Les Complaintes, 1885
Complainte des formalités nuptiales
Non ; je suis un peu lasse.Je voudrais écouter‖ toujours ce cor de chasse !
Dis, veux-tu te vêtir‖ de mon Être éperdu ?
Tu le sais ; mais il fait‖ si pur à la fenêtre…
Ah ! Tes yeux m'ont trahi‖ l'Idéal à connaître ;Et je le veux, de tout‖ l'univers de mon être !Dis, veux-tu ?
Devant cet univers,‖ aussi, je me veux femme ;C'est pourquoi tu le sais.‖ Mais quoi ! Ne m'as-tu pasPrise toute déjà ?‖ Par tes yeux, sans combats !À la messe, au moment‖ du grand Alléluia,N'as-tu pas eu mon âme ?
Oui ; mais l'Unique Loi‖ veut que notre sermentSoit baptisé‖ des roses de ta croix nouvelle ;Tes yeux se font mortels,‖ mais ton destin m'appelle,Car il sait que, pour naître‖ aux moissons mutuelles,Je dois te caresser‖ bien singulièrement :
Vous verrez mon palais !‖ Vous verrez quelle vie !J'ai de gros lexicons‖ et des photographies,
De l'eau, des fruits, maints tabacs,Moi, plus naïf qu'hypocondre,Vibrant de tact à me fondre,Trempé dans les célibats.Bon et grand comme les bêtes,Pointilleux, mais emballé,Inconscient, mais esthète,Oh ! Veux-tu nous en allerVers les pôles dont vous êtes ?
Vous verrez mes voiliers !‖ Vous verrez mes jongleurs !Vous soignerez les fleurs‖ de mon bateau de fleurs.
Vous verrez qu'il y en a‖ plus que je n'en étale.Et quels violets gros deuil‖ sont ma couleur locale,
Et que mes yeux sont ces‖ vases d'ÉlectionDes Danaïdes où‖ sans fin nous puiserions !
Des prairies adorables,Loin des mufles des gens ;Et, sous les ciels changeants,Maints hamacs incassables !
Dans les jardinsDe nos instinctsAllons cueillirDe quoi guérir…
Cuirassés des calus‖ de mainte expérience,Ne mettant qu'en mes yeux‖ leurs lettres de créance,Les orgues de mes sens‖ se feront vos martyrsVers des cieux sans échos‖ étoilés à mourir !
Tu le sais ; mais tout est‖ si décevant ! Ces chosesMe poignent, après tout,‖ d'un infaillible émoi !Raconte-moi ta vie,‖ ou bien étourdis-moi.Car je me sens obscure,‖ et, je ne sais pourquoi,Je me compare aux fleurs‖ injustement écloses…
Tu verras, c'est un rêve.‖ Et tu t'éveillerasGuérie enfin du mal‖ de pousser solitaire.Puis, ma fine convalescente‖ du Mystère,On vous soignera bien,‖ nuit et jour, seuls sur terre.Tu verras ?
Tu le sais. Ah ! ‒ si tu‖ savais ! Car tu m'as prise !Bien au delà ! Avec‖ tes yeux, qui me suffisent.Oui, tes yeux francs seront‖ désormais mon église.Avec nos regards seulement,Alors, scellons notre serment ?
Allons, endormez-vous,‖ mortelle fiancée.Là, dans mes bras loyaux,‖ sur mon grand cœur bercée,Suffoquez aux parfums‖ de l'unique penséeQue la vie est sincère‖ et m'a fait le plus fort.
Tiens, on n'entend plus ce‖ cor ; vous savez, ce cor…
L'Ange des Loyautés‖ l'a baisée aux deux tempes ;Elle dort maintenant‖ dans l'angle de ma lampe.
Ô nuit,Fais-toi lointaineAvec ta traîneQui bruit !
Ô défaillance universelle !Mon unique va naître‖ aux moissons mutuelles !Pour les fortes roses de l'amourElle va perdre, lys pubère,Ses nuances si solitaires,Pour être, à son tour,Dame d'atourDe Maïa !
Versification
- Mètre
- Vers de 12, 4 et 7 syllabes (48 de 12, 9 de 4, 9 de 7, 5 de 6, 5 de 8, 2 de 2, 2 de 3, 1 de 5, 1 de 9)· profil 2, 3, 4, 6, 7, 8, 9i, 6=6
- Mots à la rime
- a froid / lasse / chasse féminine, classiquea éperdu / veux-tu masculine, classiquea fenêtre / connaître / être féminine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb pas / combats / Alléluia masculine, classiquea serment / singulièrement masculine, classiqueb nouvelle / m'appelle / mutuelles féminine, non classiquea vie / photographies féminine, classiquea tabacs / célibats masculine, classiqueb qu'hypocondre / fondre féminine, non classiquec bêtes / esthète / êtes féminine, non classiqued emballé / aller masculine, classiquea jongleurs / fleurs masculine, classiquea étale / locale féminine, non classiquea d'Élection / puiserions masculine, non classiquea adorables / incassables féminine, non classiqueb gens / changeants masculine, classiquea jardins / instincts masculine, classiqueb cueillir / guérir masculine, non classiquea expérience / créance féminine, classiqueb martyrs / mourir masculine, classiquea choses / écloses féminine, classiqueb émoi / étourdis-moi masculine, classiquec pourquoi / t'éveilleras / verras masculine, classiqueb solitaire / Mystère / terre féminine, non classiquea prise / suffisent / église féminine, classiqueb seulement / serment masculine, classiquea fiancée / bercée / pensée féminine, non classiqueb fort / cor masculine, classiquea tempes / lampe féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb lointaine / traîne féminine, non classiquea universelle / mutuelles féminine, non classiqueb l'amour / tour / d'atour masculine, classiquec pubère / solitaires féminine, classiqued Maïa / Alléluia masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 1.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Complaintes, Paris, Léon Vanier, Libraire-Éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources