi réglé que vous,Je suivrois vos leçons,‖ au moins en quelque chose :Les suivre en tout, c'est trop ;‖ il faut qu'on se proposeUn plan moins difficile‖ à bien exécuter,Un chemin dont sans crime‖ on se puisse écarter.Ne point errer est chose‖ au-dessus de mes forces :Mais aussi, de se prendre‖ à toutes les amorces,Pour tous les faux brillants‖ courir et s'empresser,J'entends que l'on me dit :‖ Quand donc veux-tu cesser ?Douze lustres et plus‖ ont roulé sur ta vie :De soixante soleils‖ la course entresuivieNe t'a pas vu goûter‖ un moment de repos.Quelque part que tu sois,‖ on voit à tous proposL'inconstance d'une âme‖ en ses plaisirs légère,Inquiète, et partout‖ hôtesse passagère ;Ta conduite et tes vers,‖ chez toi tout s'en ressent :On te veut là-dessus‖ dire un mot en passant.Tu changes tous les jours‖ de manière et de style :Tu cours en un moment‖ de Térence à Virgile ;Ainsi rien de parfait‖ n'est sorti de tes mains.Eh bien prends, si tu veux,‖ encor d'autres chemins :Invoque des neuf Sœurs‖ la troupe tout entière ;Tente tout, au hasard‖ de gâter la matière :On le souffre, excepté‖ tes contes d'autrefois.J'ai presque envie, Iris,‖ de suivre cette voix ;J'en trouve l'éloquence‖ aussi sage que forte.Vous ne parleriez pas‖ ni mieux, ni d'autre sorte :Seroit-ce point de vous‖ qu'elle viendroit aussi ?Je m'avoue, il est vrai,‖ s'il faut parler ainsi,Papillon du Parnasse,‖ et semblable aux abeillesÀ qui le bon Platon‖ compare nos merveilles :Je suis chose légère,‖ et vole à tout sujet ;Je vais de fleur en fleur,‖ et d'objet en objet ;À beaucoup de plaisirs‖ je mêle un peu de gloire.J'irois plus haut peut-être‖ au temple de Mémoire,Si dans un genre seul‖ j'avois usé mes jours ;Mais, quoi ! je suis volage‖ en vers comme en amours.

En faisant mon portrait,‖ moi-même je m'accuse,Et ne veux point donner‖ mes défauts pour excuse ;Je ne prétends ici‖ que dire ingénumentL'effet bon ou mauvais‖ de mon tempérament.À peine la raison‖ vint éclairer mon âme,Que je sentis l'ardeur‖ de ma première flamme.Plus d'une passion‖ a depuis dans mon cœurExercé tous les droits‖ d'un superbe vainqueur :Tel que fut mon printemps,‖ je crains que l'on ne voieLes plus chers de mes jours‖ aux vains désirs en proie.

Que me servent ces vers‖ avec soin composés ?N'en attends-je autre fruit‖ que de les voir prisés ?C'est peu que leurs conseils,‖ si je ne sais les suivre,Et qu'au moins vers ma fin‖ je ne commence à vivre ;Car je n'ai pas vécu :‖ j'ai servi deux tyrans :Un vain bruit et l'amour‖ ont partagé mes ans.Qu'est-ce que vivre, Iris ?‖ vous pouvez nous l'apprendre.Votre réponse est prête ;‖ il me semble l'entendre :C'est jouir des vrais biens‖ avec tranquillité ;Faire usage du temps‖ et de l'oisiveté ;S'acquitter des honneurs‖ dus à l'Être suprême ;Renoncer aux Phyllis‖ en faveur de soi-même ;Bannir le fol amour‖ et les vœux impuissants,Comme hydres dans nos cœurs‖ sans cesse renaissants.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
49((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a jours / cours masculine, classiqueb s'éteindre / plaindre féminine, classiquec attendu / perdu masculine, classiqued étincelle / nouvelle féminine, classiquee instruit / nuit masculine, classiquef prière / carrière féminine, classiqueg ravir / servir masculine, classiqueh nombre / l'ombre féminine, classiquei biens / entretiens masculine, classiquej chimériques / républiques féminine, classiquek droits / lois masculine, classiquel condamnées / années féminine, classiquea maux / faux masculine, classiqueb idole / frivole féminine, classiquec yeux / cieux masculine, classiqued quittent / sollicitent féminine, classiquee tard / départ masculine, classiquef emploierai-je / privilége féminine, classiqueb nous / vous masculine, équivalentec chose / propose féminine, classiqued exécuter / écarter masculine, classiquee forces / amorces féminine, classiquef s'empresser / cesser masculine, classiqueg vie / entresuivie féminine, classiqueh repos / propos masculine, classiquei légère / passagère féminine, classiquej ressent / passant masculine, classiquek style / Virgile féminine, classiquel mains / chemins masculine, classiquem entière / matière féminine, classiquen d'autrefois / voix masculine, classiqueo forte / sorte féminine, classiquep aussi / ainsi masculine, classiqueq abeilles / merveilles féminine, classiquer sujet / objet masculine, classiques gloire / Mémoire féminine, classiquet jours / amours masculine, classiquea m'accuse / excuse féminine, classiqueb ingénument / tempérament masculine, classiquec âme / flamme féminine, classiqued cœur / vainqueur masculine, classiquee voie / proie féminine, classiquea composés / prisés masculine, classiqueb suivre / vivre féminine, classiquec tyrans / ans masculine, classiqued l'apprendre / l'entendre féminine, classiquee tranquillité / l'oisiveté masculine, classiquef suprême / soi-même féminine, classiqueg impuissants / renaissants masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources