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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épaves, 1876· Insania

VII. Insania

Auguste Lacaussade· 5 distiquess, alexandrins, 132 vers

Sois gai, secoue au vent‖ ta tête libre et fière ;Respire à pleins poumons‖ ta brise printanière ;Ris aux beaux jours ; jouis,‖ rimeur insoucieux,Des parfums de la terre‖ et de l'azur des cieux ;De ton avril cueillant‖ les plaisirs et les roses,Raille nos soins jaloux,‖ nos souvenirs moroses,Et, d'une lèvre vive‖ où rit ta liberté,De tes bonheurs premiers‖ bois le vin enchanté !Ton heure aussi viendra…‖ Sur cette blonde tête,Oiseau de flamme, un jour‖ s'abattra la tempête.Comme en un ciel d'été,‖ sans pluie et sans éclairs,La foudre tout à coup‖ éclate au fond des airs,Un jour, enveloppé‖ d'un invisible orage,Tu sentiras pâlir‖ et mourir ton courage.Subitement frappé,‖ sous le trait acéréS'affaissera ton cœur‖ en proie au mal sacré.Tu blêmiras, tes yeux‖ perdront leur jeune flamme ;Une indicible angoisse‖ habitera ton âme.Vaste et morne, un désir‖ sans fond comme la merBallottera tes jours‖ dans un délire amer.Vague, sombre, rongé‖ d'une âpre inquiétude,Pour y souffrir en paix‖ cherchant la solitude,Tu fuiras tes amis.‖ Ton esprit studieuxDans les livres, dans l'art‖ aux plaisirs sérieuxNe mettra plus sa joie ;‖ et la Muse elle-même,Celle qui nous est douce‖ et mérite qu'on l'aime,La Muse aura perdu‖ sur ton cœur tout pouvoir.Ta fierté, le présent,‖ l'avenir, le devoir,Tout sera délaissé.‖ Sans flamme et sans génie,Tu ne penseras plus.‖ La fiévreuse insomnieEnvahira ta couche.‖ Un songe sans réveil,De ta paupière sèche‖ écartant le sommeil,Embrasera tes nuits :‖ dans ton cerveau débileBrûlera fixe et belle‖ une image immobile !Implorant l'aube, hélas !‖ pour rafraîchir tes maux,Tu chercheras la paix‖ et l'ombre des rameaux.Devant le calme auguste‖ et le bonheur des choses,Tu sentiras tes yeux‖ s'emplir de pleurs sans causes.Les grands bois, leur silence‖ aux charmes apaisantsBerceront, mais en vain,‖ tes souvenirs cuisants.Ni l'haleine des eaux‖ ni le vent des pelousesN'éteindront l'âpre feu‖ de tes veines jalouses.La paix des bois, la paix‖ immuable des cieux,Impassible ironie,‖ irriteront tes yeux.Alors, ô déplorable,‖ ô triste créature !Comme la Muse et l'art‖ tu fuiras la nature.Par la douleur aigri,‖ de toi-même lassé,Traînant partout au flanc‖ le trait qui t'a blessé,A des pas adorés‖ rivé comme un esclave,Sans vertu pour porter‖ ou briser ton entrave,Tu vivras… jusqu'au jour‖ où, sous l'âcre poison,Après ton cœur sentant‖ défaillir ta raison,Sentant, sous l'action‖ rongeante de ta peine,Se fausser ta nature‖ et naître en toi la haine,Toi-même, épouvanté‖ qu'on doive tant souffrir,Tu maudiras ton mal‖ sans en vouloir guérir.

Et tant de désespoir,‖ pourquoi ?… pour peu de chose :Pour un sourire éclos‖ sur quelque lèvre rose,Pour quelque tête vide‖ aux cheveux parfumés,Pour deux yeux bleus ou noirs‖ par l'enfer allumés.

O vous par qui le mal‖ est entré dans le monde,Race en calamités,‖ en misères féconde,De qui l'instinct cruel‖ et plein de vanitéNous sait tout prendre, tout,‖ jusqu'à notre fierté ;Race d'enchantements‖ et de ruse pourvue,Le curieux désir‖ de voir et d'être vueEst tout votre cœur ! Mère‖ et fille du péché,Comme Ève, votre esprit‖ frivole n'est touchéQue par l'éclat du faux ;‖ vous aimez l'imposture,Ce qui flatte ou reluit !‖ Si le sort en pâtureVous livre une âme ouverte‖ à l'infini désir,Vous trouvez à la perdre‖ un étrange plaisir :Vous brisez, vous brûlez‖ dans cette âme flétrieL'idéal, cette fleur‖ de l'Éden, sa patrie !

Et vous, nos compagnons‖ de trouble et de douleurs,Vous dont la lèvre sait‖ l'amertume des pleurs ;Hommes, têtes encor‖ de cheveux couronnées,Vieillards, fronts qu'a blanchis‖ la neige des années,Jeunes et vieux, parlez,‖ et, la main sur le cœur,Dites, en est-il un‖ parmi vous qui, vainqueurDe la Vipère, ait su‖ porter sans perdre haleineLe poids de son amour‖ ou le poids de sa haine ?En est-il parmi vous‖ un seul qui, mâle et fier,Ait pu sans défaillir‖ boire le miel amer,Et qui, l'angoisse au flanc,‖ éperdu de souffrance,N'ait blasphémé jamais‖ la vie et l'espérance ?En est-il un, un seul,‖ doux et fort jusqu'au bout,Job de la passion,‖ sur son fumier debout,Qui n'ait un jour maudit‖ le Dieu de sa jeunesse ?S'il en est un, eh bien,‖ que notre œil le connaisse !Que pour nous enseigner‖ il se lève entre nous !Que je le voie, et l'aime,‖ et l'envie à genoux !

Muse, dès le berceau‖ toi qui fus ma nourrice,Toi la mère et la sœur‖ et la consolatrice,Si ton culte jamais‖ à mon esprit fut cher,Entends ce cri poussé‖ par mon âme et ma chair.Ce n'est point, aujourd'hui,‖ pour moi que je t'implore,Mon cœur ne saigne plus,‖ bien qu'il palpite encore :Ma veine est desséchée‖ et mon jour est rempli.Ce qu'il me faut cueillir,‖ c'est la fleur de l'oubli…Eh bien, soit ! levez-vous,‖ croissez sur mes ruines,O roses sans parfums,‖ mais aussi sans épines !Dans mon sentier désert,‖ sur mon stérile écueil,Berçant aux vents des nuits‖ vos emblèmes de deuil,Levez-vous ! — Et toi, meurs,‖ jeunesse inassouvie !Rêve impossible à qui,‖ mon nom, mon art, ma vie,J'avais tout immolé !‖ Longtemps, lâche énervé,J'ai pâli, j'ai langui‖ d'un bonheur introuvé.J'ai pu longtemps, ô Muse !‖ ô ma seconde mère !Te préférer une ombre,‖ une aride chimère ;Mais ils sont loin, ces jours‖ d'ardente oisiveté :Avec mon cœur tu m'as‖ rendu ma liberté,Clémente amie ! eh bien,‖ par mon retour sincère,Par mes jours expiés‖ de honte et de misère,Par ces pleurs dont toi seule‖ as su tarir les flots,Par ton sein maternel‖ qui berça mes sanglots,Par ton culte sacré,‖ par notre amour suprême,Entends ma voix priant‖ pour un autre moi-même,Pour l'un des tiens, ô Muse !‖ une âme dans sa fleur,L'enfant spirituel‖ que s'est donné mon cœur.De tes tristes élus‖ il porte au front le signe :Garde pour tes lacs bleus,‖ garde les jours du cygne !Que ton oiseau divin‖ n'aille point à son tourSaigner, proie innocente,‖ aux serres du vautour !Contre l'homme et la vie,‖ et le monde et son piège,Défends ce jeune esprit,‖ ô Muse ! et le protège.Que ce lys virginal‖ à ton ombre bercéDu ver au dard mortel‖ ne soit jamais blessé !Close aux vents d'ici-bas,‖ que cette âme choisieNe s'ouvre qu'à ta brise‖ heureuse, ô Poésie !De la femme sans cœur‖ épargne-lui les fers !Sauve au moins, sauve un fils‖ des maux par tous soufferts !

Versification

Forme
5 distiquess (distiques)
Rimes
66((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
5 distiquess
Mots à la rime
a fière / printanière féminine, classiqueb insoucieux / cieux masculine, classiquec roses / moroses féminine, classiqued liberté / enchanté masculine, classiquee tête / tempête féminine, classiquef éclairs / airs masculine, classiqueg orage / courage féminine, classiqueh acéré / sacré masculine, classiquei flamme / âme féminine, classiquej mer / amer masculine, classiquek inquiétude / solitude féminine, classiquel studieux / sérieux masculine, classiquem elle-même / l'aime féminine, classiquen pouvoir / devoir masculine, classiqueo génie / insomnie féminine, classiquep réveil / sommeil masculine, classiqueq débile / immobile féminine, classiquer maux / rameaux masculine, classiques choses / causes féminine, classiquet apaisants / cuisants masculine, classiqueu pelouses / jalouses féminine, classiquev cieux / yeux masculine, classiquew créature / nature féminine, classiquex lassé / blessé masculine, classiquey esclave / entrave féminine, classiquez poison / raison masculine, classiquea peine / haine féminine, classiqueb souffrir / guérir masculine, classiquea chose / rose féminine, classiqueb parfumés / allumés masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb vanité / fierté masculine, classiquec pourvue / vue féminine, classiqued péché / touché masculine, classiquee l'imposture / pâture féminine, classiquef désir / plaisir masculine, classiqueg flétrie / patrie féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb couronnées / années féminine, classiquec cœur / vainqueur masculine, classiqued haleine / haine féminine, classiquee fier / amer masculine, classiquef souffrance / l'espérance féminine, classiqueg bout / debout masculine, classiqueh jeunesse / connaisse féminine, classiquei nous / genoux masculine, classiquea nourrice / consolatrice féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquec t'implore / encore féminine, classiqued rempli / l'oubli masculine, classiquee ruines / épines féminine, classiquef écueil / deuil masculine, classiqueg inassouvie / vie féminine, classiqueh énervé / introuvé masculine, classiquei mère / chimère féminine, classiquej oisiveté / liberté masculine, classiquek sincère / misère féminine, classiquel flots / sanglots masculine, classiquem suprême / moi-même féminine, classiquen fleur / cœur masculine, classiqueo signe / cygne féminine, classiquep tour / vautour masculine, classiqueq piège / protège féminine, classiquer bercé / blessé masculine, classiques choisie / Poésie féminine, classiquet fers / soufferts masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources