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Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

LXXIX. Le Bengali

Auguste Lacaussade· 105 quatrains, alexandrins, 420 vers

A Sainte-Beuve, Au maître et à l’ami.

Poète au gosier d'or,‖ enfant de nos savanes,Toi qui, fuyant ton nid‖ caché sous l'herbe en pleurs,Te berçais dans la brise‖ au roulis des lianes,Et chantais la lumière‖ au front des bois en fleurs ;

D'où viens-tu pour tomber‖ tremblant à ma fenêtre,Loin des citronniers verts‖ de notre île d'azur ?Au pays des palmiers‖ toi que le ciel fit naître,Bengali, d'où viens-tu‖ par un hiver si dur ?

Il neige ; à mes carreaux‖ la bise siffle et pleure.Sous des cieux incléments‖ qui t'a donc exilé ?Viens à moi, ne crains rien !‖ — Dans mon humble demeureSoyez le bienvenu,‖ compatriote ailé !

O bonheur de te voir !‖ ô fortune imprévue !Viens sécher sur mon sein‖ ta plume sans chaleur.Un passé radieux‖ se réveille à ta vue,Et tout mon pays d'or‖ se lève dans mon cœur.

Comme deux chers amis‖ qu'un même exil rassemble,Comme un fils de ma mère‖ assis à mon foyer,Du val des lataniers,‖ oiseau, parlons ensemble ;Chantons, doux bengali,‖ chantons pour oublier !

Chante ! et je reverrai‖ nos profondes vallées.Chante ! et je revivrai‖ mon bel âge effacé.Souvenirs ! frais parfums‖ des choses envolées,Embaumez le présent‖ des bonheurs du passé.

Voici la mer lointaine‖ aux rumeurs éternelles ;Là-bas, j'entends gronder‖ le torrent orageux ;Plus loin, c'est la montagne‖ aux crêtes fraternellesDans le saphir de l'air‖ dressant leurs fronts neigeux.

L'aube se lève, un air‖ transparent nous inonde ;Pour aimer et bénir‖ tout semble s'éveiller !Sous un ciel aussi pur‖ qu'il est doux d'être au monde !Chantons, ô bengali !‖ chantons pour oublier !

L’Aube

C'était l'heure où jadis‖ mon enfance inspirée,Comme la blonde abeille,‖ heureuse de trouverDans l'air plein de soleil‖ la liberté dorée,Courait pour voir le jour‖ sur les mers se lever.

Sur les flots miroitants‖ la lumière ruisselle ;L'éther s'ouvre et blanchit‖ sous l'astre radieux.Du pêcheur matinal‖ la berçante nacellePasse, et rapide au loin‖ se perd au bord des cieux.

Dans l'infini des airs‖ le pic fier du Salaze,Placide et beau, sourit‖ à l'Océan lointainEt, trempé des clartés‖ dont l'Orient s'embrase,Couvre son noir granit‖ des roses du matin.

La Dumas, qui descend‖ de ses gorges profondes,Semble bercer un ciel‖ en son lit vaste et pur,Et, roulant vers la mer‖ la beauté de ses ondes,Sous ses nappes d'argent‖ montre ses rocs d'azur.

Les forêts d'orangers‖ couverts d'étoiles blanches,Les bibaciers baignés‖ de lumière et d'odeurs,Aux souffles du matin‖ font pleuvoir de leurs branchesAvec les fruits ambrés‖ les neiges de leurs fleurs.

Dans les bananiers verts‖ aux palmes satinéesLes feux brisés du jour‖ sèment leurs diamants.Des herbes, des gazons,‖ des hautes graminéesS'exhalent des senteurs‖ et des-gazouillements.

Sur les blancs nénuphars,‖ coupes larges et lisses,Des larmes de cristal‖ brillent confusément ;Et l'abeille vient boire‖ au fond de leurs calicesLe miel, trésor tombé‖ la nuit du firmament.

L'oiseau chante enivré‖ sous la lumière chaude ;Des flots d'atomes d'or‖ nagent dans l'air lacté ;Les mouches de rubis,‖ de pourpre et d'émeraudeFlottent, vibrant d'amour‖ dans la blonde clarté.

O vie universelle !‖ ô nature parlante !Des brises et des eaux‖ ô murmure chanteur !On sent respirer l'arbre,‖ on sent vivre la plante ;Tout aime, tout bénit‖ le soleil créateur.

Splendeurs du ciel natal,‖ réveil, heures de flamme,Heures où l'aube en moi‖ faisait fleurir les vers,Où l'inspiration‖ se levait sur mon-âmeComme l'astre émergeant‖ du sein profond des mers ;

Paysages puissants‖ de mes vertes années,Mer vaste où je voyais‖ la lumière ondoyer,Beaux lieux ! qui me rendra‖ vos blanches matinées ?Chantons ! doux bengali,‖ chantons pour oublier !

Le Jour

Revois-tu dans ton âme,‖ ô bengali, mon frère !Le mont, le bois, la plaine‖ au verdoyant tapis ?Vois-tu sous les grands vents‖ onduler la rizière ?Sous le soleil vois-tu‖ frissonner les épis ?

Avec l'aube laissant‖ ton nid sous la ramée,Te sens-tu, plein d'accords,‖ frémir d'aise et chanter ?Et moi, debout là-bas‖ dans la plaine embaumée,Pour entendre ton chant‖ me vois-tu m'arrêter ?

Sur quelque tige molle‖ et des brises bercée,Oiseau suave, aux bois‖ tu dis tes plus doux airs ;Et moi, poète encor‖ sans voix pour ma pensée,Je m'instruis à ton chant‖ dans l'art sacré des vers.

Sous les hautes forêts,‖ près des flots, sur les cimes,J'erre, songeur épris‖ des couleurs et des sons ;Au lieu de fleurs, je vais‖ cueillant partout des rimes,Dont un jour j'ornerai‖ mes sereines chansons.

Alors, ô barde ami !‖ ma voix, humble rivale,Pour dire aussi mon île‖ à ta voix s'unira ;Et, lorsqu'ils te loueront‖ sur la terre natale,De moi peut-être alors‖ quelqu'un se souviendra.

Les Travailleurs

Mais entends-tu la cloche‖ aux lointaines volées ?Sous la main du planteur‖ elle annonce le jour.Sa voix lente, roulant‖ dans le creux des vallées,Remonte, appelant l'homme‖ aux travaux du labour.

Les Noirs, à son appel,‖ quittent les toits de chaume,Secouant à leurs fronts‖ un reste de sommeil.Le firmament sourit‖ et la savane embaume ;Mais pour l'esclave est-il‖ des fleurs et du soleil ?

Ils viennent ; on les compte,‖ et le Maître gourmande ;La glèbe aride attend‖ leurs fécondes sueurs.Ils s'éloignent, suivis‖ du Chef qui les commande,Et la plaine a reçu‖ l'essaim des travailleurs.

Vois-tu ce Commandeur,‖ hélas ! comme eux esclave,Du fouet armé, debout‖ sous l'arbre du chemin ?Un chien est à ses pieds ;‖ lui, sur un bloc de lave,Il surveille pensif‖ son noir bétail humain.

Le fer creuse et gémit ;‖ la bande aux bras d'athlètes,Fouille le sol brûlant‖ sous l'astre ardent et clair ;Parmi les blonds roseaux‖ luisent les noires têtes ;L'oiseau libre et joyeux‖ passe en chantant dans l'air !

O dure servitude !‖ ô sort ! ô lois cruelles !Au joug de l'homme ainsi‖ l'homme se voit plier !Ah ! loin de ces tableaux‖ navrants ouvrons nos ailes !Fuyons, doux bengali,‖ fuyons pour oublier !

L’Heure De Midi

Évoquons des pensers‖ et des tableaux moins sombres.Dans les ravins où dort‖ un silence attiédi,Au bord des étangs clairs‖ voilés de hautes ombres,Ensemble abritons-nous‖ des ardeurs de midi.

Midi ! l'heure de feu !‖ l'heure à la rouge haleine !Sur les champs embrasés‖ pèse un air étouffant :Le soleil darde à pic‖ ses flammes sur la plaine ;Le ciel brûle implacable‖ et la terre se fend.

La nature n'a plus‖ ni brises, ni murmures ;Le flot tarit ; dans l'herbe‖ on n'entend rien frémir ;Les pics ardents, les bois‖ aux muettes ramures,D'un morne et lourd sommeil‖ tout semble au loin dormir.

L'immobile palmier‖ des savanes brûlantes,Abritant les troupeaux‖ de ses rameaux penchés,Courbe languissamment‖ ses palmes indolentesSur les bœufs ruminants‖ dans son ombre couchés.

C'est l'heure où dans la source‖ à la voûte pierreuseLe chasseur, fils des monts,‖ plonge ses pieds nerveux ;C'est l'heure où le ramier‖ de la forêt ombreuseTrempe son bleu plumage‖ aux eaux des bassins bleus.

Comme eux, tandis qu'au loin‖ la glèbe s'ouvre et fume,Parmi les nymphéas,‖ dans ce lac argenté,Baigne, ô doux bengali !‖ baigne ta molle plume,Ta plume au duvet rouge‖ et de blanc moucheté.

La Dumas

Mais j'entends la Dumas‖ qui passe et nous appelle.Viens dans ses flots puissants‖ avec moi te jeter.Hardis nageurs, bercés‖ par l'onde maternelle,Mollement vers la mer‖ laissons-nous emporter.

Devant nous, et longeant‖ les vagues diaphanes,La rive marche avec‖ ses groupes de pêcheurs,Ses laveuses, ses rocs,‖ ses remparts de lianesLaissant traîner sur l'eau‖ les grappes de leurs fleurs.

Site agreste et mouvant,‖ ondoyant paysage !Là, c'est la sucrerie‖ assise au bord des eaux ;Là, sur le pic ardu‖ paît la chèvre sauvage ;Là, s'abreuve au courant‖ la vache aux blonds naseaux.

Plus loin, d'enfants bergers‖ c'est un couple tranquille,Causant sous le rocher‖ voilé de vétiver,Comme autrefois causaient‖ les pasteurs de Sicile,A leurs pieds les troupeaux‖ et devant eux la mer.

La Mer

La mer ! voici la mer‖ devant moi, grande ouverte !L'onde écume et blanchit‖ les rochers dentelés ;Le fleuve roule, et moi,‖ loin de la plage verte,Je roule avec le fleuve‖ au sein des flots salés,

Et la vague en ses bras‖ m'accueille et me soulève,Et l'onde sur son sein‖ me berce, heureux enfant !Et la houle puissante,‖ au large et vers la grève,Dans ses longs plis d'azur‖ m'emporte triomphant.

O joute de l'enfance‖ avec l'onde marine !O mes bonds sur la vague‖ au poitrail écumant !O bonheur de sentir‖ sous ma jeune poitrineLe sein des eaux s'enfler‖ et battre largement !

O mer ! le temps n'est plus‖ où sur ta croupe altière,Enfant, tu m'emportais‖ comme un coursier fougueux ;Où mes mains caressaient‖ ta fumante crinière,Où ta brillante écume‖ argentait mes cheveux.

Ce temps n'est plus. J'ai fui‖ les plages maternelles :Sur leurs galets déserts,‖ le soir, seul et songeur,Je n'entends plus rouler‖ ces plaintes solennellesQui me grandissaient l'âme‖ et me haussaient le cœur.

J'ai vu sous d'autres cieux,‖ insondable et sans bornes,Se perdre devant moi‖ ton flot illimité ;J'ai vu sous d'autres cieux‖ tes solitudes mornesEmplir de leurs déserts‖ la bleue immensité.

Miroir de l'Infini !‖ trône de l'Invisible !Immaculable abîme‖ où dort l'éternité !Sous tous les horizons,‖ orageuse ou paisible,J'ai, voyageur pieux,‖ contemplé ta beauté.

Au cap d'Adamastor‖ où rugit la tourmente,Sous la zone torride,‖ aux bords de l'Équateur,Partout ! sur ta poitrine‖ irritée ou dormante,Comme un fils de tes flancs,‖ j'ai reposé sans peur.

Sans peur ! car ma jeunesse,‖ entre tes bras bercée,Vieil Océan ! t'aimait‖ comme un auguste ami ;Car sur ta grève aride‖ a fleuri ma pensée ;Car à tes bruits sacrés‖ mon enfance a dormi.

Grandissant en plein ciel‖ sur tes libres rivages,Toi que l'homme jamais‖ n'a souillé ni dompté,Tu trempas mes instincts‖ dans tes humeurs sauvages,Tu marquas mon esprit‖ du sceau de ta fierté !

Il est sur les hauteurs,‖ il est un charme austère ;Notre âme et la nature‖ y mêlent leurs accords.Ce sympathique échange‖ entre l'homme et la terre,Sombre Océan ! mon cœur‖ l'a connu sur tes bords.

Que de fois sur ces caps‖ qui longent tes abîmes,Ces caps d'où j'écoutais‖ se lamenter les flots,Buvant dans l'air des nuits‖ tes tristesses sublimes,Que de fois j'ai mêlé‖ mes pleurs à tes sanglots !

Que de fois, le cœur plein‖ d'indicibles malaises,Par nos beaux soirs de lune‖ et de calme enchanté,Te contemplant du haut‖ des tranquilles falaises,J'ai retrouvé la paix‖ dans ta sérénité !

Et plus-tard, quand la Muse‖ et l'âge aux nobles rêvesEt l'Infini grondaient‖ dans mon sein douloureux,C'est toi qui m'enseignas‖ aux rumeurs de tes grèvesL'amour des larges vers‖ et des rythmes nombreux.

Et, depuis, j'ai monté‖ la vie aux rudes cimes :Plus d'un sol a rougi‖ sous mes pieds déchirés,Et dans l'homme, à mon tour,‖ j'ai trouvé des abîmesPlus amers que tes flots‖ et plus désespérés !

Ah ! puisque tous les cieux‖ recèlent des orages,Puisque la terre, et l'homme,‖ et l'espoir, tout nous ment,Puisque la même angoisse‖ et les mêmes naufragesNous attendent sur l'un‖ ou sur l'autre élément ;

Puisque tout est mystère‖ et misère en nos âmes,Puisqu'en nul lieu ne brille‖ un permanent soleil,Océan ! que ne puis-je,‖ au long bruit de tes lames,M'oublier et dormir‖ mon suprême sommeil !

Je ne veux point dormir‖ sur la terre étrangère,Sur la terre du nord‖ je ne veux point mourir !J'aurais froid sous un sol‖ sans flamme et sans lumière,Mes yeux veulent se clore‖ où Dieu les fit s'ouvrir !

Au pied du cap Bernard,‖ frais paradis des tombes,Il est un cimetière‖ où, sous les filaos,L'oiseau blanc des récifs,‖ les mauves, les palombes,Mêlent leur voix plaintive‖ aux plaintes de tes flots ;

C'est là. — Sous ce cap morne‖ où vient gémir ton onde,Puissé-je un jour trouver‖ le repos souhaité !Puissé-je, ombre bercée‖ à ta rumeur profonde,T'entendre encor du fond‖ de mon éternité !

Le Crépuscule

Mais pourquoi devancer‖ l'heure des glas funèbres ?En attendant la mort‖ n'avons-nous pas l'oubli ?Bénissons nos soleils‖ même au sein des ténèbres !Chantons pour oublier,‖ chantons, doux bengali !

Voici des soirs pourprés‖ l'heure calme et sereine.Au sein des mers, lassé‖ d'un radieux essor,L'astre du jour s'abaisse‖ et lentement ramèneSa paupière d'azur‖ sur sa prunelle d'or.

Voici l'heure où, semant‖ dans l'air ses violettes,Le crépuscule passe‖ au front des pics altiers.Le chasseur des grands bois,‖ le pêcheur des îlettes,De leur chaume à pas lents‖ reprennent les sentiers.

De bleuâtres vapeurs‖ ondulent par les plaines.Les mille bruits du jour‖ s'éteignent sous les cieux.L'abeille, les oiseaux,‖ les mouches, les phalènes,Dans les buissons muets‖ dorment silencieux.

Déjà sous la rosée‖ et les brises nocturnesLes mimosas frileux‖ penchent leurs rameaux noirs ;Mais la belle-de-nuit‖ lève ses fraîches urnesOù se pose et frémit‖ le papillon des soirs.

La cloche du planteur‖ vibre sur les savanes,Sa voix jusqu'à la mer‖ sonne la fin du jour.Au fond des chemins creux,‖ le long des champs de cannes,Nègres et bœufs, là-bas,‖ reviennent du labour.

De son seuil, comme au temps‖ du patriarche antique,Le colon voit rentrer‖ ses Noirs et ses troupeaux ;L'appel du soir se fait,‖ et dans le camp rustiqueBientôt tout est silence,‖ obscurité, repos.

La Nuit

Nuit bienfaisante, ô Nuit !‖ mère des molles trêves,Sur ces fronts épuisés‖ de peine et de labeursVerse, avec le sommeil,‖ les brises et les rêves,Verse l'oubli sacré‖ des terrestres douleurs !

Et tout dort, et partout‖ l'ombre épaissit ses voiles.Seule, aux feux dont le ciel‖ emplit ses bleus déserts,La blanche Rêverie,‖ amante des étoiles,Seule médite et veille,‖ assise au bord des mers.

De la plage, en mourant,‖ l'onde argente les sables.Au large, balancés‖ au lent roulis des eaux,Les navires du port,‖ ondulant sur leurs câbles,Se bercent endormis‖ comme de grands oiseaux.

Dans le vide étoilé‖ la montagne aux trois cimesPlonge, sombres et fiers,‖ ses cônes sourcilleux,Et, coupant l'horizon‖ de ses lignes sublimes,Montre son noir profil‖ sur le fond bleu des cieux.

La Lune

Mais l'orient s'emplit‖ d'une clarté nouvelle :Âme aux ailes d'opale,‖ âme aux grands yeux rêveurs,Du sein moiré des flots,‖ la lune lente et belleSort, inondant la nuit‖ de divines blancheurs.

Sur la brune falaise‖ où la vague déferle,Sur les ombreux vallons,‖ sur les caps veloutés,Flotte en nappe d'argent‖ sa lumière de perle :Les eaux, les bois, les monts,‖ ruissellent de clartés.

Elle monte, et des airs‖ où son vol se balance,Son long regard, planant‖ sur un monde endormi,Des profondes forêts‖ blanchit le vert silence :L'oiseau trompé s'éveille‖ et gazouille à demi.

Dormez, heureux oiseaux !‖ le jour est loin encore ;Attendez pour chanter‖ que l'aube soit au ciel.Vos ramages joyeux,‖ gardez-les pour l'aurore ;Ne troublez point des nuits‖ le calme solennel.

Quelle voix cependant‖ s'élève des collines ?Est-ce un soupir de l'homme ?‖ est-ce un soupir des flots ?Il semble qu'en passant‖ la brise des ravinesAvec l'odeur des bois‖ m'apporte des sanglots.

Pauvre esclave, c'est toi !‖ Tout repose, et tu veilles :La terre en vain sourit‖ à son astre enchanté,Que t'importent des nuits‖ les tranquilles merveilles !Les nuits, pour toi, les jours,‖ ont perdu leur beauté.

Debout sous le palmier‖ dont l'ombre à ses pieds traîne,Là-bas, le voyez-vous,‖ pensif, les yeux baissés ?La lune brille en plein‖ sur sa tête d'ébène :L'esprit des souvenirs‖ pleure dans ses pensers.

Aux rêveuses lueurs‖ qui tombent des cieux calmes,Les chères visions‖ d'un passé regrettéS'éveillent : il revoit‖ sur la terre des palmesLa cabane où jouait‖ sa jeune liberté.

Devant ces frais tableaux‖ si purs dans l'esclavage,Son cœur s'ouvre : au silence‖ il conte ses douleurs,Et si triste est sa plainte‖ en sa douceur sauvage,Que l'ange de la nuit‖ l'écoute avec des pleurs.

Chante et pleure à l'écart,‖ pauvre enfant de l'Afrique !Ton chant, c'est ta prière ;‖ exilé sur ces bords,Fais monter jusqu'à Dieu‖ ta voix mélancolique :Tout un monde enchaîné‖ gémit dans tes accords.

Et nous, doux bengali,‖ pour ce Noir, notre frère,Chantons aussi ! Chanter,‖ poète, c'est prier.De ce nouveau Joseph‖ parlons au commun Père.Prions, ô bengali !‖ prions pour oublier !

La Prière

O Père universel‖ qui régnez sur les mondes,Roi de l'immensité,‖ maître de l'infini,Par l'espace et les temps,‖ les airs, les feux, les ondes,Père ! que votre nom‖ à jamais soit béni.

Comme aux plages du ciel,‖ que sur l'humaine riveChaque être veuille au gré‖ de votre volonté !Sur cette terre en pleurs‖ que votre règne arrive,Le règne de l'amour‖ et de la liberté !

Assez longtemps, Seigneur,‖ l'esclavage et la haineOnt divisé ce monde‖ et déchiré nos cœurs.Qu'à votre souffle ardent‖ se fonde enfin la chaîneOù, rivés aux vaincus,‖ gémissent les vainqueurs !

Assez longtemps Caïn‖ et sa lignée injusteEn opprimant la terre‖ ont fait douter du ciel :Contre l'arbre homicide‖ ayez soin de l'arbuste !Seigneur, prenez pitié‖ de la race d'Abel !

Ce que j'implore, ô Dieu !‖ ce n'est point ta vengeance.J'ai vécu : mon esprit‖ est pur d'inimitié.Pour l'homme et sa misère‖ et ma propre indigence,Je n'ai plus rien au cœur‖ qu'une immense pitié.

Il fut un âge où, plein‖ de juvéniles fièvres,Devant le crime heureux‖ mon esprit s'irritait ;Où, l'indignation‖ brûlant mes jeunes lèvres,Vers toi de ma poitrine‖ un hymne ardent montait.

Hélas ! c'est que j'entrais‖ à peine dans la vie :De justice altéré,‖ dans le bien ayant foi,Âme aspirant toujours,‖ toujours inassouvie,Je voulais l'idéal‖ qui gémissait en moi ;

C'est que, des jours faisant‖ le dur apprentissage,Des êtres les plus chers‖ frappé sur mon chemin,Je sentais l'amitié,‖ fragile appui du sage,Se brisant sous mes doigts,‖ m'ensanglanter la main ;

C'est que, partout blessé‖ dans mes rêves austères,Devant le fait brutal,‖ mon regard consternéVoyait, agenouillés,‖ tes prêtres adultèresTrahir ta cause aux pieds‖ de Satan couronné ;

C'est qu'au sang des martyrs‖ trempant leurs mains cruelles,Je voyais les bourreaux‖ railler les dévoûments,Et que, perdue enfin‖ dans ses doutes rebelles,Mon âme errait en proie‖ aux épouvantements !

Des lamentables faits‖ interrogeant les causes,C'est alors que, sondant‖ ton insondable loi,Suprême Ordonnateur‖ des esprits et des choses,Du mal que je voyais‖ je n'accusais que toi ;

C'est alors que, s'ouvrant‖ au désespoir farouche,Ma lèvre a blasphémé‖ mes espoirs avortés,Et qu'au vent de l'orgueil‖ qui soufflait sur ma bouche,De mon sein a jailli‖ l'hymne des révoltés ;

C'est alors qu'aveuglé‖ sur mes propres souillures,Maudissant le spectacle‖ à mes regards offert,Ma voix… — Oublie, ô Dieu !‖ ce cri de mes blessures :Je ne veux plus haïr‖ ceux par qui j'ai souffert !

J'abjure devant toi‖ l'orgueil de mes colères !L'exemple du pardon‖ sur la croix fut donné.Dans mes pleurs repentants‖ j'ai lavé mes misères :Pardonnez-nous, Seigneur !‖ Nous avons pardonné.

Du fond de ma tristesse‖ et de mes solitudes,De mes besoins vers vous‖ la voix se tourne enfin :Je vous demande, avec‖ le pain des fortitudes,Ce pain quotidien‖ dont notre corps a faim.

Comme à l'herbe des champs,‖ comme à la fleur brisée,Votre main, chaque soir,‖ verse la goutte d'eau,Dieu de force ! épanchez‖ dans notre âme épuiséeCe qu'il lui faut d'espoir‖ pour porter son fardeau.

De ce monde de trouble‖ et de lutte et de chaîne,Depuis longtemps mes yeux‖ se détournent lassés.Laissez-moi m'envoler‖ vers l'étoile prochaine !D'un jour plus pur, Seigneur,‖ baignez mes yeux blessés.

Mais s'il faut ici-bas‖ poursuivre mon épreuve,Retremper mon esprit‖ au creuset des douleursEt, vidant jusqu'au fond‖ la coupe où je m'abreuve,Vivre pour mériter,‖ Seigneur, de vivre ailleurs ;

Que tes ailes du moins,‖ invisibles égides,Dans les assauts du doute‖ abritent ma raison !Maintiens-moi calme et ferme‖ en mes espoirs rigides !Dans ma nuit, montre-moi‖ ton astre à l'horizon !

Que dans un siècle en proie‖ aux basses frénésies,L'amour du juste soit‖ ma seule passion !Que le succès du lâche‖ et ses apostasiesNe soient point pour mon âme‖ une tentation !

Que le Protée impur,‖ ce digne roi d'un mondeOù le droit n'est qu'un mot,‖ où la force est la loi,Que le fait triomphant,‖ ce tentateur immonde,Dans l'absolu du bien‖ n'ébranle point ma foi !

Confessant l'avenir‖ du sein de nos défaites,Que je vive demain‖ tel qu'hier je vécus !Fidèle au sang versé‖ par les martyrs-prophètes,Que mon esprit toujours‖ reste avec tes vaincus !

Mais sous l'onde acharnée‖ où, troublé, je m'affaisse,Si tu vois s'abîmer‖ l'homme et son idéal,Rappelle-toi, Seigneur,‖ ce cri de ma faiblesse,Le cri des humbles cœurs :‖ « Délivrez-nous du Mal ! »

Versification

Forme
105 quatrains (quatrains)
Rimes
105(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
105 quatrains
Mots à la rime
a savanes / lianes féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea fenêtre / naître féminine, classiqueb d'azur / dur masculine, classiquea pleure / demeure féminine, classiqueb exilé / ailé masculine, classiquea imprévue / vue féminine, classiqueb chaleur / cœur masculine, classiquea rassemble / ensemble féminine, classiqueb foyer / oublier masculine, classiquea vallées / envolées féminine, classiqueb effacé / passé masculine, classiquea éternelles / fraternelles féminine, classiqueb orageux / neigeux masculine, classiquea inonde / monde féminine, classiqueb s'éveiller / oublier masculine, classiquea inspirée / dorée féminine, classiqueb trouver / lever masculine, classiquea ruisselle / nacelle féminine, classiqueb radieux / cieux masculine, classiquea Salaze / s'embrase féminine, classiqueb lointain / matin masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb d'odeurs / fleurs masculine, classiquea satinées / graminées féminine, classiqueb diamants / des-gazouillements masculine, classiquea lisses / calices féminine, classiqueb confusément / firmament masculine, classiquea chaude / d'émeraude féminine, classiqueb lacté / clarté masculine, classiquea parlante / plante féminine, classiqueb chanteur / créateur masculine, classiquea flamme / mon-âme féminine, classiqueb vers / mers masculine, classiquea années / matinées féminine, classiqueb ondoyer / oublier masculine, classiquea frère / rizière féminine, classiqueb tapis / épis masculine, classiquea ramée / embaumée féminine, classiqueb chanter / m'arrêter masculine, classiquea bercée / pensée féminine, classiqueb airs / vers masculine, classiquea cimes / rimes féminine, classiqueb sons / chansons masculine, classiquea rivale / natale féminine, classiqueb s'unira / souviendra masculine, classiquea volées / vallées féminine, classiqueb jour / labour masculine, classiquea chaume / embaume féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea gourmande / commande féminine, classiqueb sueurs / travailleurs masculine, classiquea esclave / lave féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea d'athlètes / têtes féminine, classiqueb clair / l'air masculine, classiquea cruelles / ailes féminine, classiqueb plier / oublier masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb attiédi / midi masculine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb étouffant / fend masculine, classiquea murmures / ramures féminine, classiqueb frémir / dormir masculine, classiquea brûlantes / indolentes féminine, classiqueb penchés / couchés masculine, classiquea pierreuse / ombreuse féminine, classiqueb nerveux / bleus masculine, classiquea fume / plume féminine, classiqueb argenté / moucheté masculine, classiquea appelle / maternelle féminine, classiqueb jeter / emporter masculine, classiquea diaphanes / lianes féminine, classiqueb pêcheurs / fleurs masculine, classiquea paysage / sauvage féminine, classiqueb eaux / naseaux masculine, classiquea tranquille / Sicile féminine, classiqueb vétiver / mer masculine, classiquea ouverte / verte féminine, classiqueb dentelés / salés masculine, classiquea soulève / grève féminine, classiqueb enfant / triomphant masculine, classiquea marine / poitrine féminine, classiqueb écumant / largement masculine, classiquea altière / crinière féminine, classiqueb fougueux / cheveux masculine, classiquea maternelles / solennelles féminine, classiqueb songeur / cœur masculine, classiquea bornes / mornes féminine, classiqueb illimité / immensité masculine, classiquea l'Invisible / paisible féminine, classiqueb l'éternité / beauté masculine, classiquea tourmente / dormante féminine, classiqueb l'Équateur / peur masculine, classiqueb ami / dormi masculine, classiquea rivages / sauvages féminine, classiqueb dompté / fierté masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb accords / bords masculine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea malaises / falaises féminine, classiqueb enchanté / sérénité masculine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb douloureux / nombreux masculine, classiquea cimes / abîmes féminine, classiqueb déchirés / désespérés masculine, classiquea orages / naufrages féminine, classiqueb ment / élément masculine, classiquea âmes / lames féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea étrangère / lumière féminine, classiqueb mourir / s'ouvrir masculine, classiquea tombes / palombes féminine, classiqueb filaos / flots masculine, classiquea onde / profonde féminine, classiqueb souhaité / éternité masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb l'oubli / bengali masculine, classiquea sereine / ramène féminine, classiqueb essor / d'or masculine, classiquea violettes / îlettes féminine, classiqueb altiers / sentiers masculine, classiquea plaines / phalènes féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea nocturnes / urnes féminine, classiqueb noirs / soirs masculine, classiquea savanes / cannes féminine, classiquea antique / rustique féminine, classiqueb troupeaux / repos masculine, classiquea trêves / rêves féminine, classiqueb labeurs / douleurs masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb déserts / mers masculine, classiquea sables / câbles féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquea cimes / sublimes féminine, classiqueb sourcilleux / cieux masculine, classiquea nouvelle / belle féminine, classiqueb rêveurs / blancheurs masculine, classiquea déferle / perle féminine, classiqueb veloutés / clartés masculine, classiquea balance / silence féminine, classiqueb endormi / demi masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb ciel / solennel masculine, classiquea collines / ravines féminine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb enchanté / beauté masculine, classiquea traîne / d'ébène féminine, classiqueb baissés / pensers masculine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb regretté / liberté masculine, classiquea l'esclavage / sauvage féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea l'Afrique / mélancolique féminine, classiqueb bords / accords masculine, classiquea frère / Père féminine, classiqueb prier / oublier masculine, classiquea mondes / ondes féminine, classiqueb l'infini / béni masculine, classiquea rive / arrive féminine, classiqueb volonté / liberté masculine, classiquea haine / chaîne féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea injuste / l'arbuste féminine, classiqueb ciel / d'Abel masculine, classiquea vengeance / indigence féminine, classiqueb d'inimitié / pitié masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb s'irritait / montait masculine, classiquea vie / inassouvie féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea apprentissage / sage féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea austères / adultères féminine, classiqueb consterné / couronné masculine, classiquea cruelles / rebelles féminine, classiqueb dévoûments / épouvantements masculine, classiquea causes / choses féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb avortés / révoltés masculine, classiquea souillures / blessures féminine, classiqueb offert / souffert masculine, classiquea colères / misères féminine, classiqueb donné / pardonné masculine, classiquea solitudes / fortitudes féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classiquea brisée / épuisée féminine, classiqueb d'eau / fardeau masculine, classiquea chaîne / prochaine féminine, classiqueb lassés / blessés masculine, classiquea épreuve / m'abreuve féminine, classiqueb douleurs / ailleurs masculine, classiquea égides / rigides féminine, classiqueb raison / l'horizon masculine, classiquea frénésies / apostasies féminine, classiqueb passion / tentation masculine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb loi / foi masculine, classiquea défaites / martyrs-prophètes féminine, classiqueb vécus / vaincus masculine, classiquea m'affaisse / faiblesse féminine, classiqueb idéal / Mal masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

420 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources