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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Salaziennes, 1839

XI. Un clair de lune sous la ligne

Auguste Lacaussade· 3 distiquess, alexandrins, 108 vers

A Josselin D**

Et la reine des nuits‖ au pâle et doux rayon,Prend son essor léger‖ des bords de l'horizon,Et monte en se berçant‖ dans les airs qui blanchissent ;A son brillant aspect‖ les étoiles pâlissent,Effaçant dans l'azur‖ leurs timides clartés.Mais la tendre lueur‖ coule à flots argentésEt fait briller des mers‖ la surface immobile.Le jeune homme au front triste,‖ à la marche débile,Chérit, douce Phœbé‖ ta pieuse splendeur ;Tu sembles d'un regard‖ caresser son malheur ;En secret il exhale‖ à ta paisible flamme,Les soupirs douloureux‖ que renferme son âme.Le timide orphelin,‖ dans le monde isolé,Le poète et l'amant,‖ le sensible exilé,Et la vierge au front pur‖ qu'embellit la lumière,Lèvent aussi vers toi‖ leur humide paupière.Tu reposes les yeux,‖ la pensée et le cœur.Combien de fois, amant‖ de ton calme rêveurJe suis venu m'asseoir‖ aux bords de la colline,Pour écouter au loin‖ la tendre mandoline,Soupirant sous les doigts‖ d'une chaste beauté,Les accords inspirés‖ par ton astre enchanté !Combien de fois encore,‖ à ces paisibles heuresOù l'ombre de la nuit‖ s'étend sur nos demeures,Quand ton pâle croissant‖ flottait à l'horizon,J'ai promené mes pas‖ sur l'humide gazonOù ton jour affaibli‖ glissait avec mollesse !Du saule aux longs rameaux‖ éclairant la tristesseTu dormais à mes pieds‖ sur la mousse et les fleurs,Et, du dôme des bois‖ perçant les profondeurs,Plus loin tu blanchissais‖ le noir cyprès des tombes,Le toit de la chaumière‖ et le nid des colombes ;Tu planais sur les monts‖ comme l'ange des nuits,Et ta chaste lumière‖ endormait mes ennuis ;Et la belle de nuit,‖ frêle et mystérieuse,S'ouvrait aux blancs reflets‖ de ta lueur douteuse ;Comme elle, je sentais‖ mon cœur s'épanouir,Et mes tristes pensers‖ semblaient s'évanouir,Et sous ton ciel serein‖ dont le jour la captive,Seule et pensive alors,‖ ma muse moins craintiveA la brise des soirs‖ abandonnait ses versQue semblait écouter‖ le silence des airs.

Et, cette nuit sur l'onde‖ où ma nef est bercée,Je m'abandonne encore‖ à ma vague pensée,En te voyant flotter‖ dans le ciel vaste et purComme un navire aussi‖ sur une mer d'azur.Qu'il est doux de rêver‖ à tes muettes flammesQui viennent près de moi‖ se jouer dans les lames !Tu sembles effleurer‖ d'un vol mystérieuxLe flot calme et profond‖ de l'océan des cieux,Et le rayon qui pleut‖ de ton croissant nocturneVient baigner ma paupière‖ et mon front taciturne.

Bel astre, n'es-tu pas‖ l'éden et le séjourDes mortels dont les yeux‖ se sont fermés au jour ;L'asile fortuné,‖ la flottante demeure,De ceux que l'on aimait‖ et qu'ici-bas l'on pleure ?Peut-être que l'un d'eux,‖ en ce même momentOù mon œil te contemple‖ aux bords du firmament,Suit aussi des hauteurs‖ de ta céleste sphèreNotre globe natal,‖ notre paisible terre,Dont l'orbe voyageur‖ sur l'abîme emportéDe l'espace et des cieux‖ parcourt l'immensité.Ah ! lorsque le trépas‖ aura clos ma paupière,Mon âme, libre enfin‖ de sa prison grossière,Dans le fluide éther‖ balançant son essor,Ira se reposer‖ sur ta planète d'or !Là, tel qu'un exilé‖ dont la vue attendrieRevoit avec transport‖ le ciel de la patrie,Mais qui, des jours passés‖ gardant le souvenir,Songe au pays lointain‖ qu'il apprit à bénir ;Âme heureuse et rendue‖ à ma gloire première,Je chercherai parfois‖ à ta molle lumière,La terrestre planète‖ où j'ai reçu le jour,Et la suivrai long-temps‖ avec des yeux d'amour.Je me rappellerai‖ les lieux où mon enfanceSous un joug oppresseur‖ a gémi sans défense ;Où mon cœur jeune encor‖ rêvait au bruit lointainDe la chanson du nègre‖ et du bobre africain ;Où le souffle embaumé,‖ de la brise aliséeRafraîchit de nos fleurs‖ la corolle épuisée ;Où l'oiseau du Bengale‖ et les tendres ramiersViennent gémir d'amour‖ à l'ombre des palmiers ;Où les ruisseaux coulant‖ au milieu des savanesPortent leur doux murmure‖ au seuil de nos cabanesJe me rappellerai‖ mon splendide soleilFécondant nos rochers‖ de son rayon vermeil,Et ces arbres dont l'ombre,‖ abritant ma jeunesse,Caressait de mon corps‖ l'africaine mollesse :Le vaste tamarin‖ où j'aimais à m'asseoir,Et qui ferme sa feuille‖ aux approches du soir,Le letchy, balançant‖ ses grappes de fruits rosesComme un rosier chargé‖ de boutons et de roses ;La colline onduleuse‖ exhalant la fraîcheur,D'où l'on voit sur les mers‖ la barque du pécheur ;Les fronts aériens‖ des Salazes sublimesDont aucun pied mortel‖ n'a profané les cimes.Je me rappellerai‖ les bords de la Dumas,Lieux aimés du printemps,‖ inconnus des frimas ;C'est là que j'ai grandi‖ sous les yeux de ma mèreC'est là que s'élevait‖ sa modeste chaumière,Dont le toit dominait‖ les vastes champs de riz,Comme un nid balancé‖ dans des rameaux fleuris.Je me rappellerai‖ ces lieux de ma naissanceQue ma sœur parfumait‖ de grâce et d'innocence ;Et mes yeux pleureront‖ avec des pleurs d'amour,Et sous les saints lambris‖ de l'éternel séjour,Mariant ses accords‖ à ma voix attendrie,Ma lyre chantera‖ mon ancienne patrie.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
54((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a rayon / l'horizon masculine, classiqueb blanchissent / pâlissent féminine, classiquec clartés / argentés masculine, classiqued immobile / débile féminine, classiquee splendeur / malheur masculine, classiquef flamme / âme féminine, classiqueg isolé / exilé masculine, classiqueh lumière / paupière féminine, classiquei cœur / rêveur masculine, classiquej colline / mandoline féminine, classiquek beauté / enchanté masculine, classiquel heures / demeures féminine, classiquem l'horizon / gazon masculine, classiquen mollesse / tristesse féminine, classiqueo fleurs / profondeurs masculine, classiquep tombes / colombes féminine, classiqueq nuits / ennuis masculine, classiquer mystérieuse / douteuse féminine, classiques s'épanouir / s'évanouir masculine, classiquet captive / craintive féminine, classiqueu vers / airs masculine, classiquea bercée / pensée féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquec flammes / lames féminine, classiqued mystérieux / cieux masculine, classiquee nocturne / taciturne féminine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb demeure / pleure féminine, classiquec moment / firmament masculine, classiqued sphère / terre féminine, classiquee emporté / l'immensité masculine, classiquef paupière / grossière féminine, classiqueg essor / d'or masculine, classiqueh attendrie / patrie féminine, classiquei souvenir / bénir masculine, classiquej première / lumière féminine, classiquek jour / d'amour masculine, classiquel enfance / défense féminine, classiquem lointain / africain masculine, classiquen alisée / épuisée féminine, classiqueo ramiers / palmiers masculine, classiquep savanes / cabanes féminine, classiqueq soleil / vermeil masculine, classiquer jeunesse / mollesse féminine, classiques m'asseoir / soir masculine, classiquet roses féminine, classiqueu fraîcheur / pécheur masculine, classiquev sublimes / cimes féminine, classiquew Dumas / frimas masculine, classiquex mère / chaumière féminine, classiquey riz / fleuris masculine, classiquez naissance / d'innocence féminine, classiquea d'amour / séjour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Salaziennes, Paris, J.-P. Aillaud, 1839· numérisation poesies.net· Sources