Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXXV. L’Arbre Fougère
In alta solitudine.
Je sais, dans ma forêt natale,Un arbuste, enfant des hauts lieux :Fière est sa tige orientale,Fier son feuillage harmonieux.
Verte et voisine des nuages,Sa tête, dans le bleu des airs,Fleurit sur les cimes sauvagesComme la grâce des déserts.
Des rochers d'où sa flèche émerge,Jusqu'au ciel il porte la voixDu furtif oiseau de la ViergeEt du merle ami des grands bois.
Les pleurs dont sa palme est mouillée,Sont tombés du nuage errant ;Jamais sa feuille n'est souilléePar l'eau fangeuse du torrent.
Sur les pics, en pleine lumière,Debout sur les gouffres béants,Sa tige dans sa grâce altièreCroît au milieu d'arbres géants.
C'est le roi svelte des arbustes.Couronné de grappes de fleurs,Son front, du sein des bois robustes,Monte et flotte au niveau des leurs.
Près de ces arbres centenairesA le voir fleurir, on diraitUn frère auprès de ses grands frères,Le Benjamin de la forêt.
L'air est tranquille et sans nuagesSur ses beaux rameaux éployés.Loin sous lui roulent les orages ;Leur voix ne passe qu'à ses pieds.
A ses pieds la brise légère,Douce habitante du rocher,Fait monter la senteur amèreDe l'ambaville et du pêcher.
A ses pieds où les palmes doucesBalancent l'ombre et la fraîcheur,L'herbe jeune, les tendres moussesFont un lit vierge au voyageur.
A ses pieds l'arôme des plaines,L'éclat mol et tiède des cieux,Le bruit des chutes d'eau lointaines,Tout repose l'âme et les yeux.
Et l'on s'oublie a son ombrage ;Et, levant un front plus léger,On part, bénissant le feuillageDe l'arbre ami de l'étranger.
Envoi (A Daniel Stern.)
Cet arbre à la flèche élancéeQui croît sur le mont paternel,Comme une sereine penséeQui de la terre monte au ciel ;
Ce bel arbre au vert diadème,L'orgueil et l'amour de nos bois,C'est un symbole et votre emblème :Je pense à lui quand je vous vois.
Vous aussi, des cités poudreusesVous fuyez les bruits indiscrets :Vous aimez les cimes ombreuses,Le grand silence des forêts.
Dans une haute solitudeAbritant vos jours éprouvés,Pour l'art sévère et pour l'étudeAvec la Muse vous vivez.
Dans votre retraite choisie,Sur vos lauriers aux rameaux verts,L'oiseau bleu de la poésieDescend et vous chante des vers.
Vous lisez Shakspeare et Virgile,Goethe et Dante‖ au verbe d'airain.Tacite à votre main virileParfois a prêté son burin.
Ouverte à toute œuvre sentie,Votre âme, à qui rien n'est voilé,Sait accueillir‖ comme HypatieLa Science au front étoilé.
Votre muse patricienneDu peuple a compris la grandeur ;Votre foi, poète, est la sienne,Et votre cœur entend son cœur.
Gardant la chaleur, non les flammesD'une époque aux songes épais,L'orage qui gronde en nos âmesNe vient plus troubler votre paix.
Sans fiel, sans passion farouche,Vous enseignez la Liberté ;Pour convaincre, sur votre boucheDieu mit la sereine équité.
Vous sondez d'un regard paisibleLes noirs problèmes du présent,Et votre esprit juge, impassible,Les cris d'un monde agonisant.
Voyant par delà les annéesCe que l'homme un jour doit bénir,Vous saluez les destinéesQue porte en ses flancs l'avenir.
Eh ! qu'importent ces clameurs sombresD'un siècle aveugle et furieux !Des temps nouveaux sur nos décombresBlanchit le jour mystérieux.
Qu'importe, c'est victoires vaines,Succès d'un jour ! fruit avorté !Il n'est de conquêtes certainesQue dans tes rangs, ô Vérité !
Qu'importe en ces temps d'aventureSi le fait trahit la raison !Partout de la moisson futureLe bon grain lève à l'horizon.
Et vous comptez sur les années,Et du vrai méditant la loi,Fidèle aux causes ajournées,Dans l'avenir vous avez foi.
Et, calme en cette solitude,Abri de vos jours éprouvés,Des hauts espoirs faisant étude,Avec la Muse vous vivez !
Versification
- Forme
- 29 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 29(abab)
- Mètre
- Octosyllabes surtout (114 de 8, 2 de 9)· profil 8, 4+5
- Strophes
- 29 quatrains
- Mots à la rime
- a natale / orientale féminine, classiqueb lieux / harmonieux masculine, classiquea nuages / sauvages féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquea émerge / Vierge féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea mouillée / souillée féminine, classiqueb errant / torrent masculine, classiquea lumière / altière féminine, classiqueb béants / géants masculine, classiquea arbustes / robustes féminine, classiqueb fleurs / leurs masculine, classiquea centenaires / frères féminine, classiqueb dirait / forêt masculine, classiquea nuages / orages féminine, classiqueb éployés / pieds masculine, classiquea légère / amère féminine, classiqueb rocher / pêcher masculine, classiquea douces / mousses féminine, classiqueb fraîcheur / voyageur masculine, classiquea plaines / lointaines féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea ombrage / feuillage féminine, classiqueb léger / l'étranger masculine, classiquea élancée / pensée féminine, classiqueb paternel / ciel masculine, classiquea diadème / emblème féminine, classiqueb bois / vois masculine, classiquea poudreuses / ombreuses féminine, classiqueb indiscrets / forêts masculine, classiquea solitude / l'étude féminine, classiqueb éprouvés / vivez masculine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea Virgile / virile féminine, classiqueb d'airain / burin masculine, classiquea sentie / Hypatie féminine, classiqueb voilé / étoilé masculine, classiquea patricienne / sienne féminine, classiqueb grandeur / cœur masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb Liberté / équité masculine, classiquea paisible / impassible féminine, classiqueb présent / agonisant masculine, classiquea années / destinées féminine, classiqueb bénir / l'avenir masculine, classiquea sombres / décombres féminine, classiqueb furieux / mystérieux masculine, classiquea vaines / certaines féminine, classiqueb avorté / Vérité masculine, classiquea d'aventure / future féminine, classiqueb raison / l'horizon masculine, classiquea années / ajournées féminine, classiqueb loi / foi masculine, classiquea solitude / étude féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources