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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

XLVI. Souvenirs d’enfance

Auguste Lacaussade· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 124 vers

O frère, ô jeune ami,‖ dernier fils de ma mère,O toi qui devanças,‖ dans le val regretté,Cette enfant, notre sœur,‖ une rose éphémère,Qui ne vécut qu'un jour d'été ;

Que fais-tu, cher absent,‖ ô mon frère ! à cette heureOù mon cœur et mes yeux‖ se retournent vers toi ?Ta pensée, évoquant‖ les beaux jours que je pleure,Revole-t-elle aussi vers moi ?

Souvent dans mon exil,‖ je rêve à notre enfance,A nos matins si purs‖ écoulés sous les bois,Et sur mon front le vent‖ des souvenirs balanceLes molles ombres d'autrefois.

Pour tromper les ennuis‖ d'un présent bien aridePour rafraîchir mon pied‖ que la route a lassé,Je remonte, songeur,‖ à la source limpideQui gazouille dans mon passé.

De nos beaux jours c'était‖ le matin et le rêve :Tout était joie et chants,‖ fleurs et félicités !O bonheurs des enfants‖ que le temps nous enlève,Pourquoi nous avez-vous quittés ?

Nous étions trois alors.‖ Éveillés dès l'aurore,Sortant du nid à l'heure‖ où l'aube sort du ciel,Nous allions dans les fleurs‖ qu'elle avait fait écloreBoire la rosée et le miel.

Elle et toi, de concert‖ à ma voix indociles,Vous braviez du soleil‖ les torrides chaleurs.Quand ma mère accourait,‖ l'arbre aux ombres mobilesVoilait nos plaisirs querelleurs.

Mais elle avait tout vu.‖ Quittant le frais ombrage,Nous lisions notre faute‖ à son front rembruni.Moi — j'étais votre aîné —‖ bien qu'étant le plus sage,Je n'étais pas le moins puni.

Nous la suivions. Bientôt,‖ trompant sa vigilance,Nous revolions aux champs,‖ au grand air, au soleil,Et des bois assoupis,‖ tiède abri du silence,Nous allions troubler le sommeil.

Alors, malheur à l'arbre‖ à la grappe embaumée,Au fruit d'or rayonnant‖ à travers les rameaux !Nous brisions branche et fruits,‖ la grappe et la ramée,Et jusqu'aux nids des tourtereaux.

Et puis nous descendions‖ la pente des ravines,Où l'onde et les oiseaux‖ confondaient leurs chansons,Nous heurtant aux cailloux,‖ nous blessant aux épinesDes framboisiers et des buissons.

Un lac était au bas,‖ large, aux eaux peu profondes.Sur ses bords qu'ombrageait‖ le dais mouvant des bois,Avec les beaux oiseaux‖ furtifs amis des ondes,Enfants, nous jouions tous les trois.

Pour suivre sur les flots‖ leur caprice sauvage,Des troncs du bananier‖ nous faisions un radeau,Et sur ce frêle esquif,‖ glissant près du rivage,Nous poursuivions les poules d'eau.

Ma sœur, trempant ses pieds‖ dans l'onde claire et belle,Comme la fée-enfant‖ de ces bords enchanteurs,Jetait aux bleus oiseaux‖ qui nageaient devant elleDes fruits, des baisers et des fleurs.

Et puis nous revenions.‖ Notre mère, inquiète,Pour nous punir s'armant‖ de sévères froideurs,Nous attendait au seuil‖ de l'humble maisonnette,Heureuse, avec des mots grondeurs.

O chagrin des enfants,‖ qu'aisément tu désarmesLes mères ! Nous donnant‖ et des fruits et du lait,Elle mêlait aux mots‖ qui nous coûtaient des larmesLe baiser qui nous consolait.

Ainsi coulaient nos jours.‖ — O radieuse aurore !O mes doux compagnons,‖ je crois vous voir encore !Bonheurs évanouis‖ des printemps révolus,Soleils des gais matins‖ qui ne m'éclairez plus,A vos jeunes chaleurs‖ rajeunissant mon être,Je sens mon cœur revivre‖ et mon passé renaître !Je vous retrouve enfin !‖ Je vois là, sous mes yeux,Courir sur les gazons‖ mes souvenirs joyeux.Je vois, de notre mère‖ oubliant la défense,Par les grands champs de riz‖ voltiger notre enfance.Chassons le papillon,‖ l'insecte, les oiseaux,Glanons un fruit tombé‖ sur le cristal des eaux ;C'est le ravin, le lac‖ aux vagues argentines,Le vieil arbre ombrageant‖ nos têtes enfantines ;C'est toi, c'est notre mère‖ aux yeux pleins de douceur !C'est moi, c'est… ô mon frère !‖ où donc est notre sœur ?

Un tertre vert, voilà‖ ce qui nous reste d'elle !Quand une âme est si blanche,‖ à lui Dieu la rappelle.Tige, orgueil de nos champs‖ et que la brise aimait,Tout en elle brillait,‖ fleurissait, embaumait.Lys sans tache, à la vie‖ elle venait d'éclore,Douce comme un parfum,‖ blonde comme une aurore !Le soleil à ses jours‖ mesurait les chaleurs ;Des roses du Bengale‖ elle avait les pâleurs.Oh ! les fins cheveux d'or !‖ Les nouvelles épousesDu bonheur de ma mère,‖ hélas ! étaient jalouses.Toutes lui faisaient fête‖ et, des mains et des yeuxCaressant de son front‖ l'ovale harmonieux,Demandaient au Seigneur,‖ d'une lèvre muette,Un blond enfant semblable‖ à cette blonde tête !Nos Noirs, comme ils l'aimaient !‖ Dans leur langue de feuIls la disaient l'étoile‖ et la fille de Dieu.Naïfs, ils comparaient‖ cette fleur des savanesAux fraîches visions‖ qui hantent les cabanes :C'était un bon génie,‖ une âme douce aux Noirs ;Et, lorsque du labour‖ ils revenaient, les soirs,Tous, ils lui rapportaient‖ des nids et des jam-roses,Ou le bleu papillon,‖ amant ailé des roses.Hélas ! que vous dirais-je‖ encor de notre sœur ?Elle était tout pour nous,‖ grâce et fée, astre et fleur ;L'ange de la maison‖ au nimbe d'innocence ;La tige virginale,‖ et le palmier d'enfanceQui, croissant avec nous‖ sous les yeux maternels,Mêlait à nos rameaux‖ ses rameaux fraternels.C'est ma nourrice aussi‖ qui l'avait élevée :Nous étions presque enfants‖ d'une même couvée ;Oiseaux à qui le ciel‖ faisait des jours pareils,Un même nid le soir‖ berçait nos longs sommeils.Temps heureux ! Et la mort !‖ ô deuil ! ma pauvre mère !…Elle vint après nous‖ et s'en fut la première.Sous un souffle glacé‖ j'ai vu ployer son corps ;L'ange froid des tombeaux‖ éteignit sa prunelle,Et, loin d'un sol en pleurs‖ l'emportant sur son aile,Ensemble ils sont partis‖ pour le pays des morts.

Sa tombe ?… Elle est au pied‖ de la haute collineDont le front large et nu‖ sur l'Océan s'incline ;Où la vague aux soupirs‖ des mornes filaosVient mêler jour et nuit‖ ses lugubres sanglots,Et semble pour les morts,‖ d'une voix solennelle,Chanter le Requiem‖ de sa plainte éternelle.

Paris, 1840.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16[abab] 28[aa] 1[abba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (108 de 12, 16 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a mère / éphémère féminine, classiqueb regretté / d'été masculine, classiquea heure / pleure féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea enfance / balance féminine, classiqueb bois / d'autrefois masculine, classiquea aride / limpide féminine, classiqueb lassé / passé masculine, classiquea rêve / enlève féminine, classiqueb félicités / quittés masculine, classiquea l'aurore / éclore féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea indociles / mobiles féminine, classiqueb chaleurs / querelleurs masculine, classiquea ombrage / sage féminine, classiqueb rembruni / puni masculine, classiquea vigilance / silence féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea embaumée / ramée féminine, classiqueb rameaux / tourtereaux masculine, classiquea ravines / épines féminine, classiqueb chansons / buissons masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb bois / trois masculine, classiquea sauvage / rivage féminine, classiqueb radeau / d'eau masculine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb enchanteurs / fleurs masculine, classiquea inquiète / maisonnette féminine, classiqueb froideurs / grondeurs masculine, classiquea désarmes / larmes féminine, classiqueb lait / consolait masculine, classiquea aurore / encore féminine, classiqueb révolus / plus masculine, classiquec être / renaître féminine, classiqued yeux / joyeux masculine, classiquee défense / enfance féminine, classiquef oiseaux / eaux masculine, classiqueg argentines / enfantines féminine, classiqueh douceur / sœur masculine, classiquea d'elle / rappelle féminine, classiqueb aimait / embaumait masculine, classiquec d'éclore / aurore féminine, classiqued chaleurs / pâleurs masculine, classiquee épouses / jalouses féminine, classiquef yeux / harmonieux masculine, classiqueg muette / tête féminine, classiqueh feu / Dieu masculine, classiquei savanes / cabanes féminine, classiquej Noirs / soirs masculine, classiquek jam-roses / roses féminine, classiquel sœur / fleur masculine, classiquem d'innocence / d'enfance féminine, classiquen maternels / fraternels masculine, classiqueo élevée / couvée féminine, classiquep pareils / sommeils masculine, classiqueq mère / première féminine, classiquer corps / morts masculine, classiques prunelle / aile féminine, classiquea colline / s'incline féminine, classiqueb filaos / sanglots masculine, classiquec solennelle / éternelle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources