Le sanglot de la terre, 1878‑1883
Marche funèbre pour la mort de la terre
(Billet de faire-part)
Lento
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques,Nouez et dénouez‖ vos vastes masses d'or,Doucement, tristement,‖ sur de graves musiques,Menez le deuil très lent‖ de votre sœur qui dort.
Les temps sont révolus !‖ Morte à jamais, la Terre,Après un dernier râle‖ (où tremblait un sanglot !)Dans le silence noir‖ du calme sans écho,Flotte ainsi qu'une épave‖ énorme et solitaire.Quel rêve ! est-ce donc vrai ?‖ par la nuit emporté,Tu n'es plus qu'un cercueil,‖ bloc inerte et tragique :Rappelle-toi pourtant !‖ Oh ! l'épopée unique !…Non, dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques…
Et pourtant souviens-toi,‖ Terre, des premiers âgesAlors que tu n'avais,‖ dans le spleen des longs jours,Que les pantoums du vent,‖ la clameur des flots sourds,Et les bruissements‖ argentins des feuillages.Mais l'être impur paraît !‖ ce frêle révoltéDe la sainte Maïa‖ déchire les beaux voilesEt le sanglot des temps‖ jaillit vers les étoiles…Mais dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques…
Oh ! tu n'oublieras pas‖ la nuit du moyen âge,Où, dans l'affolement‖ du glas du « Dies iræ »,La Famine pilait‖ les vieux os déterrésPour la Peste gorgeant‖ les charniers avec rage.Souviens-toi de cette heure‖ où l'homme épouvanté,Sous le ciel sans espoir‖ et têtu de la Grâce,Clamait : « Gloire au Très-Bon »‖, et maudissait sa race !Mais dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques —
Hymnes ! autels sanglants !‖ ô sombres cathédrales,Aux vitraux douloureux,‖ dans les cloches, l'encens.Et l'orgue déchaînant‖ ses hosannahs puissants !O cloîtres blancs perdus !‖ pâles amours claustrales,... ce siècle hystérique où l'homme a tant douté,Et s'est retrouvé seul,‖ sans Justice, sans Père,Roulant par l'inconnu,‖ sur un bloc éphémère.Mais dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques —
Et les bûchers ! les plombs !‖ la torture ! les bagnes !Les hôpitaux de fous,‖ les tours, les lupanars,La vieille invention !‖ la musique ! les artsEt la science ! et la guerre‖ engraissant la campagne !Et le luxe ! le spleen,‖ l'amour, la charité !La faim, la soif, l'alcool,‖ dix mille maladies !Oh ! quel drame ont vécu‖ ces cendres refroidies !Mais dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques…
Où donc est Çakia,‖ cœur chaste et trop sublime,Qui saigna pour tout être‖ et dit la bonne Loi ?Et Jésus triste et doux‖ qui douta de la FoiDont il avait vécu,‖ dont il mourait victime ?Tous ceux qui sur l'énigme‖ atroce ont sangloté ?Où, leurs livres, sans fond,‖ ainsi que la démence ?Oh ! que d'obscurs aussi‖ saignèrent en silence !…Mais dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité…
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques…
Et plus rien ! ô Vénus‖ de marbre ! eaux-fortes vaines !Cerveau fou de Hegel !‖ doux refrains consolants !Clochers brodés à jour‖ et consumés d'élans,Livres où l'homme mit‖ d'inutiles victoires !Tout ce qu'a la fureur‖ de tes fils enfanté,Tout ce qui fut ta fange‖ et ta splendeur si brève,O Terre, est maintenant‖ comme un rêve, un grand rêve.Va, dors, c'est bien fini,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques…
Dors pour l'éternité,‖ c'est fini, tu peux croire,Que ce drame inouï‖ ne fut qu'un cauchemar,Tu n'es plus qu'un tombeau‖ qui promène au hasard... sans nom dans le noir sans mémoire,C'était un songe, oh ! oui,‖ tu n'as jamais été !Tout est seul ! nul témoin !‖ rien ne voit, rien ne pense.Il n'y a que le noir,‖ le temps et le silence…Dors, tu viens de rêver,‖ dors pour l'éternité.
O convoi solennel‖ des soleils magnifiques,Nouez et dénouez‖ vos vastes masses d'or,Doucement, tristement,‖ sur de graves musiques,Menez le deuil très lent‖ de votre sœur qui dort.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
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79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Mercure de France, 1902· numérisation archive.org· Sources