Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
XXXVIII. Un Clair de lune sous les Tropiques
A la mémoire de Josselin Dupont, de l’île Maurice.
Combien de fois, ô Lune,‖ en ces paisibles heuresOù l'ombre de la nuit‖ s'épand sur nos demeures,Quand ton globe d'argent‖ montait à l'horizon,J'ai promené mon rêve‖ à travers le gazonOù tes rayons lactés‖ glissaient avec mollesse !Des saules éplorés‖ éclairant la tristesse,Tu dormais à mes pieds‖ sur la mousse et les fleurs,Et, du dôme des bois‖ perçant les profondeurs,Tu blanchissais là-bas‖ les filaos des tombes,Les rocs du cap Bernard‖ que hantent les palombes.Tu planais sur les monts‖ comme l'ange des nuits,Et ta calme lumière‖ endormait mes ennuis ;Et la belle-de-nuit,‖ frêle et mystérieuse,S'ouvrait aux blancs reflets‖ de ta clarté rêveuse.Comme elle je sentais‖ mon cœur s'épanouir,Et les troubles secrets‖ en moi s'évanouir.Et sous ton disque pur‖ dont le jour la captive,Et seule à mes côtés,‖ la muse moins craintiveA la brise des soirs‖ abandonnait ses versQue semblait écouter‖ le silence des airs.
Et cette nuit, sur l'onde‖ où ma nef est bercée,Je m'abandonne encore‖ à ma vague penséeEn te voyant flotter‖ sous le ciel vaste et pur,Comme un navire aussi‖ dans une mer d'azur.Qu'il est doux de rêver‖ à tes muettes flammesQui viennent près de moi‖ se jouer dans les lames !Tu sembles effleurer‖ d'un vol mystérieuxLe flot calme et sans fond‖ de l'océan des cieux ;Et le rayon qui pleut‖ de ton globe nocturneVient baigner ma paupière‖ et mon front taciturne.
Bel astre, n'es-tu pas‖ le fortuné séjourDes vivants dont les yeux‖ se sont fermés au jour,L'asile aérien,‖ la flottante demeureDe ceux qui sont partis‖ et qu'ici-bas l'on pleure ?Peut-être que l'un d'eux,‖ en ce même momentOù mon œil te contemple‖ au fond du firmament,Suit des claires hauteurs‖ de ta paisible sphèreNotre globe natal,‖ notre Éden, notre terre,Dont l'orbe voyageur,‖ dans l'éther emporté,De l'espace et du temps‖ parcourt l'immensité.Ah ! quand la mort bénie‖ aura clos ma paupière,Mon âme libre enfin‖ de sa prison grossière,Dans ce fluide éther‖ déployant son essor,Ira se reposer‖ sur ta planète d'or !Là, tel qu'un exilé‖ dont la vue attendrieRevoit avec ivresse‖ et larmes sa patrie,Mais qui, des jours passés‖ gardant le souvenir,Songe au pays lointain‖ qu'il apprit à bénir ;Âme heureuse et rendue‖ à la cité première,Je chercherai des yeux‖ à ta pâle lumièreLa très chère planète‖ où j'ai reçu le jourEt la suivrai longtemps‖ d'un long regard d'amour.Je me rappellerai‖ les lieux où mon enfanceCroissait libre et déjà‖ songeuse, et sans défense ;Où j'écoutais — soupir‖ monotone et lointain —La complainte du nègre‖ et du bobre africain ;Où le souffle clément‖ des brises alizéesRafraîchit de nos fleurs‖ les urnes épuisées ;Où l'oiseau du Bengale‖ et les jeunes ramiersViennent fermer leur aile‖ à l'ombre des palmiers ;Où les ruisseaux suivant‖ leur cours par les savanesPortent leur frais murmure‖ au seuil de nos cabanesJe me rappellerai‖ mon splendide soleilFécondant nos rochers‖ de son rayon vermeil,Et ces arbres dont l'ombre,‖ abritant ma jeunesse,Berçait de mes vingt ans‖ l'africaine mollesse :L'épais tamarinier‖ où j'aimais à m'asseoir,Et qui ferme sa feuille‖ aux approches du soir ;Le letchy balançant‖ ses grappes de fruits roses,Le manguier de son dôme‖ ombrageant les jam-roses,Et la colline ombreuse‖ exhalant ses fraîcheurs,D'où l'œil voit sur les mers‖ la barque des pêcheurs ;Le front aérien‖ des Salazes sublimesDont aucun pied humain‖ n'a profané les cimes.Je me rappellerai‖ les bords de la Dumas,Les plaines du Champborne‖ aux sveltes mimosas :C'est là que j'ai grandi‖ sous les yeux de ma mère ;C'est là que s'élevait‖ son agreste chaumière,Dont le toit dominait‖ les vastes champs de riz,Comme un nid balancé‖ par les rameaux fleuris.Je me rappellerai‖ ces lieux de ma naissanceQu'une enfant, notre sœur,‖ parfumait d'innocence ;Et mon âme et mes yeux‖ auront des pleurs d'amour,Et sous l'azur sacré‖ du céleste séjour,Mariant ses accords‖ à ma voix attendrie,La lyre chantera‖ ma terrestre patrie.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 43((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a heures / demeures féminine, classiqueb l'horizon / gazon masculine, classiquec mollesse / tristesse féminine, classiqued fleurs / profondeurs masculine, classiquee tombes / palombes féminine, classiquef nuits / ennuis masculine, classiqueg mystérieuse / rêveuse féminine, classiqueh s'épanouir / s'évanouir masculine, classiquei captive / craintive féminine, classiquej vers / airs masculine, classiquea bercée / pensée féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquec flammes / lames féminine, classiqued mystérieux / cieux masculine, classiquee nocturne / taciturne féminine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb demeure / pleure féminine, classiquec moment / firmament masculine, classiqued sphère / terre féminine, classiquee emporté / l'immensité masculine, classiquef paupière / grossière féminine, classiqueg essor / d'or masculine, classiqueh attendrie / patrie féminine, classiquei souvenir / bénir masculine, classiquej première / lumière féminine, classiquek jour / d'amour masculine, classiquel enfance / défense féminine, classiquem lointain / africain masculine, classiquen alizées / épuisées féminine, classiqueo ramiers / palmiers masculine, classiquep savanes / cabanes féminine, classiqueq soleil / vermeil masculine, classiquer jeunesse / mollesse féminine, classiques m'asseoir / soir masculine, classiquet roses / jam-roses féminine, classiqueu fraîcheurs / pêcheurs masculine, classiquev sublimes / cimes féminine, classiquew Dumas / mimosas masculine, classiquex mère / chaumière féminine, classiquey riz / fleuris masculine, classiquez naissance / d'innocence féminine, classiquea d'amour / séjour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources