Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
V. Le Pic du Salaze
Le Salaze a vu les orages,Cent fois, d'un vol impétueux,S'abattre du sein des nuagesSur son sommet majestueux.Que lui fait leur rage inutile !Le piton géant de notre îleBravait de sa crête immobileLe cyclone aux bonds furieux :Des autans vainqueur centenaire,Il voyait passer leur colère,Ses pieds sûrs toujours dans la terre,Sa tête toujours dans les cieux !
Et quand la brise, et tiède et pure,Succédait aux vents irrités,Il voyait flotter la verdureDes monts qu'il avait abrités.L'arbuste à la feuille éphémère,L'arbre à la tige séculaire,De leur mobile et frais mystèreVoilaient les rochers ombragés ;Et l'onde de ses larges veines,Tombant en cascades hautaines,Allait abreuver par les plainesLes champs qu'il avait protégés.
Pour ce sommet sans chevelure,Pour ce front haut et sans cimierPoint de panache de verdure,Jamais de gracieux palmier.Mais qu'importe, ô piton sublime !Tes pieds dépassent toute cime ;De l'éther emplissant l'abîme,Ton ombre au loin couvre les mers !Ta masse résiste aux orages,Et des monts à qui tu surnages,Nul ne porte au sein des nuagesPlus haut la tête dans les airs !
Que t'importe aussi qu'on t'oublie,Homme loyal au cœur altier ?Qu'importe à ta tête blanchieDe vieillir chauve de laurier ?N'abrites-tu pas de ton ombreLa meute au regard louche et sombre,L'engeance aux rejetons sans nombreDe l'Envie aux venins mortels ?Des élus tu portes le signe ;Mais tu le sais, — justice insigne ! —Ce n'est jamais qu'au plus indigneQue l'homme élève des autels !
Aussi, paisible et grave,‖ austère intelligence,Tu ne t'en émeus pas‖ en ta haute indulgence.Tu sais que l'homme oublie ;‖ et, calme et satisfait,Ton cœur dans le passé‖ voit le bien qu'il a fait.Goûtant au sein des bois‖ et de la solitudeDe tes devoirs remplis‖ la mâle quiétude,Ta conscience heureuse‖ aux stoïques vertusSe repose des jours‖ mauvais et révolus…Après avoir donné‖ ses parfums à la plaine,Ainsi la fleur s'endort‖ dans sa dernière haleine.
Versification
- Forme
- Douzains
- Rimes
- 1{4(ababcccdeeed) 5((aa))}
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (48 de 8, 10 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 4 douzains, 1 distiques
- Mots à la rime
- a orages / nuages féminine, classiqueb impétueux / majestueux masculine, classiquec inutile / île / immobile féminine, classiqued furieux / cieux masculine, classiquee centenaire / colère / terre féminine, classiquea pure / verdure féminine, classiqueb irrités / abrités masculine, classiquec éphémère / séculaire / mystère féminine, classiqued ombragés / protégés masculine, classiquee veines / hautaines / plaines féminine, classiquea chevelure / verdure féminine, classiqueb cimier / palmier masculine, classiquec sublime / cime / l'abîme féminine, classiqued mers / airs masculine, classiquee orages / surnages / nuages féminine, classiquea t'oublie / blanchie féminine, classiqueb altier / laurier masculine, classiquec ombre / sombre / nombre féminine, classiqued mortels / autels masculine, classiquee signe / insigne / indigne féminine, classiquea intelligence / indulgence féminine, classiqueb satisfait / fait masculine, classiquec solitude / quiétude féminine, classiqued vertus / révolus masculine, classiquee plaine / haleine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources