Les Salaziennes, 1839
XIII. A mr. L. T. v
pendant sa détention pour cause politique
Souvent triste et rêveur,‖ sur un roc solitaireJe m'assieds en portant‖ mes regards sur la terre,Et des pleurs tombent de mes yeux.C'est qu'alors la douleur‖ et présente et passée,De son voile de deuil‖ ombrageant ma pensée,Courbe mon front silencieux.
Puis mon regard s'élève‖ à la voûte céleste :J'y retrouve l'ami,‖ le seul ami qui resteA l'homme affaissé sous ses maux ;Ma voix monte à ce Dieu‖ qui dans notre détresse,Daigne encore assoupir‖ notre amère tristesseA ses chants qui n'ont pas d'échos.
Nos droits à son amour,‖ c'est notre âme qui fumeDe ce céleste encens‖ que son regard allumeDans un cœur jeune et malheureux ;C'est de souffrir, hélas !‖ d'un joug illégitime,D'être des préjugés‖ une faible victime,Et d'être innocent à ses yeux.
Juste dans ses rigueurs,‖ jamais à l'innocenceDieu ne vient demander‖ compte de sa naissance ;Baisant au front l'humilié,Il sait, du pauvre enfant‖ que ce n'est pas la faute,Si dans ce monde il vint,‖ étranger, comme un hôteQue l'on avait pas convié.
Qu'importe qu'on le fuie‖ et qu'il n'ait sur la terre,Nul ami pour l'aider‖ à porter sa misère,Aux sombres jours de son malheur ?Pour relever son front‖ que l'infortune affaisse,Pour alléger ses fers‖ sous le sort qui l'oppresse,Ne lui restes-tu pas, Seigneur ?
Il a tourné vers toi‖ son humide paupière,Tes anges dans les cieux‖ t'ont porté sa prière,Ah ! prête l'oreille à sa voix !Ses accents douloureux‖ sont ceux de la gazelleCeux du timide agneau‖ qui se plaint et qui bêleÉgaré dans la nuit des bois.
C'est un autre Israël‖ pleurant sa servitude,C'est l'imprudent oiseau‖ tombé de lassitudeSur l'abîme orageux des mers ;Il fait de vains efforts‖ pour regagner la plage ;Ne sauveras-tu pas‖ cet oiseau de passageDe la fureur des flots amers ?
Quand ces tristes pensers‖ s'amassent dans ma tête,Tel qu'un faible roseau‖ qu'a courbé la tempête,Mon front s'incline sur mon sein ;Mon âme s'abandonne‖ à sa douleur profonde,Et mon luth, arrosé‖ d'une larme infécondeDemeure sans voix sous ma main.
Mais plus souvent, ami,‖ pour charmer ma tristesse,Sur la lyre, mes doigts,‖ errant avec mollesse,Mêlent de murmurants accordsAux mille accords secrets‖ qu'exhale la nature,Aux soupirs de la nuit,‖ au faible et doux murmureDe l'onde expirant sur ses bords.
Car celui qui dispense‖ une eau féconde et pureA l'humble fleur des champs‖ qui germa sans culture,Comme au lis qu'arrosent nos mains ;Éclaira mon esprit‖ à sa flamme secrète,Et dans ma bouche a mis‖ les doux chants du poètePour consoler mes lendemains.
Oh ! Que j'aime le bruit‖ des ondes sur les grèves !Alors le vague objet‖ que caressent mes rêvesDéployant ses ailes d'azurSur le front de celui‖ qu'a repoussé le monde,Assoupit de mon cœur‖ la tristesse profondeA son accent plaintif et pur.
Si l'astre de la nuit,‖ entr'ouvrant sa paupière,Verse d'un jour plus doux‖ la tremblante lumièreSur le sein endormi des eaux ;Alcyon sur les flots‖ d'une amère existence,Je gémis, et ma voix‖ qu'écoute le silenceA ses soupirs endort mes maux.
Si la brise des soirs‖ qui balance la feuille,Si le souffle amoureux‖ d'un doux zéphyr qui cueilleDes baisers sur le sein des fleurs,De son frémissement‖ vient flatter mon oreille ;Je demande à mon luth‖ que d'une voix pareilleIl chante pour sécher mes pleurs.
O toi, qu'un sort fatal‖ abreuva d'amertume,Chante donc pour charmer‖ l'ennui qui te consume !La muse a pour le malheureuxDes paroles d'amour,‖ des secrets pleins de charmes ;Elle pleure s'il pleure,‖ et pour verser des larmesCombien il est doux d'être deux !
Chante pour oublier‖ ton affligeante histoirePour que le souvenir‖ qui pèse à ta mémoireEn soit à jamais effacé ;Comme ces monts altiers,‖ rois géants de notre île,Qui montrent dans les cieux‖ un front calme et tranquilleAlors que l'orage a passé !
Fuis le pénible aspect‖ des misères mortelles,Ami, prends ton essor‖ de ces rives cruellesOù gémit le faible opprimé,Vers les célestes lieux‖ où de la poésie,Ta muse versera‖ l'enivrante ambroisieDans le cœur de son bien-aimé.
Et sur un luth plaintif,‖ dans une amère ivresseExhale tes soupirs‖ et tes chants de tristesseAvec tant d'âme et de douceurs,Que le cœur le plus dur‖ s'attendrisse à tes peinesQue ton sombre geôlier‖ même, en rivant tes chaînesT'écoute… et répande des pleurs.
Versification
- Forme
- 17 sizains (sizains)
- Rimes
- 17(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (68 de 12, 34 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 17 sizains
- Mots à la rime
- a solitaire / terre féminine, classiqueb yeux / silencieux masculine, classiquec passée / pensée féminine, classiquea céleste / reste féminine, classiqueb maux / d'échos masculine, classiquec détresse / tristesse féminine, classiquea fume / allume féminine, classiqueb malheureux / yeux masculine, classiquec illégitime / victime féminine, classiquea l'innocence / naissance féminine, classiqueb l'humilié / convié masculine, classiquec faute / hôte féminine, classiquea terre / misère féminine, classiqueb malheur / Seigneur masculine, classiquec affaisse / l'oppresse féminine, classiquea paupière / prière féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec gazelle / bêle féminine, classiquea servitude / lassitude féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquec plage / passage féminine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb sein / main masculine, classiquec profonde / inféconde féminine, classiquea tristesse / mollesse féminine, classiqueb accords / bords masculine, classiquec nature / murmure féminine, classiquea pure / culture féminine, classiqueb mains / lendemains masculine, classiquec secrète / poète féminine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb d'azur / pur masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb eaux / maux masculine, classiquec existence / silence féminine, classiquea feuille / cueille féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec oreille / pareille féminine, classiquea d'amertume / consume féminine, classiqueb malheureux / deux masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiquea histoire / mémoire féminine, classiqueb effacé / passé masculine, classiquec île / tranquille féminine, classiquea mortelles / cruelles féminine, classiqueb opprimé / bien-aimé masculine, classiquec poésie / ambroisie féminine, classiquea ivresse / tristesse féminine, classiqueb douceurs / pleurs masculine, classiquec peines / chaînes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Salaziennes, Paris, J.-P. Aillaud, 1839· numérisation poesies.net· Sources