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un seul est le mot juste.

Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

LX. Les Soleils d’Avril

Auguste Lacaussade· strophes variées, alexandrins, 142 vers

Les bois vont refleurir.‖ Des gouttes de verdureDéjà tremblent au bout‖ des rameaux dépouillés,Et les bourgeons bientôt,‖ voilant l'écorce dure,S'ouvriront au soleil,‖ de sève encor mouillés.

D'un long sommeil la terre‖ en souriant s'éveille ;Tout en elle est tiédeurs,‖ rougeurs, troubles charmants.Les jours vont grandissant :‖ de la saison vermeilleOn voit partout flotter‖ de frais pressentiments.

Les vents passent chargés‖ de promesses secrètes ;L'oiseau ne chante point‖ encor ; sur les buissonsPoint de fleurs ; mais déjà‖ rossignols et poètesSentent monter en eux‖ la sève des chansons.

Des gais soleils d'avril‖ voici l'heure première.Avril, c'est le printemps‖ dans sa virginité.L'air est d'un bleu profond,‖ suave est la lumière ;Un sang jeune sourit‖ au front de la beauté.

Bientôt les bois naissants,‖ les mousses, les fougèresFeront un dais mobile‖ au cours chantant des eaux ;Et les vents berceront‖ sur leurs ailes légèresDans les lilas en fleur‖ l'hymne heureux des oiseaux.

Bientôt se cueilleront‖ les prémices des choses :L'alouette dans l'air‖ dira les jeunes blés,Et le bouvreuil muet,‖ caché parmi les roses,Couvera les œufs blonds‖ sous sa plume assemblés.

Qu'un autre, après l'hiver,‖ chante sa délivrance !Qu'il dise, ô mois de Mai,‖ ton retour souhaité !Pour moi, je chante Avril !‖ Avril, c'est l'espérance,Avant qu'on ait souffert,‖ avant qu'on ait douté !

Mois aimé, tu marquas‖ dans ma verte jeunesse ;Du bonheur je te dois‖ les rêves infinis.Qu'importe que la vie‖ ait trahi leur promesse !Pour mes espoirs défunts,‖ Avril, je te bénis !

Des plus chers souvenirs‖ confidente fidèle,Muse ! puisque déjà‖ la première hirondelleDe son vol printanier‖ sillonne au loin l'azur,Veux-tu, par ce beau jour,‖ et sous un ciel si pur,Veux-tu dans ce grand parc,‖ asile aimé des mousses,Voir avec moi du sol‖ monter les jeunes pousses,Voir sur les sables fins‖ et dans les noirs rameaux,L'aile ouverte au soleil,‖ courir les passereaux ?Comme eux, au beau soleil,‖ nos frileuses penséesOuvriront en chantant‖ leurs ailes nuancées,Et, pareils aux bourgeons‖ à la cime des bois,Sentant renaître en nous‖ les rêves d'autrefois,Assis sous quelque chêne‖ à la branche encor noire,Muse ! nous nous dirons‖ en vers ma douce histoire.

C'était, il t'en souvient,‖ dans cet âge charmantOù, pleine d'espérance‖ et de vague tourment,D'un inconnu désir‖ notre âme est inquiète :L'âge de Roméo‖ cherchant sa Juliette,L'âge où chacun de nous,‖ dans ses vœux inconstants,Suit un songe aux doux yeux,‖ un rêve aux plis flottants ;Où, semblable à l'amant‖ tes roses éphémères,Le cœur, l'une après l'autre‖ épousant ses chimères,Quand il a respiré‖ leur parfum virginal,Le réel effeuillé,‖ revole à l'idéal.

O bonheur de l'aimer !‖ ô félicité pure !Son port est jeune et fier,‖ sa bouche est belle et mûre.D'un cœur épanoui‖ le frais enchantementRépand sur son passage‖ un doux rayonnement.Son charme est dans sa grâce,‖ et cette grâce antiqueRappelle, en la voyant,‖ l'épouse du Cantique.Lorsque du jeune époux‖ accusant les lenteurs,Le soir, le front baigné‖ d'onctueuses senteurs,Interrogeant des yeux‖ les onduleuses lignesDes coteaux, pâle et svelte‖ elle allait par les vignes,Par les bois odorants‖ plantés de verts palmiers,L'attendre à la fontaine‖ où boivent les ramiers.

Absente comme lui,‖ vois ! je t'attends comme elle.Accours ! l'inquiétude‖ à tant d'amour se mêle.Oh ! combien l'heure est longue !‖ Elle ne viendra pas.Silence ! Sous les bois‖ j'ai reconnu son pas.C'est elle ! Trouble heureux,‖ émotion divine,Vous ne me trompez point !‖ dans l'air je la devine.De célestes parfums‖ sur les brises venusFlottaient et révélaient‖ ton approche, ô Vénus !Dans ses parfums aussi‖ c'est ma jeune immortelle !Le feuillage a frémi,‖ l'air enivre, c'est elle !

Éclats joyeux, baisers‖ de silence suivis !Transports muets, regards‖ prolongés et ravis !Effusion des cœurs‖ perdus dans leur tendresse !Tristesse du bonheur,‖ mélancolique ivresse !Notre âme monte et rit‖ à nos fronts radieux,Et les pleurs cependant‖ débordent de nos yeux !

Si je les fais couler,‖ tes pleurs, c'est que je t'aime !Je fus injuste et dur,‖ je le sais, et moi-mêmeJ'en gémis. — Oh ! l'amour,‖ ce bonheur tourmenté,S'il est fait de tendresse,‖ est fait de cruauté !Ivre d'amers soupçons,‖ à sa folie en proie,L'homme à se torturer‖ trouve une sombre joie.Hélas ! pourquoi faut-il‖ qu'un hasard inhumainM'ait en un jour fatal‖ conduit sur ton chemin ?Pourquoi m'as-tu connu ?‖ Ta vie au flot docileEût loin de moi coulé‖ douce et calme et facile.Mais dans un lit d'azur‖ et d'or, troublant leur cours,Funeste à ton repos,‖ j'ai tourmenté tes jours !…Fuis-moi, fuis sans pitié,‖ brise un rude esclavage,Sois libre ! — T'arrachant‖ à mon humeur sauvage,Qu'un autre t'aime et donne‖ a tes jours fortunésTous les bonheurs qu'hélas !‖ je ne t'ai point donnés…Un autre ! — Je te mens‖ et me mens à moi-même !Ah ! de la passion‖ égoïsme suprême !Connais-moi tout entier !‖ lis à nu dans mon cœur !Un autre ! — Meurs plutôt !‖ je t'aime avec fureur !

Sourdes explosions !‖ aveugles jalousies !Heureux qui n'a jamais‖ connu vos frénésies !Heureux qui peut, nourri‖ du pain de la beauté,Vivre sans trouble, aimer‖ avec tranquillité !Mais l'inquiet esprit,‖ en ses ardeurs mobile,L'âme fiévreuse, l'âme‖ à se ronger habile,Celui qui dans sa veine,‖ au lieu d'un flot vermeil,Sent bouillonner un sang‖ brûlé par le soleil,Celui-là ne sait point‖ être heureux ! cœur austère,Il ne sait que souffrir,‖ se dévorer, se taire !…Mais souffrir, c'est aimer !‖ et, dussé-je en mourir,De ce mal âpre et doux‖ qui donc voudrait guérir !

A nos cœurs défaillants,‖ à nos pâles faiblesses,Redouble si tu veux‖ les coups dont tu nous blesses,Amour ! ô passion‖ faite d'âme et de chair,Ton culte à nos douleurs‖ n'en sera pas moins cher !Le sein encor saignant,‖ je bénirai tes armes !C'est toi qui m'enseignas‖ la volupté des larmes !Tu fais tout l'homme, ô toi‖ par qui j'ai tout appris !Oui ! dût de nos ferveurs‖ la tombe être le prix,Amour ! dieu jeune et fort,‖ dieu dont le mal enivre,Dieu qui nous révélas‖ comme il est doux de vivre,Dût ton souffle au tombeau‖ précipiter nos pas,Notre âme en s'éteignant‖ ne te maudira pas !

Des secrets souvenirs‖ confidente fidèle,Muse ! tandis qu'au loin‖ la première hirondelleTrace les vifs sillons‖ de son vol dans l'azur,Par un jour printanier‖ si clair, un ciel si pur,J'ai voulu dans ce parc,‖ asile aimé des mousses,Voir avec toi du sol‖ monter les jeunes pousses,Voir sur les sables fins‖ et dans les noirs rameaux,L'aile ouverte au soleil,‖ courir les passereaux.Comme eux, au beau soleil,‖ nos frileuses penséesOnt ouvert en chantant‖ leurs ailes nuancées,Et, pareils aux bourgeons‖ à la cime des bois,Sentant renaître en moi‖ les rêves d'autrefois,Assis sous le vieux chêne‖ à la branche encor noire,Muse ! je t'ai conté‖ ma douce et triste histoire.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(abab) 52((aa)) 1(aabbcc)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 quatrains, 8 distiquess, 1 sizain
Mots à la rime
a verdure / dure féminine, classiqueb dépouillés / mouillés masculine, classiquea s'éveille / vermeille féminine, classiqueb charmants / pressentiments masculine, classiquea secrètes / poètes féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb virginité / beauté masculine, classiquea fougères / légères féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb blés / assemblés masculine, classiquea délivrance / l'espérance féminine, classiqueb souhaité / douté masculine, classiquea jeunesse / promesse féminine, classiqueb infinis / bénis masculine, classiquea fidèle / hirondelle féminine, classiqueb l'azur / pur masculine, classiquec mousses / pousses féminine, classiqued rameaux / passereaux masculine, classiquee pensées / nuancées féminine, classiquef bois / d'autrefois masculine, classiqueg noire / histoire féminine, classiquea charmant / tourment masculine, classiqueb inquiète / Juliette féminine, classiquec inconstants / flottants masculine, classiqued éphémères / chimères féminine, classiquee virginal / l'idéal masculine, classiquea pure / mûre féminine, classiqueb enchantement / rayonnement masculine, classiquec antique / Cantique féminine, classiqued lenteurs / senteurs masculine, classiquee lignes / vignes féminine, classiquef palmiers / ramiers masculine, classiquea elle / mêle féminine, classiqueb pas masculine, classiquec divine / devine féminine, classiqued venus / Vénus masculine, classiquee immortelle / elle féminine, classiquea suivis / ravis masculine, classiqueb tendresse / ivresse féminine, classiquec radieux / yeux masculine, classiquea t'aime / moi-même féminine, classiqueb tourmenté / cruauté masculine, classiquec proie / joie féminine, classiqued inhumain / chemin masculine, classiquee docile / facile féminine, classiquef cours / jours masculine, classiqueg esclavage / sauvage féminine, classiqueh fortunés / donnés masculine, classiquei moi-même / suprême féminine, classiquej cœur / fureur masculine, classiquea jalousies / frénésies féminine, classiqueb beauté / tranquillité masculine, classiquec mobile / habile féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee austère / taire féminine, classiquef mourir / guérir masculine, classiquea faiblesses / blesses féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquec armes / larmes féminine, classiqued appris / prix masculine, classiquee enivre / vivre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

142 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources