Œuvres diverses Ii, 1656‑1696· Pièces diverses attribuées a la fontaine
X. Relation d’une chasse du roi
Dans un de ces beaux jours,‖ des printemps le modèle,Que le maître de l'universDérobe quelquefois‖ à la saison nouvelle,Pour en parer‖ l'automne ou les hivers ;Une troupe toute charmante,Autant illustre que galante,Et qui, par la beauté,‖ la puissance ou le sang,Tient ici-bas le premier rang ;Apparemment se trouvant lasseDes paisibles amusements,Voulut au plaisir de la chasseAccorder quelques doux moments.Plusieurs bêtes furent lancées,Et toutes ardemment poussées ;On entendoit‖ retentir un grand boisDu bruit des cors, des chiens,‖ des échos et des voix.Il ne fut cerf ni daim‖ qui n'en frémît de crainte,Et qui, dans la terreur‖ dont il eut l'âme atteinte,Déjà d'un lévrier‖ ne se crût le butin ;Et même, m'a-t-on dit,‖ jusqu'à certaine Biche,Qui du creux d'un vieux tronc‖ s'étoit fait une niche,S'assurait sur son sexe‖ et bravoit le destin,Comme une autre se vit chassée,Et fut sans pitié relancéePar un cruel Chasseur,‖ moins courtois qu'un lutin.Par hasard, alors la pauvretteÉtoit avec un Cerf,‖ depuis peu son amant,Qui lui disoit‖ doux propos et fleuretteEt d'un langage cerf‖ lui contoit son tourment.Car, comme nous,‖ les cerfs ont leur langage,Et le succès‖ nous apprend, chaque jour,Qu'il n'est animal si sauvage,Poisson dans sa coquille,‖ oiseau dans son bocage,Qui ne sache parler d'amour.Ah ! si la Biche alors‖ eût pu se faire entendre,Que n'eût-elle point dit‖ au Chasseur indiscret,Qui dans l'endroit‖ peut-être le plus tendreTrouble son entretien secret ?« Ingrat ! eût-elle pu lui dire,Quand l'amour t'a conduit cent foisDans le plus épais de ce bois,Pour y soupirer ton martyre,Courtisan, chasseur ou héros,Toi qui viens me livrer‖ une guerre si rude,Ai-je troublé ta solitude,Comme tu troubles mon repos ? »Si chaque bête ainsi‖ déclaroit sa pensée,Et que chaque mortel‖ examinât son cœur,Il n'est bête si fort presséeQui n'échappât souvent‖ aux remords du chasseur.Mais ceci pour la Biche‖ est un espoir frivole :Elle eût fait, pour parler,‖ des efforts superflus,Et depuis qu'Ésope n'est plus,Tout animal‖ a perdu la parole.Son Cerf seul avoit l'art‖ d'entendre ses discours ;Il n'avoit pas‖ celui de les redire.En vain, de ce malheur,‖ il gémit et soupire,Il ne peut à la Biche‖ offrir aucun secours :Aux yeux de son amant‖ la triste amante expire.Je ne sais si ce fut‖ accident ou transportQui contraignit l'amant‖ à partager son sort,Je ne jure de rien,‖ de peur de me méprendre ;Mais je sais qu'on vient de m'apprendreQue la Biche n'est plus‖ et que le Cerf est mort.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 5[abab] 5[aa] 1[abbacca] 1[abaab] 3[abba] 1[abbab] 1[aabba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (30 de 12, 26 de 8, 8 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a modèle / nouvelle féminine, classiqueb l'univers / hivers masculine, classiquec charmante / galante féminine, classiqued sang / rang masculine, classiquee lasse / chasse féminine, classiquef amusements / moments masculine, classiqueg lancées / poussées féminine, classiqueh bois / voix masculine, classiquei crainte / atteinte féminine, classiquej butin / destin / lutin masculine, classiquek Biche / niche féminine, classiquel chassée / relancée féminine, classiquem pauvrette / fleurette féminine, classiquen amant / tourment masculine, classiqueo langage / sauvage / bocage féminine, classiquep jour / d'amour masculine, classiqueq entendre / tendre féminine, classiquer indiscret / secret masculine, classiques dire / martyre féminine, classiquet fois / bois masculine, classiqueu héros / repos masculine, classiquev rude / solitude féminine, classiquew pensée / pressée féminine, classiquex cœur / chasseur masculine, classiquey frivole / parole féminine, classiquez superflus / plus masculine, classiquea discours / secours masculine, classiqueb redire / soupire / expire féminine, classiquec transport / sort / mort masculine, classiqued méprendre / m'apprendre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources