Les Épaves, 1876· Les automnales
I. Les Soleils de Juin
À Jules Levallois
Come, long sought !SHELLEY.
I
Le soleil, concentrant‖ les feux de sa prunelle,Incendiait les cieux‖ de sa gloire éternelle ;Dans les bois, sur le fleuve‖ aux marges de gazon,Et sur les monts lointains,‖ lumineux horizon,Partout, resplendissant‖ dans sa verdeur première,Juin radieux donnait‖ sa fête de lumière.
II
Sous la forêt et seul,‖ triste enfant des cités,Un rêveur s'enivrait‖ d'ombrage et de clartés.Sur son front qui fléchit‖ bien que jeune d'années,Les précoces douleurs,‖ les luttes obstinées,Sillon laborieux,‖ avaient tracé leur pli.Pour l'heure, il s'abreuvait‖ d'air limpide et d'oubli.Fils d'un siècle d'airain,‖ sans jeunesse et sans rêve,Son âme aux lourds soucis‖ pour un jour faisait trêve ;A longs traits il buvait‖ des grands bois les senteurs,Écoutant la fauvette‖ et les cours d'eau chanteurs,Et l'abeille posée‖ aux ramures fleuries,Et l'hymne qu'en son cœur‖ chantaient ses rêveries.
III
Cependant, par degrés,‖ a vol de ses pensers,Il sentait s'éveiller‖ l'essaim des jours passés.Des étés disparus‖ la fauvette invisibleDisait l'hymne enivrant‖ d'un amour impossible ;Ses rêves, ses candeurs,‖ les beaux printemps défuntsSur son front éprouvé‖ secouaient leurs parfums ;Jour à jour, fleur à fleur,‖ effeuillant ses années,Longtemps il respira‖ leurs promesses fanées ;Et plus il remontait‖ vers ses espoirs éteints,Plus l'idéal éclat‖ de ses riants matinsLui montrait froide et sombre,‖ hélas ! sa vie austère.Le soleil, cependant,‖ ruisselait sur la terre !…Alors, sentant monter‖ les brumes de son cœur,Ces deuils mystérieux‖ de l'homme intérieur,Sous les clartés dont l'astre‖ au loin dorait les plaines,Tranquille, il épancha‖ ses tristesses sereines :
IV
Limpidité des cieux,‖ resplendissant azur,Paix des bois, ô forêt‖ qui dans ton sein m'accueilles ;Soleil dont le regard‖ ruisselle auguste et pur,Dans la splendeur de l'herbe‖ et la gloire des feuilles ;
Nature éblouissante‖ aux germes infinis,Silence lumineux‖ des ramures discrètes,Voix qui flottez des eaux,‖ chants qui montez des nids,Illuminez en nous‖ les ténèbres secrètes !
Dissipez de nos cœurs‖ la froide obscurité,Rayons qui ravivez‖ et fécondez les sèves !Souffles des bois, ruisseaux‖ vivants, flammes d'été,Faites éclore en nous‖ la fleur des premiers rêves !
Nos rêves, où sont-ils ?‖ L'un sur l'autre brisés,Nous les avons tous vus‖ tomber, gerbe éphémère.Chacun de nous, pleurant‖ ses jours stérilisés,Porte en secret le deuil‖ d'une auguste chimère.
Celui-ci dans l'amour‖ et cet autre dans l'art,Ceux-là plus haut encore‖ avaient placé leur vie ;Mais, trahis par leur siècle,‖ enfants venus trop tard,Eux-même ils ont éteint‖ leur flamme inassouvie.
En vain, autour de nous‖ fleurissent les étés,Esprits déçus, cœurs morts,‖ il nous faut nous survivre !A qui n'a plus l'amour‖ que font les voluptés ?Je bois avec horreur‖ le vin dont je m'enivre !
Après la foi, le doute,‖ hélas ! et le dégoût.Plus de fleurs désormais,‖ même au prix des épines !De tout ce qui fut cher‖ rien n'est resté debout :Le désenchantement‖ erre sur nos ruines !
Ruines sans passé,‖ néant sans souvenir,Ténèbres et déserts‖ des jeunesses arides.L'air du siècle a brûlé‖ nos germes, l'avenirNe doit rien moissonner‖ aux sillons de nos rides.
Chacun, dans le secret‖ de ses avortements,Sans avoir combattu‖ médite ses défaites.Heureux ceux qui sont nés‖ sous des astres cléments !Notre astre s'est couché,‖ même avant nos prophètes.
Des désillusions‖ l'ombre envahit les cieux.A quoi se rattacher‖ désormais ? à qui croire ?Le but manque à nos pas :‖ pèlerins soucieux,Sans guide, nous errons‖ dans la nuit vide et noire.
Où sont nos dieux ? où sont‖ les cultes immortels ?L'art, veuf de l'idéal,‖ s'accouple à la matière ;L'esprit cherche, éploré,‖ les antiques autels ;Loi, mœurs, foi des aïeux,‖ tout est cendre et poussière !
Au veau d’or l’athéisme offre un cupide encens ;Le fait, voilà le dieu‖ que notre orgueil adore.L'âme et l'amour, vains mots !‖ nous vivons par les sens :Ève raille, ô Psyché !‖ l'ardeur qui te dévore.
Plus d'idéale ardeur,‖ plus d'altiers dévoûments,De flamme incorruptible‖ où raviver nos flammes !Plus d'espoirs étoilés‖ au fond des firmaments !La nuit inexorable‖ au ciel et dans les âmes !
Qui donc, illuminant‖ le vide ténébreux,Rendra, vivant symbole,‖ un culte à nos hommages ?Pour enseigner leur voie‖ aux esprits douloureux,Qui te rallumera,‖ blanche étoile des Mages ?
Sont-ils venus, ces jours‖ dont l'aigle de PathmosSondait la profondeur‖ de ses yeux prophétiques ?Le ciel, ouvrant l'abîme‖ aux insondables maux,Va-t-il livrer la terre‖ aux coursiers fatidiques ?
Est-ce la nuit sans terme ?‖ est-ce la fin des temps ?L'homme et le monde ont-ils‖ vécu leurs destinées ?Faut-il, croisant les mains‖ sur nos fronts pénitents,Chanter le Requièm‖ des ères terminées ?… —
O christ ! ton homme est jeune‖ encor ; l'humanité,Rameau qu'ont émondé‖ tes mains fortes et sages,Doit grandir pour atteindre‖ à son suprême été :Ton arbre, ô Christ ! n'a pas‖ donné tous ses feuillage.
Cet idéal humain,‖ type divinisé,Dans ta vie et ta mort‖ ont prouvé le mystère,O maître ! parmi nous‖ qui l'a réalisé ?L'homme a-t-il incarné‖ ton Verbe sur la terre ?
Mœurs, famille et cité,‖ tout lui reste à finir ;Nous n'avons qu'ébauché‖ ton œuvre sur le monde.Dieux de paix et d'amour,‖ ton règne est à venir !Pour des siècles encor‖ ta parole est féconde !
Et nous passons. Qu'importe !‖ Empire et royautéAvant nous ont passé,‖ vaine écorce des choses.Mais ta pensée en nous‖ fermente, ô Vérité !L'homme élabore un Dieu‖ dans ses métamorphoses.
Nous passerons : il est‖ des germes condamnés.Eh bien ! consolons-nous,‖ fils des jours transitoires ;D'autres moissonneront‖ nos espoirs ajournés :Des vainqueurs les vaincus‖ ont semé les victoires !
Abdiquons le présent,‖ mais non point l'avenir ;Du sort, résignés fiers,‖ acceptons le partage.Que ceux qui vont s'éteindre‖ à ceux qui vont venirTransmettent en partant‖ leur foi pour héritage !
Tournés vers d'autres jours,‖ effaçons-nous du temps ;Que l'oubli sur nos noms‖ répande sa poussière.Le ciel garde à la terre‖ encor de longs printemps ;Rassurons-nous : après‖ l'éclipse, la lumière !
Les radieux étés‖ après les noirs hivers !…Poète, autour de toi‖ resplendit la nature.Que la beauté du jour‖ resplendisse en tes vers !Chante la bienvenue‖ à la race future !
Pourquoi désespérer‖ lorsque tout rajeunit,Lorsque la vie en tout‖ éclate et se révèle ?Pourquoi se lamenter‖ quand l'oiseau sur son nidDit sa chanson d'amour‖ à la saison nouvelle ?
Comment douter du jour‖ en face du soleil ?Comment croire au néant‖ en face de la vie ?Brille en nos cœurs, flamboie,‖ astre au regard vermeil !Monte et palpite en nous,‖ sève qui vivifie !
Nous vieillissons, — au loin,‖ verdissent les épis.Nous gémissons, ici,‖ la fleur s'ouvre et l'eau coule.Nous nous troublons, — là-bas,‖ sous les bois assoupis,Dans la paix du bonheur‖ la colombe roucoule.
Tout aime à nos côtés,‖ tout sourit, tout renaît ;L'air chaud et pur circule‖ imprégné de lumière.Tes ombres, ô poète !‖ ici, qui les connaît ?Chante, espère, éblouis‖ de clartés ta paupière !
La sagesse est d'aimer,‖ la force est d'espérer.D'ombres n'attristons pas‖ le mois brillant des rosesEt, détournant les yeux‖ de ce qui fait pleurer,Absorbons-nous, pensifs,‖ dans le bonheur des choses.
Des grands blés verdoyants‖ s'élançant dans l'azur,L'alouette là-haut‖ vole et chante éperdue ;Fais comme elle, ô mon âme !‖ et loin d'un monde impurMonte et répands ta voix‖ de Dieu seul entendue !
Comme elle, enivre-toi‖ de tes propres concerts ;Oublie, et pour un jour‖ fais trêve à ta souffrance.Dût ta voix en son vol‖ heurter des cieux déserts,Jette vers l'avenir‖ un long cri d'espérance !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(aabbcc) 14((aa)) 31(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 31 quatrains, 2 distiquess, 1 sizain
- Mots à la rime
- a prunelle / éternelle féminine, classiqueb gazon / horizon masculine, classiquec première / lumière féminine, classiquea cités / clartés masculine, classiqueb d'années / obstinées féminine, classiquec pli / d'oubli masculine, classiqued rêve / trêve féminine, classiquee senteurs / chanteurs masculine, classiquef fleuries / rêveries féminine, classiquea pensers / passés masculine, classiqueb invisible / impossible féminine, classiquec défunts / parfums masculine, classiqued années / fanées féminine, classiquee éteints / matins masculine, classiquef austère / terre féminine, classiqueg cœur / intérieur masculine, classiqueh plaines / sereines féminine, classiquea azur / pur masculine, classiqueb m'accueilles / feuilles féminine, classiquea infinis / nids masculine, classiqueb discrètes / secrètes féminine, classiquea obscurité / d'été masculine, classiqueb sèves / rêves féminine, classiquea brisés / stérilisés masculine, classiqueb éphémère / chimère féminine, classiquea l'art / tard masculine, classiqueb vie / inassouvie féminine, classiquea étés / voluptés masculine, classiqueb survivre / m'enivre féminine, classiquea dégoût / debout masculine, classiqueb épines / ruines féminine, classiquea souvenir / l'avenir masculine, classiqueb arides / rides féminine, classiquea avortements / cléments masculine, classiqueb défaites / prophètes féminine, classiquea cieux / soucieux masculine, classiqueb croire / noire féminine, classiquea immortels / autels masculine, classiqueb matière / poussière féminine, classiquea encens / sens masculine, classiqueb adore / dévore féminine, classiquea dévoûments / firmaments masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquea ténébreux / douloureux masculine, classiqueb hommages / Mages féminine, classiquea Pathmos / maux masculine, classiqueb prophétiques / fatidiques féminine, classiquea temps / pénitents masculine, classiqueb destinées / terminées féminine, classiquea l'humanité / été masculine, classiqueb sages / feuillage féminine, non classiquea divinisé / réalisé masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquea finir / venir masculine, classiqueb monde / féconde féminine, classiquea royauté / Vérité masculine, classiqueb choses / métamorphoses féminine, classiquea condamnés / ajournés masculine, classiqueb transitoires / victoires féminine, classiquea l'avenir / venir masculine, classiqueb partage / héritage féminine, classiquea temps / printemps masculine, classiqueb poussière / lumière féminine, classiquea hivers / vers masculine, classiqueb nature / future féminine, classiquea rajeunit / nid masculine, classiqueb révèle / nouvelle féminine, classiquea soleil / vermeil masculine, classiqueb vie / vivifie féminine, classiquea épis / assoupis masculine, classiqueb coule / roucoule féminine, classiquea renaît / connaît masculine, classiqueb lumière / paupière féminine, classiquea d'espérer / pleurer masculine, classiqueb roses / choses féminine, classiquea l'azur / impur masculine, classiqueb éperdue / entendue féminine, classiquea concerts / déserts masculine, classiqueb souffrance / d'espérance féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
158 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources