Les Épaves, 1876· Insania
II. Conseils
Man delights not me, no, nor woman neither.SHAKESPEARE.
Esprit mâle et sincère‖ aux tendresses profondes,Crois-mois, contre un plomb vil‖ n'échange pas ton or :La perle que tu veux‖ n'habite point nos ondes,Leur sein n'enferme point‖ ton idéal trésor.
A tes ennuis sacrés‖ la terre est insensible ;Les amours primitifs‖ y sont morts à jamais.Jamais tu n'atteindras‖ ton rêve inaccessible,Ami ! tu l'as placé‖ sur de trop purs sommets.
Comme la fleur qui naît‖ sur les cimes austèresEt, vierge, doit mourir‖ sur le mont paternel,N'exhale que pour Dieu‖ tes espoirs solitaires ;Ne verse tes senteurs‖ que dans les vents du ciel.
Tu parles une langue‖ ici-bas incomprise,Et la route est déserte‖ où cheminent tes pas.Ton infini désir,‖ la foule le méprise ;Ses sordides instincts,‖ tu ne les connais pas.
Ferme-toi donc ! subis,‖ âme haute et limpide,De ton culte sacré‖ subis l'auguste loi.D'un monde où tout est faux,‖ et servile, et cupide,Les liens mensongers‖ ne sont pas faits pour toi.
L'homme est ingrat et dur,‖ la femme amère et vide.Poète, que leur font‖ tes songes étoilés !Les belles voluptés‖ dont ta soif est avideNe roulent point en eux‖ leurs flots immaculés.
Vis et chante à l'écart ;‖ dans tes rimes heureusesRéfléchis les splendeurs‖ du tranquille univers.A la femme, à la fleur,‖ à ces choses trompeuses,Ne prends que le parfum‖ qu'il te faut pour tes vers.
Passe au milieu des jours‖ libre, calme, impassible,Couvre ton cœur brûlant‖ de sereines froideurs ;Comme en ces bassins bleus‖ où dort l'astre paisible,Que ton chaste Idéal‖ dorme en tes profondeurs !
Si jamais, ébloui‖ d'une flamme éphémère,Sous des yeux enivrants‖ tu te troublais un soir,Étouffe dans ton sein‖ la naissante chimère !Arrache de ton cœur‖ un impossible espoir !
A ton tour ne va point,‖ dans la tourbe adultère,Brûler un lâche encens‖ sur quelque autel banal :Plus elle sait aimer,‖ plus l'âme doit se taire ;Porte sans défaillir‖ l'ivresse de ton mal !
Mais, si vaine est la lutte‖ et la plaie incurable,Voile au moins le secret‖ de ta sainte pâleur :Que nul regard, raillant‖ ton âme vulnérable,Ne lise sur ton front‖ ta divine douleur !
Tais-toi ! D'un âcre feu‖ les veines consumées,Même sous l'œil fatal‖ qu'attendrit ta fierté,Tais-toi ! — Tu pourrais voir‖ sur des lèvres aiméesFlotter le rire amer‖ de l'incrédulité.
Tais-toi ! L'oreille ouverte‖ aux vanités flatteuses,La fille d'Ève au front‖ candide, au cœur de fer,Ne sait point démêler,‖ facile aux voix menteuses,L'accent tombé du ciel‖ ou monté de l'enfer.
Tais-toi ! Le sein frappé‖ d'une atteinte trop sûre,N'implore, en ton orgueil,‖ ni merci ni retour :Laisse en dedans couler‖ ta mortelle blessure !Saigne en silence et meurs,‖ meurs d'un muet amour !
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a profondes / ondes féminine, classiqueb or / trésor masculine, classiquea insensible / inaccessible féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquea austères / solitaires féminine, classiqueb paternel / ciel masculine, classiquea incomprise / méprise féminine, classiqueb pas masculine, classiquea limpide / cupide féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb étoilés / immaculés masculine, classiquea heureuses / trompeuses féminine, classiqueb univers / vers masculine, classiquea impassible / paisible féminine, classiqueb froideurs / profondeurs masculine, classiquea éphémère / chimère féminine, classiqueb soir / espoir masculine, classiquea adultère / taire féminine, classiqueb banal / mal masculine, classiquea incurable / vulnérable féminine, classiqueb pâleur / douleur masculine, classiquea consumées / aimées féminine, classiqueb fierté / l'incrédulité masculine, classiquea flatteuses / menteuses féminine, classiqueb fer / l'enfer masculine, classiquea sûre / blessure féminine, classiqueb retour / amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources