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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre premier

HARMONIE VIII. Hymne du soir dans les temples

Alphonse de Lamartine· dizains, vers de 8, 7 et 12 syllabes, 187 vers

A MADAME LA PRINCESSE ALDOBRANDINI BORGHÈSE

Salut, ô sacrés tabernacles,Où tu descends, Seigneur,‖ à la voix d'un mortel !Salut, mystérieux autel,Où la foi vient chercher‖ et son pain immortel,Et tes silencieux oracles !

Quand la dernière heure des joursA gémi dans tes vastes tours,Quand son dernier rayon‖ fuit et meurt dans le dômeQuand la veuve, tenant‖ son enfant par la main,A pleuré sur la pierre‖ et repris son cheminComme un silencieux fantôme ;Quand de l'orgue lointain‖ l'insensible soupirAvec le jour aussi‖ semble enfin s'assoupir,Pour s'éveiller avec l'aurore ;Que la nef est déserte,‖ et que, d'un pas tardif,Aux lampes du saint lieu‖ le lévite attentif,A peine la traverse encore,

Voici l'heure où je viens,‖ à la chute des jours.Me glisser sous ta voûte obscure,Et chercher, au moment‖ où s'endort la nature.Celui qui veille toujours !

Vous qui voilez les saints asiles,Où mes yeux n'osent pénétrer,Au pied de vos troncs immobiles,Colonnes, je viens soupirer.Versez sur moi, versez vos ombres,Rendez les ténèbres plus sombresEt le silence plus épais !Forêts de marbre et de porphyre.L'air qu'à vos pieds l'âme respireEst plein de mystère et de paix !

Que l'amour et l'inquiétude,Égarant leurs ennuis secrets,Cherchent l'ombre et la solitudeSous les verts abris des forêts !O ténèbres du sanctuaire,L'œil religieux vous préfèreAu bois par la brise agité ;Rien ne change votre feuillage,Votre ombre immobile est l'imageDe l'immobile éternité !

Le cœur brisé par la souffrance,Las des promesses des mortels,S'obstine, et poursuit l'espéranceJusqu'aux pieds des sacrés autels !Le flot du temps mugit et passe.L'homme passager vous embrasseComme un pilote anéanti,Battu par la vague écumante,Embrasse au sein de la tourmenteLe mât du navire englouti !

Où sont, colonnes éternelles,Les mains qui taillèrent vos flancs ?Caveaux, répondez ! où sont-elles ?Poussière abandonnée aux vents ;Nos mains qui façonnent la pierreTombent avec elle en poussière.Et l'homme n'en est point jaloux !Il meurt, mais sa sainte penséeAnime la pierre glacée.Et s'élève au ciel avec vous.

Les forum, les palais s'écroulent,Le temps les ronge avec mépris,Le pied des passants qui les foulentÉcarte au hasard leurs débris ;Mais sitôt que le bloc de pierre,Sorti des flancs de la carrière,Seigneur ! pour ton temple est sculpté,Il est à loi ! Ton ombre imprimeA nos œuvres le sceau sublimeDe ta propre immortalité !

Le bruit de la foudre qui grondeEt s'éloigne en baissant la voix,Le sifflement des vents sur l'onde,Les sourds gémissements des bois,La bouche qui vomit la bombe,Le bruit du fleuve entier qui tombeDans un abîme avec ses eaux,Sont moins majestueux encoreQu'un peuple qui chante et t'adoreSous tes mélodieux arceaux !

Quand l'hymne enflammé, qui s'élanceDe mille bouches à la fois,De ton majestueux silenceJaillit comme une seule voix ;Plus fort que le char des tempêtes,Quand le chant divin des prophètesRoule avec les flots de l'encens,N'entends-tu pas les vieux portiques,Les tombeaux, les siècles antiques,Mêler une âme à nos accents ?

Seigneur ! j'aimais jadis‖ à répandre mon âmeSur les cimes des monts,‖ dans la nuit des déserts,Sur recueil où mugit‖ la voix des vastes mers,En présence du ciel‖ et des globes de flamme,Dont les feux pâlissants‖ semaient les champs des airs !

Il me semblait, mon Dieu,‖ que mon âme oppresséeDevant l'immensité,‖ s'agrandissait en moi,Et sur les vents, les flots,‖ ou les feux élancée,De pensée en pensée,Allait se perdre en toi !

Je cherchais à monter,‖ mais tu daignais descendre !Ah ! ton ouvrage a-t-il besoinDe s'élever si haut,‖ de te chercher si loin ?Où n'es-tu pas pour nous entendre ?De ton temple aujourd'hui‖ j'aime l'obscurité,C'est une île de paix‖ sur l'océan du monde,Un phare d'immortalité !Par la mort et par toi‖ seulement habité,On entend de plus loin‖ le flot du temps qui grondeSur ce seuil de l'éternité !

Il semble que la voix‖ dans les airs égarée,Par cet espace étroit‖ dans ces murs concentrée,A notre âme retentit mieux !Et que les saints échos‖ de la voûte sonoreTe portent plus brûlant,‖ avant qu'il s'évapore,Le soupir qui te cherche‖ en montant vers les cieux !

Comme la vague orageuseS'apaise en touchant le bord,Comme la nef voyageuse,S'abrite à l'ombre du port ;Comme l'errante hirondelleFuit sous l'aile maternelleL'œil dévorant du vautour,A tes pieds quand elle arrive,L'âme errante et fugitiveSe recueille en ton amour !

Tu parles, mon cœur écoute,Je soupire, tu m'entends ;Ton œil compte goutte à goutteLes larmes que je répands ;Dans un sublime murmure,Je suis, comme la nature,Sans voix sous ta majesté ;Mais je sens, en ta présence,L'heure pleine d'espéranceTomber dans l'éternité !

Qu'importe en quels mots s'exhaleL'âme devant son auteur ?Est-il une langue égaleA l'extase de mon cœur ?Quoi que ma bouche articule,Ce sang pressé qui circule,Ce sein qui respire en toi,Ce cœur qui bat et s'élance,Ces yeux baignés, ce silence,Tout parle, tout prie eu moi.

Ainsi les vagues palpitentAu lever du roi du jour,Ainsi les astres gravitent,Muets de crainte et d'amour ;Ainsi les flammes s'élancent,Ainsi les airs se balancent,Ainsi se meuvent les cieux,Ainsi ton tonnerre vole,Et tu comprends sans paroleLeur hymne silencieux !

Ah ! Seigneur ! comprends-moi de même ;Entends ce que je n'ai pas dit ;Le silence est la voix suprêmeD'un cœur de ta gloire interdit !C'est toi ! c'est moi ! je suis ! j'adore !Le temps, l'espace s'évapore,J'oublie et l'univers et moi !Mais cette ivresse de l'extase,Mais ce feu sacré qui m'embrase,Mais ce poids divin qui m'écrase,C'est toi, mon Dieu, c'est encor toi !

Pourquoi vous fermez-vous,‖ maison de la prière ?Est-il une heure, ô Dieu !‖ dans la nature entière,Où le cœur soit las de prier ?Où l'homme, qu'en ces lieux‖ ta bonté daigne attendre,N'ait devant tes autels‖ un parfum à répandre,Une larme à te confier ?

Mais c'en est fait, d'un pas‖ que le respect mesure,Je sors du parvis qui murmure ;Je sors, et ton ombre me suit !Mon pied silencieux‖ se fait entendre à peine,Mon cœur se tait, et mon haleineSur mes lèvres passe sans bruit.

Jusqu'au retour de l'auroreSur mon front je garde encoreLa majesté du saint lieu ;Et comme après Sina,‖ de toi l'âme encor pleine,Ton prophète n'osait‖ descendre dans la plaine,Je crains de profaner‖ par la parole humaineMes sens encor frappés‖ du souffle de mon Dieu !

Versification

Forme
Dizains
Rimes
1(abbba) 1(aabccbddeffe) 1(abba) 11(ababccdeed) 1(abbab) 1(abaab) 1(abbacdeedc) 3(aabccb) 1(ababccdeeed) 1(aabcccb)
Mètre
Vers de 8, 7 et 12 syllabes (101 de 8, 44 de 7, 40 de 12, 2 de 6)· profil 6, 7, 8, 6+6
Strophes
12 dizains, 3 quintils, 3 sizains, 1 douzain, 1 quatrain, 1 onzain, 1 septain
Mots à la rime
a tabernacles / oracles féminine, classiqueb mortel / autel / immortel masculine, classiquea jours / tours masculine, classiqueb dôme / fantôme féminine, classiquec main / chemin masculine, classiqued soupir / s'assoupir masculine, classiquee l'aurore / encore féminine, classiquef tardif / attentif masculine, classiquea jours / toujours masculine, classiqueb obscure / nature féminine, classiquea asiles / immobiles féminine, classiqueb pénétrer / soupirer masculine, classiquec ombres / sombres féminine, classiqued épais / paix masculine, classiquee porphyre / respire féminine, classiquea l'inquiétude / solitude féminine, classiqueb secrets / forêts masculine, classiquec sanctuaire / préfère féminine, classiqued agité / éternité masculine, classiquee feuillage / l'image féminine, classiquea souffrance / l'espérance féminine, classiqueb mortels / autels masculine, classiquec passe / embrasse féminine, classiqued anéanti / englouti masculine, classiquee écumante / tourmente féminine, classiquea éternelles / sont-elles féminine, classiqueb flancs / vents masculine, classiquec pierre / poussière féminine, classiqued jaloux / vous masculine, classiquee pensée / glacée féminine, classiquea s'écroulent / foulent féminine, classiqueb mépris / débris masculine, classiquec pierre / carrière féminine, classiqued sculpté / immortalité masculine, classiquee imprime / sublime féminine, classiquea gronde / l'onde féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec bombe / tombe féminine, classiqued eaux / arceaux masculine, classiquee encore / t'adore féminine, classiquea s'élance / silence féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec tempêtes / prophètes féminine, classiqued l'encens / accents masculine, classiquee portiques / antiques féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb déserts / mers / airs masculine, classiquea oppressée / élancée / pensée féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea descendre / entendre féminine, classiqueb besoin / loin masculine, classiquec l'obscurité / d'immortalité masculine, classiqued monde / gronde féminine, classiquee habité / l'éternité masculine, classiquea égarée / concentrée féminine, classiqueb mieux / cieux masculine, classiquec sonore / s'évapore féminine, classiquea orageuse / voyageuse féminine, classiqueb bord / port masculine, classiquec hirondelle / maternelle féminine, classiqued vautour / amour masculine, classiquee arrive / fugitive féminine, classiquea écoute / goutte féminine, classiqueb m'entends / répands masculine, classiquec murmure / nature féminine, classiqued majesté / l'éternité masculine, classiquee présence / d'espérance féminine, classiquea s'exhale / égale féminine, classiqueb auteur / cœur masculine, classiquec articule / circule féminine, classiqued toi / moi masculine, classiquea palpitent / gravitent féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquec s'élancent / balancent féminine, classiqued cieux / silencieux masculine, classiquee vole / parole féminine, classiquea même / suprême féminine, classiqueb dit / interdit masculine, classiquec j'adore / s'évapore féminine, classiquee l'extase / m'embrase / m'écrase féminine, classiquea prière / entière féminine, classiqueb prier / confier masculine, classiquec attendre / répandre féminine, classiquea mesure / murmure féminine, classiqueb suit / bruit masculine, classiquec peine / haleine féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec pleine / plaine / humaine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

187 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources