Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
XXV. À un jeune Poète créole
S'il est une heure fortunéeParmi nos heures d'ici-bas,Une heure de paix couronnée,Et de trêve à nos vains débats,
C'est l'heure, entre toutes bénie,Où la strophe aux fraîches senteurs,Pour nous, au vent de l'harmonie,S'épanouit en vers chanteurs ;
C'est l'heure où quelque âme inconnue,Sœur par l'accent et par le luth,A notre muse inculte et nueAdresse un fraternel salut ;
Où des mains que Dieu même inspire,Nous consolant de tout affront,Jettent des fleurs sur notre lyre,Et des lauriers sur notre front.
O fleurs au poétique arôme,Aumône d'accords et d'encens,Dont l'haleine enivrante embaumeLes plus intimes de nos sens ;
Parfums sans prix, voix cadencée,Lauriers aux rameaux toujours verts,Strophe pieuse où la penséeParle encor plus haut que le vers ;
Offrande sainte du poète,Dons vrais du cœur, chants ingénus,Dans mon humble et pauvre retraite,Soyez, soyez les bienvenus !
Et toi, toi qui me les envoies,Ces dons cueillis sur les hauts lieux,Toi qui fais sur mes sombres voiesChanter ton vers mélodieux ;
Barde frère, dont le courage,Réveillant mon luth endormi,A traversé ma nuit d'oragePour m'apporter tes chants d'ami ;
Puisse le sort, pour moi sévère,Clément et facile à tes vœux,Dans ta course à travers la terre,Vouloir les choses que tu veux !
As-tu dans ton cœur de jeune hommeQuelque beau rêve aux plis flottants,Vierge que tout bas ta voix nomme,Vierge qu'implorent tes vingt ans ?
Blonde et jeune de chevelure,Vois-tu, dans l'ombre de tes nuits,Une lumineuse figureSourire à tes chastes ennuis ?
Eh bien, qu'à l'heure où, lente et pâle,La lune, oiseau mystérieux,Ouvrant ses deux ailes d'opale,Prend son vol à travers les cieux ;
L'onde au mélodieux ramage,La brise aux murmures sacrés,Bercent pour toi sa molle imageSur un nuage aux flancs nacrés ;
Et que l'ange des doux mensongesFasse éclore, dans sa beauté,Du blanc calice de tes songes,Une blanche réalité !
Es-tu de ceux qu'un souffle enflamme,Esprits épars dans l'univers,Qui portent caché dans leur âmeLe mal de la muse et des vers ;
De ceux qu'une âpre soif altère,Et qui, troublés jusqu'au tombeau,S'en vont inquiets par la terre,Malades de l'amour du beau ?
Eh bien, qu'une large harmonie,Berçant le cours de tes pensers,Pour en alléger ton génie,Les roule à flots toujours pressés !
Qu'aux pieds ombreux des ravinales,Dans quelque île aux flots caressants,Ta vie aux brises virginalesS'exhale en lumineux accents !
Que de son onde au ciel puiséeL'aube, mouillant l'herbe des champs,Roule ses perles de roséeSur la jeunesse de tes chants !
Que chaque jour, plus riche encore,Éblouissante ascension,Sur ton esprit, comme une aurore,Se lève l'inspiration !
Qu'enfin sur ta route choisie,Rencontrant un bonheur rêvé,Tu trouves dans la poésieCe qu'hélas ! je n'ai point trouvé.
Bonheur ! éternelle chimère !L'homme, jouet d'un sort railleur,Ne quitte le sein de sa mèreQue pour apprendre la douleur.
Une expérience fatale,L'abreuvant de déceptions,Effeuille pétale à pétaleLa fleur de ses illusions.
Combien d'amis de ma jeunesseOnt déjà fui de mon chemin !Leur main, que pressait ma tendresse,Hélas ! ne presse plus ma main.
Comme de gais oiseaux qu'assembleUn même nid dans les buissons,Par les airs nous allions ensemble,Unis d'amour et de chansons.
D'un même arbre branches jumelles,Nous mêlions nos rameaux aimés ;Mais la vie aux bises cruellesDe toutes parts nous a semés.
Les uns, troupe joyeuse et blonde,Les plus rieurs de ma saison,Sont partis pour un autre monde,Avides d'un autre horizon.
Ceux-ci, vains oiseaux de passage,Oubliant leurs jours de frimas,Ont changé d'âme et de visage,Hélas ! en changeant de climats.
Ceux-là, groupe stérile et louche,Renégats au cœur sec et mort,Unissent leur bouche à la boucheQui ment, qui calomnie et mord !
Et pourtant leur voix qui m'accuseDevrait plutôt sur moi gémir !Pourtant ce qu'a flétri la Muse,Tout noble cœur doit le flétrir !
Nègres, mes frères ! peuple esclave !J'ai vu votre joug détesté,Et de mon sein, bouillante lave,A jailli mon vers irrité !
Non ! votre mal n'est pas un thèmeA moduler de vains concerts !Ma lèvre a connu l'anathème,Car ma main a pesé vos fers !
De ceux-la que votre souffranceAvait émus en d'autres jours,J'espérais… candide espérance !A ma voix ils sont restés sourds !
Plongés dans un sommeil de pierre,Lorsque vint l'heure des combats,L'un a renié comme Pierre,L'autre a trahi comme Judas.
Est-ce impuissance, orgueil, envie ?Dieu le sait ! — mais mon cœur est las ;Et sur les ronces de la vieJe tombe, enfin ! je saigne, hélas !
Ainsi partout deuil et tristesse !L'homme, d'espoir découronné,Au mont désert de la vieillesse,Marche des siens abandonné.
Étouffons donc notre délire,Et laissons nos pleurs seuls parler !Il est des douleurs que la lyreEst impuissante à consoler !
Mais pourquoi d'un triste nuageAssombrir l'azur de ton ciel ?Pourquoi, dégoûté du breuvage,Mêler mon absinthe à ton miel ?
Sauve du doute qui m'assiègeTon avril au rêve enchanté ;Lys, garde ta robe de neige !Cygne, ton plumage argenté !
De ta foi n'éteins pas les flammes ;Aime et chante au milieu des pleurs :Le chant est le parfum des âmes !L'amour est le parfum des cœurs !
Il est vrai, nos tiges sont néesDans les gazons d'un sol pareil ;Mais, ami ! sur nos destinéesNe luit pas un même soleil.
Un même rocher vert de mousseDe son onde allaita nos jours ;Mais ton eau chante, heureuse et douce,La mienne gémit dans son cours.
Sur des mers où l'aube étincelle,Ta muse aux fraîches visionsMonte une odorante nacelleOù rament les illusions ;
La mienne au choc des vents contrairesSoutient la lutte du devoir,Car ma nef d'un peuple de frèresPorte la fortune et l'espoir.
Toi, tu vois sur de blanches grèvesDes bords aimés poindre et fleurir ;Moi, je vois, par delà mes rêves,Nos libertés à conquérir !
Donc sur leurs routes opposéesLaissons voguer nos deux esquifs :A toi les ondes apaisées !A moi la vague aux noirs récifs !
Mais si jamais, pour les tempêtesDésertant de paisibles bords,Tu voulais, rêvant nos conquêtes,Dans mes eaux risquer tes sabords ;
Si, bravant les fureurs sauvagesDu présent contre l'avenir,Pour tenter les mêmes rivages,Tes mâts aux miens voulaient s'unir ;
Fendant la vague écheveléeQui me roule dans ses brouillards,Viens avec moi, dans la mêlée,Affronter les mêmes hasards ;
Et dans nos barques fraternelles,Sous l'œil de Dieu, couple indompté,Nageons de la rame et des ailesVers les mers de la Liberté !
Versification
- Forme
- 51 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 51(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 51 quatrains
- Mots à la rime
- a fortunée / couronnée féminine, classiqueb d'ici-bas / débats masculine, classiquea bénie / l'harmonie féminine, classiqueb senteurs / chanteurs masculine, classiquea inconnue / nue féminine, classiqueb luth / salut masculine, classiquea inspire / lyre féminine, classiqueb affront / front masculine, classiquea arôme / embaume féminine, classiqueb d'encens / sens masculine, classiquea cadencée / pensée féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea poète / retraite féminine, classiqueb ingénus / bienvenus masculine, classiquea envoies / voies féminine, classiqueb lieux / mélodieux masculine, classiquea courage / d'orage féminine, classiqueb endormi / d'ami masculine, classiquea sévère / terre féminine, classiqueb vœux / veux masculine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb flottants / ans masculine, classiquea chevelure / figure féminine, classiqueb nuits / ennuis masculine, classiquea pâle / d'opale féminine, classiqueb mystérieux / cieux masculine, classiquea ramage / image féminine, classiqueb sacrés / nacrés masculine, classiquea mensonges / songes féminine, classiqueb beauté / réalité masculine, classiquea enflamme / âme féminine, classiqueb l'univers / vers masculine, classiquea altère / terre féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea harmonie / génie féminine, classiqueb pensers / pressés masculine, classiquea ravinales / virginales féminine, classiqueb caressants / accents masculine, classiquea puisée / rosée féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquea encore / aurore féminine, classiqueb ascension / l'inspiration masculine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb rêvé / trouvé masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb railleur / douleur masculine, classiquea fatale / pétale féminine, classiqueb déceptions / illusions masculine, classiquea jeunesse / tendresse féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea qu'assemble / ensemble féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea jumelles / cruelles féminine, classiqueb aimés / semés masculine, classiquea blonde / monde féminine, classiqueb saison / horizon masculine, classiquea passage / visage féminine, classiqueb frimas / climats masculine, classiquea louche / bouche féminine, classiqueb mort / mord masculine, classiquea m'accuse / Muse féminine, classiqueb gémir / flétrir masculine, classiquea esclave / lave féminine, classiqueb détesté / irrité masculine, classiquea thème / l'anathème féminine, classiqueb concerts / fers masculine, classiquea souffrance / espérance féminine, classiqueb jours / sourds masculine, classiquea pierre / Pierre féminine, classiqueb combats / Judas masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb las / hélas masculine, classiquea tristesse / vieillesse féminine, classiqueb découronné / abandonné masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb parler / consoler masculine, classiquea nuage / breuvage féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea m'assiège / neige féminine, classiqueb enchanté / argenté masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb pleurs / cœurs masculine, classiquea nées / destinées féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb jours / cours masculine, classiquea étincelle / nacelle féminine, classiqueb visions / illusions masculine, classiquea contraires / frères féminine, classiqueb devoir / l'espoir masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb fleurir / conquérir masculine, classiquea opposées / apaisées féminine, classiqueb esquifs / récifs masculine, classiquea tempêtes / conquêtes féminine, classiqueb bords / sabords masculine, classiquea sauvages / rivages féminine, classiqueb l'avenir / s'unir masculine, classiquea échevelée / mêlée féminine, classiqueb brouillards / hasards masculine, classiquea fraternelles / ailes féminine, classiqueb indompté / Liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources