Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
XLIV. Lettre à Hyacinthe H
Inter flumina nota.
Et fontes sacros, frigus captabis opacum.Virgile.
Ainsi que l'hirondelle‖ au retour des hivers,Avide de soleil,‖ de fleurs, de gazons verts,Vous fuyez ces cités‖ que la froidure assiège,Ces climats où les vents‖ ont des ailes de neige ;Et, prenant votre vol,‖ vous allez au doux cielQu'emplit de ses rayons‖ l'astre de Raphaël.Dans ces lieux où, baigné‖ de rosée et de flammes,Fleurit l'amour, ce lys‖ qui parfume les âmes,Vous boirez un air pur‖ et l'arôme légerQue le vent du rivage‖ enlève à l'oranger ;Et, respirant partout‖ la vie et la lumière,Vous reprendrez bientôt‖ votre verdeur première.Jeune arbuste exilé‖ de notre sol heureux,Votre tige a langui‖ sous un ciel rigoureux ;Mais à Naple, oubliant‖ la ville aux brumes grises,Vous croirez être encore‖ au doux pays des brises.
A l'heure où le soleil‖ monte et remplit les airs,Allez près d'Ischia,‖ qui dans l'onde des mersBaigne ses pieds de nymphe ;‖ et, du haut des collinesOù flottent la lumière‖ et les senteurs marines,Regardant les rameurs‖ qui chantent sur les flots,Vous croirez voir nos ports‖ et nos bruns matelots,Nos pirogues courant‖ sur la vague profonde,Et des brises de l'aube‖ enflant leur voile ronde ;Les rapides esquifs‖ qui bercent nos pêcheurs,Comme un groupe au col blanc‖ de beaux oiseaux nageurs ;Et plus loin, sur le dos‖ de la mer océane,Le vaisseau qui se meut‖ comme un aigle qui plane.
Heureux qui loin d'un ciel‖ maussade et pluvieux,A la terre du Nord‖ ayant fait ses adieux,Peut contempler, aux pieds‖ du coteau qui s'incline,La mer que le Vésuve‖ ou l'aurore illumine,Et voir se dérouler,‖ plein de flamme et d'accords,Ce golfe où le flot chante‖ et courtise ses bords !Nonchalamment couché‖ sur la rive odoranteQue baise en murmurant‖ la vague de Sorrente,Heureux qui des hauteurs‖ du plus beau firmamentPeut voir le disque d'or‖ descendre lentement !Et la mer bleue et tiède,‖ et du sol amoureuse,Ainsi qu'une Africaine‖ ardente et langoureuse,Dans son lit de corail‖ et de sable argenté,Se bercer et mourir,‖ lasse de volupté !
Et vous, frileux enfant‖ de nos îles aimées,Vous allez visiter‖ ces rives embaumées !Et, plus heureux que moi,‖ bientôt vous pourrez voirCes bords voluptueux‖ où je voudrais m'asseoir ;Où, comme en nos pays‖ dont l'azur est sans voiles,Le sol est plein de fleurs‖ et l'air est plein d'étoiles !
Fuyez ces ternes murs‖ du soleil délaissés,Ces cités où la terre‖ et les cœurs sont glacés ;Où le luxe à ses pieds‖ voit mourir l'indigence ;Où le doute a tari‖ toute antique croyance ;Où l'artiste en mépris,‖ du passant coudoyé,S'en va, l'âme sans rêve,‖ et de l'art ennuyé ;Où le poète même,‖ abjurant son délire,A jeté le sarcasme‖ et l'insulte à sa lyre,Et, disciple parjure,‖ infidèle au saint lieu,Avant le chant du coq‖ a renié son Dieu ;Où, remplacé par l'or,‖ l'amour de la patrieS'est retiré des cœurs ;‖ où, nation flétrie,Oubliant notre orgueil‖ dans un lâche repos,Nous souffrons que l'Anglais‖ insulte à nos drapeaux !
France ! on t'insulte, et toi,‖ superbe en ta colère,Quoi ! tu n'as point encor‖ châtié l'insulaire !Quoi ! tu n'as point encore,‖ Anglais, Russe, Germain,Levé sur l'étranger‖ ta redoutable main !A quel abaissement‖ es-tu donc descendue !Qui te rendra ta force‖ ou ta fierté perdue ?Oh ! rougis du présent,‖ pleure et baisse les yeux !Pleure ces jours passés,‖ ces combats radieuxOù tes fils, proclamant‖ ta grandeur militaire,A trembler devant eux‖ accoutumaient la terre,Et des rois conjurés,‖ à ta perte acharnés,Courbaient jusqu'à tes pieds‖ les fronts découronnés !Où, ton char t'emportant‖ de l'un à l'autre pôle,Comme un manteau la gloire‖ ombrageait ton épaule ;Où, fière, aux nations‖ qui rampaient sous ta loiTu laissais en passant‖ quelque soldat pour roi ;Où ton noble drapeau‖ qu'épousa la victoire,Déroulant dans les airs‖ ton homérique histoire,Sur l'univers conquis‖ par tes guerriers vainqueurs,Ainsi que l'arc-en-ciel,‖ suspendait ses couleurs !…
Ah ! que ne puis-je aussi‖ fuir ces rives glacéesOù tout éveille en moi‖ de pénibles pensées !Que ne puis-je avec vous,‖ poète au front serein,Voir les champs où régna‖ le peuple souverain !Debout sur les tombeaux‖ et la poudre de Rome,L'homme en dépit des jours‖ sent qu'il est beau d'être homme.Son œil dans les débris‖ d'un empire effacé,Dédaigneux du présent,‖ contemple le passé ;Et, se sentant grandir‖ devant l'ombre romaine,Il n'a plus à rougir‖ de la famille humaine.
Allez donc, ô rêveur !‖ cœur pur, âme sans fiel,Vous qui vivez d'espoir,‖ cette manne du ciel,Allez fouler au gré‖ de votre fantaisieLa terre de la gloire‖ et de la poésie.Et d'abord, visitez‖ ces monts aux pics neigeuxOù Salvator rêvait‖ ses brigands courageux,Où, libre d'un vain monde,‖ affranchi de ses règles,Il vivait seul avec‖ la tempête et les aigles !Et puis, comme un oiseau‖ noyé dans les brouillards,Sur la chaude Italie‖ arrêtant vos regards,Hâtez-vous, descendez‖ au sein des tièdes plaines,Où les vents en passant‖ embaument leurs haleines ;Et, fils des cieux d'azur‖ et des douces saisons,Oubliez au soleil‖ les brumeux horizons.Votre voix, qui se tait‖ par la bise engourdie,Retrouvera là-bas‖ sa fraîche mélodie ;Sous un ciel pur et riche‖ à notre ciel pareil,Vous chanterez ! — La Muse‖ est fille du soleil !
Pour moi, je dois rester‖ dans la cité des brumes.Oiseau d'un autre sol,‖ je vais sécher mes plumesAu foyer qui me voit,‖ à mon culte attaché,Méditer et pâlir‖ sur mes livres penché.Qui me rendra jamais‖ les pays sans froidure,Et de mes beaux printemps‖ la joie et la verdure ?Hélas ! au vent du sort‖ mes jours se sont fanés.Où sont tous les bonheurs‖ que Dieu m'avait donnés ?Mon enfance et mes bonds‖ joyeux par la campagne,Et mon frère, et ma sœur,‖ et l'austère montagneQui nous prêtait son ombre,‖ et dont le front géantRegarde à ses pieds battre‖ et passer l'Océan ?…
Tout s'est évanoui !‖ ma vie est orpheline !Sous le cyprès qui pleure‖ au bas de la colline,S'endormant pour toujours‖ d'un sommeil sans remord,L'enfant qui fut ma sœur‖ repose dans la mort.Et moi, je vogue et lutte‖ en proie aux flots sauvages ;Ma barque frêle encore‖ a quitté nos rivages,Sous les vents ennemis‖ j'entends gémir ses mâts,Et tristement je songe‖ aux bords de la Dumas,A mon enfance heureuse,‖ à nos vertes alléesPleines de papillons,‖ ces belles fleurs ailées !Au vieux toit bien caché‖ sous nos arbres chéris,Où venaient tous les ans‖ nicher les bengalis ;Où, veuve de nos jeux,‖ seule dans sa chaumière,Pleure en pensant à nous‖ ma vieille et pauvre mère
O bonheurs de l'enfance !‖ ô mes paisibles jours !M'auriez-vous donc aussi‖ délaissé pour toujours ?Je n'ai plus aujourd'hui‖ l'âme rieuse et gaie,Je courbe sous le sort‖ ma tête fatiguée.Je me dis, en pensant‖ aux amis que j'aimais,Que tout brille et s'éteint‖ et nous quitte à jamais.Et d'aimer, cependant,‖ le besoin nous tourmente.J'ai cherché dans la Muse‖ une humble et vraie amante ;Mais que de fiel caché‖ dans la coupe des fleurs !La lyre a ses dégoûts‖ et l'art a ses douleurs.La malveillance louche‖ à l'oblique manœuvreFrappe à coups détournés‖ ma pensée et mon œuvre.Âmes pleines de haine !‖ esprits bas et jaloux !Menez-nous, ô mon Dieu !‖ par des sentiers plus doux,Ou donnez-nous, pareille‖ à l'étoile des mages,La foi pour nous conduire‖ et guider nos hommages !Car les temps sont mauvais,‖ et par un ciel si noirOn ne sait plus s'il faut‖ ou marcher ou s'asseoir ;L'avenir inquiète‖ et le présent ennuie ;Pour un jour de soleil,‖ oh, que de jours de pluie !…
Mais adieu ! — Sur mon ciel,‖ si sombre par instants,J'ai peut-être arrêté‖ vos regards trop longtemps ;Pardonnez cette plainte‖ à des lèvres mortelles,Et vers des cieux plus doux‖ laissez monter vos ailes.Que ne m'est-il donné‖ d'accompagner vos pas !Mais pour m'en consoler,‖ — vous ne l'oublierez pas,O mon poète ! ô vous‖ dont la muse docileEmbellit ses beaux vers‖ d'une rime facile ;Vous dont le rythme plein‖ de grâce et de clartéReproduit vos pensers‖ dans leur limpidité ;Vous qui savez toujours,‖ sobre dans l'abondance,Bercer vos rêves purs‖ de nombre et de cadence ; —Oui ! pour m'en consoler,‖ vous me direz ces lieuxQu'ont habités les arts,‖ les héros et les dieux ;Où la gloire a porté‖ ses rameaux jusqu'aux astres ;Où désormais, hélas !‖ tout est deuil et désastres !Ce ciel où, s'éteignant‖ avec la liberté,Tout flambeau s'est couché,‖ le soleil excepté !Dites-moi, dites-moi‖ l'éclat dont la natureRevêt ces bords sacrés‖ à toute créature !Mais, à l'heure où s'éteint‖ le jour silencieux,Quand l'ombre est sur les monts,‖ quand l'étoile est aux cieux,Allez cueillir pour moi‖ près du golfe tranquilleUn rameau sur la tombe‖ où dort le doux Virgile !
Paris, février 1840.
Versification
- Forme
- 12 distiquess (distiques)
- Rimes
- 90((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 distiquess
- Mots à la rime
- a hivers / verts masculine, classiqueb assiège / neige féminine, classiquec ciel / Raphaël masculine, classiqued flammes / âmes féminine, classiquee léger / l'oranger masculine, classiquef lumière / première féminine, classiqueg heureux / rigoureux masculine, classiqueh grises / brises féminine, classiquea airs / mers masculine, classiqueb collines / marines féminine, classiquec flots / matelots masculine, classiqued profonde / ronde féminine, classiquee pêcheurs / nageurs masculine, classiquef océane / plane féminine, classiquea pluvieux / adieux masculine, classiqueb s'incline / illumine féminine, classiquec d'accords / bords masculine, classiqued odorante / Sorrente féminine, classiquee firmament / lentement masculine, classiquef amoureuse / langoureuse féminine, classiqueg argenté / volupté masculine, classiquea aimées / embaumées féminine, classiqueb voir / m'asseoir masculine, classiquec voiles / d'étoiles féminine, classiquea délaissés / glacés masculine, classiqueb l'indigence / croyance féminine, classiquec coudoyé / ennuyé masculine, classiqued délire / lyre féminine, classiquee lieu / Dieu masculine, classiquef patrie / flétrie féminine, classiqueg repos / drapeaux masculine, classiquea colère / l'insulaire féminine, classiqueb Germain / main masculine, classiquec descendue / perdue féminine, classiqued yeux / radieux masculine, classiquee militaire / terre féminine, classiquef acharnés / découronnés masculine, classiqueg pôle / épaule féminine, classiqueh loi / roi masculine, classiquei victoire / histoire féminine, classiquej vainqueurs / couleurs masculine, classiquea glacées / pensées féminine, classiqueb serein / souverain masculine, classiquec Rome / homme féminine, classiqued effacé / passé masculine, classiquee romaine / humaine féminine, classiquea fiel / ciel masculine, classiqueb fantaisie / poésie féminine, classiquec neigeux / courageux masculine, classiqued règles / aigles féminine, classiquee brouillards / regards masculine, classiquef plaines / haleines féminine, classiqueg saisons / horizons masculine, classiqueh engourdie / mélodie féminine, classiquei pareil / soleil masculine, classiquea brumes / plumes féminine, classiqueb attaché / penché masculine, classiquec froidure / verdure féminine, classiqued fanés / donnés masculine, classiquee campagne / montagne féminine, classiquef géant / l'Océan masculine, non classiquea orpheline / colline féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec sauvages / rivages féminine, classiqued mâts / Dumas masculine, classiquee allées / ailées féminine, classiquef chéris / bengalis masculine, classiqueg chaumière / mère féminine, classiquea jours / toujours masculine, classiqueb gaie / fatiguée féminine, classiquec j'aimais / jamais masculine, équivalented tourmente / amante féminine, classiquee fleurs / douleurs masculine, classiquef manœuvre / œuvre féminine, classiqueg jaloux / doux masculine, classiqueh mages / hommages féminine, classiquei noir / s'asseoir masculine, classiquej ennuie / pluie féminine, classiquea instants / longtemps masculine, classiqueb mortelles / ailes féminine, classiquec pas masculine, classiqued docile / facile féminine, classiquee clarté / limpidité masculine, classiquef l'abondance / cadence féminine, classiqueg lieux / dieux masculine, classiqueh astres / désastres féminine, classiquei liberté / excepté masculine, classiquej nature / créature féminine, classiquek silencieux / cieux masculine, classiquel tranquille / Virgile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources