Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXVIII. Les Soleils de Juillet
A Elle.
Les voici revenus,‖ les jours que vous aimez,Les longs jours bleus et clairs‖ sous des cieux sans nuage.La vallée est en fleur,‖ et les bois embaumésOuvrent sur les gazons‖ leur balsamique ombrage.Tandis que le soleil,‖ roi du splendide été,Verse tranquillement‖ sa puissante clarté,Au pied de ce grand chêne‖ aux ramures superbes,Amie, asseyons-nous‖ dans la fraîcheur des herbes ;Et là, nos longs regards‖ perdus au bord des cieux,Allant des prés fleuris‖ dans l'éther spacieux,Ensemble contemplons‖ ces beaux coteaux, ces plainesOù les vents de midi,‖ sous leurs lentes haleines,Font des blés mûrissants‖ ondoyer les moissons.Avec moi contemplez‖ ces calmes horizons,Ce transparent azur‖ que la noire hirondelleEmplit de cris joyeux‖ et franchit d'un coup d'aile ;Et là-bas ces grands bœufs‖ ruminants et couchés,Et plus loin ces hameaux‖ d'où montent les clochers,Et ce château désert,‖ ces croulantes tourelles,Qu'animent de leur vol‖ les blanches tourterelles,Et ce fleuve paisible‖ au nonchalant détour,Et ces ravins ombreux,‖ frais abris du pâtour,Et tout ce paysage,‖ heureux et pacifique,Où s'épanche à flots d'or‖ un soleil magnifique !…
O soleils de juillet !‖ ô lumière ! ô splendeurs !Radieux firmament !‖ sereines profondeurs !Mois puissants qui versez‖ tant de sèves brûlantesDans les veines de l'homme‖ et les veines des plantes,Mois créateurs ! beaux mois !‖ je vous aime et bénis.Par vous les bois chargés‖ de feuilles et de nids,S'emplissent de chansons,‖ de tiédeurs et d'arômes.Les arbres, dans l'azur‖ ouvrant leurs larges dômes,Balancent sur nos fronts‖ avec l'encens des fleursLes voix de la fauvette‖ et des merles siffleurs.Tout est heureux, tout chante,‖ ô saison radieuse !Car tout aspire et boit‖ ta flamme glorieuse.Par toi nous vient la vie,‖ et ta chaude clartéMûrit pour le bonheur‖ et pour la voluptéLa vierge, cette fleur‖ divine et qui s'ignore.Dans les vallons d'Éden,‖ sereine et pure encore,Sous tes rayons rêvant‖ son rêve maternel,A l'ombre des palmiers‖ Ève connût Abel.Abel dans ses enfants‖ en garde souvenance.Aussi, quand brûle au ciel‖ ta féconde puissance,O mère des longs jours !‖ lumineuse saison !Oubliant tout, Caïn,‖ l'ombre, la trahison,La race enfant d'Abel,‖ fille de la lumière,Race aimante et fidèle‖ à sa bonté première,Avec l'onde et la fleur,‖ avec le rossignol,Ce qui chante dans l'air‖ ou fleurit sur le sol,S'en va disant partout‖ devant ta clarté blonde :« Combien tous les bons cœurs‖ sont heureux d'être au monde ! »
Et moi, je suis des leurs !‖ Épris d'azur et d'air,Quand ton astre me luit‖ dans le firmament clair,Avant midi j'accours,‖ sous l'arbre où tu m'accueilles,Saluer en plein bois‖ la jeunesse des feuilles !Là, dans l'herbe caché,‖ seul avec mes pensers,J'ai bien vite oublié‖ les mauvais jours passés.Sous les rameaux lustrés‖ où ta clarté ruisselle,Je bois en paix ma part‖ de vie universelle.Les sens enveloppés‖ de tes tièdes réseaux,J'écoute autour de moi‖ mes frères les oiseaux ;Avec l'herbe et l'insecte,‖ avec l'onde et la brise,Sympathique rêveur,‖ mon esprit fraternise.Voilé d'ombre dorée‖ et les yeux entr'ouverts,L'âme pleine d'accords,‖ je médite des vers.Mais si, comme aujourd'hui,‖ ma pâle bien-aiméeM'a voulu suivre au bois,‖ sous la haute ramée,Si ma charmante amie‖ aux regards veloutésA voulu tout un jour,‖ pensive à mes côtés,Oubliant et la ville‖ et la vie et nos chaînes,Boire avec moi la paix‖ qui tombe des grands chênes ;Sur les mousses assis,‖ mon front sur ses genoux,Plongeant mes longs regards‖ dans ses regards si doux,Ah ! je ne rêve plus‖ de vers !… Sous son sourireChante au fond de mon âme‖ une ineffable lyre ;Et des arbres, des fleurs,‖ des grâces de l'été,Mon œil ne voit, mon cœur‖ ne sent que sa beauté !Et dans ses noirs cheveux‖ glissant un doigt timide,J'y pose en frémissant‖ quelque beau lys humide ;Et, muet à ses pieds,‖ et sa main sur ma main,J'effeuille vaguement‖ des tiges de jasmin ;Et leur vive senteur‖ m'enivre, et sur notre âmeComme un vent tiède passe‖ une haleine de flamme !…
O flammes de juillet !‖ soleils de volupté !Saveur des baisers pris‖ dans le bois écarté !O chevelure moite‖ et sous des mains aiméesS'épandant sur mon front‖ en grappes parfumées !Des fleurs sous la forêt‖ pénétrante senteur,Arbres de feux baignés,‖ heures de molle ardeur,Heures où sur notre âme,‖ ivre de solitude,Le calme des grands bois‖ règne avec plénitude ;Tranquillité de l'air,‖ soupirs mystérieux,Dialogue muet‖ des yeux parlant aux yeux ;Longs silences coupés‖ de paroles plus doucesQue les murmures frais‖ de l'eau parmi les mousses ;O souvenirs cueillis‖ au pied des chênes verts,Vous vivez dans mon cœur.‖ Vous vivrez dans mes vers !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abab] 47[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a aimez / embaumés masculine, classiqueb nuage / ombrage féminine, classiquec été / clarté masculine, classiqued superbes / herbes féminine, classiquee cieux / spacieux masculine, classiquef plaines / haleines féminine, classiqueg moissons / horizons masculine, classiqueh hirondelle / d'aile féminine, classiquei couchés / clochers masculine, classiquej tourelles / tourterelles féminine, classiquek détour / pâtour masculine, classiquel pacifique / magnifique féminine, classiquea splendeurs / profondeurs masculine, classiqueb brûlantes / plantes féminine, classiquec bénis / nids masculine, classiqued d'arômes / dômes féminine, classiquee fleurs / siffleurs masculine, classiquef radieuse / glorieuse féminine, classiqueg clarté / volupté masculine, classiqueh s'ignore / encore féminine, classiquei maternel / Abel masculine, classiquej souvenance / puissance féminine, classiquek saison / trahison masculine, classiquel lumière / première féminine, classiquem rossignol / sol masculine, classiquen blonde / monde féminine, classiquea d'air / clair masculine, classiqueb m'accueilles / feuilles féminine, classiquec pensers / passés masculine, classiqued ruisselle / universelle féminine, classiquee réseaux / oiseaux masculine, classiquef brise / fraternise féminine, classiqueg entr'ouverts / vers masculine, classiqueh bien-aimée / ramée féminine, classiquei veloutés / côtés masculine, classiquej chaînes / chênes féminine, classiquek genoux / doux masculine, classiquel sourire / lyre féminine, classiquem l'été / beauté masculine, classiquen timide / humide féminine, classiqueo main / jasmin masculine, classiquep âme / flamme féminine, classiquea volupté / écarté masculine, classiqueb aimées / parfumées féminine, classiquec senteur / ardeur masculine, classiqued solitude / plénitude féminine, classiquee mystérieux / yeux masculine, classiquef douces / mousses féminine, classiqueg verts / vers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources