Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième
HARMONIE I. Pensée des morts
Voilà les feuilles sans sèveQui tombent sur le gazon,Voilà le vent qui s'élèveEt gémit dans le vallon.Voilà l'errante hirondelleQui rase du bout de l'aileL'eau dormante des marais.Voilà l'enfant des chaumièresQui glane sur les bruyèresLe bois tombé des forêts.
L'onde n'a plus le murmureDont elle enchantait les bois ;Sous des rameaux sans verdureLes oiseaux n'ont plus de voix ;Le soir est près de l'aurore,L'astre à peine vient d'écloreQu'il va terminer son tour ;il jette par intervalleUne heure de clarté pâleQu'on appelle encore un jour.
L'aube n'a plus de zéphyreSous ses nuages dorés,La pourpre du soir expireSous les flots décolorés,La mer solitaire et videN'est plus qu'un désert arideOù l'œil cherche en vain l'esquif,Et sur la grève plus sourdeLa vague orageuse et lourdeN'a qu'un murmure plaintif.
La brebis sur les collinesNe trouve plus le gazon,Son agneau laisse aux épinesLes débris de sa toison,La flûte aux accords champêtresNe réjouit plus les hêtresDes airs de joie ou d'amour,Toute herbe aux champs est glanéeAinsi finit une année,Ainsi finissent nos jours !
C'est la saison où tout tombeAux coups redoublés des vents ;Un vent qui vient de la tombeMoissonne aussi les vivants :lis tombent alors par mille,Comme la plume inutileQue l'aigle abandonne aux airs,Lorsque des plumes nouvellesViennent réchauffer ses ailesA l'approche des hivers.
C'est alors que ma paupièreVous vit pâlir et mourir,Tendres fruits qu'à la lumièreDieu n'a pas laissé mûrir !Quoique jeune sur la terre,Je suis déjà solitaireParmi ceux de ma saison,Et quand je dis en moi-même :Où sont ceux que ton cœur aime ?Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,Mon pied le sait ; la voilà !Mais leur essence divine,Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?Jusqu'à l'indien rivageLe ramier porte un messageQu'il rapporte à nos climats ;La voile passe et repasse,Mais de son étroit espaceLeur âme ne revient pas.
Ah ! quand les vents de l'automneSifflent dans les rameaux morts,Quand le brin d'herbe frissonne.Quand le pin rend ses accords,Quand la cloche des ténèbresBalance ses glas funèbres,La nuit, à travers les bois,A chaque vent qui s'élève,A chaque flot sur la grève.Je dis : N'es-tu pas leur voix ?
Du moins si leur voix si pureEst trop vague pour nos sens,Leur âme en secret murmureDe plus intimes accents ;Au fond des cœurs qui sommeillentLeurs souvenirs qui s'éveillentSe pressent de tous côtés,Comme d'arides feuillagesQue rapportent les oragesAu tronc qui les a portés !
C'est une mère ravieA ses enfants dispersés,Qui leur tend de l'autre vieCes bras qui les ont bercés ;Des baisers sont sur sa bouche,Sur ce sein qui fut leur coucheSon cœur les rappelle à soi ;Des pleurs voilent son sourire,Et son regard semble dire :Vous aime-t-on comme moi ?
C'est une jeune fiancéeQui, le front ceint du bandeau,N'emporta qu'une penséeDe sa jeunesse au tombeauTriste, hélas ! dans le ciel même,Pour revoir celui qu'elle aimeElle revient sur ses pas,Et lui dit : Ma tombe est verte !Sur cette terre déserteQu'attends-tu ? Je n'y suis pas !
C'est un ami de l'enfanceQu'aux jours sombres du malheurNous prêta la ProvidencePour appuyer notre cœur ;Il n'est plus ; notre âme est veuve,Il nous suit dans notre épreuveEt nous dit avec pitié :Ami, si ton âme est pleine,De ta joie ou de ta peineQui portera la moitié ?
C'est l'ombre pâle d'un pèreQui mourut en nous nommant ;C'est une sœur, c'est un frère,Qui nous devance un moment ;Sous notre heureuse demeure,Avec celui qui les pleureHélas ! ils dormaient hier !Et notre cœur doute encore.Que le ver déjà dévoreCette chair de notre chair !
L'enfant dont la mort cruelleVient de vider le berceau,Qui tomba de la mamelleAu lit glacé du tombeau ;Tous ceux enfin dont la vie,Un jour ou l'autre ravie,Emporte une part de nous,Murmurent sous la poussière :Vous qui voyez la lumière,Vous souvenez-vous de nous ?
Ah ! vous pleurer‖ est le bonheur suprême,Mânes chéris‖ de quiconque a des pleurs !Vous oublier‖ c'est s'oublier soi-même :N'êtes-vous pas‖ un débris de nos cœurs ?
En avançant‖ dans notre obscur voyage,Du doux passé‖ l'horizon est plus beau,En deux moitiés‖ notre âme se partage,Et la meilleure‖ appartient au tombeau !
Dieu de pardon !‖ leur Dieu ! Dieu de leurs pères !Toi que leur bouche‖ a si souvent nommé !Entends pour eux‖ les larmes de leurs frères !Prions pour eux,‖ nous qu'ils ont tant aimé !
Ils t'ont prié‖ pendant leur courte vie.Ils ont souri‖ quand tu les as frappés !Ils ont crié :‖ Que ta main soit bénie !Dieu, tout espoir !‖ les aurais-tu trompés ?
Et cependant‖ pourquoi ce long silence ?Nous auraient-ils‖ oubliés sans retour ?N'aiment-ils plus ?‖ Ah ! ce doute t'offense !El toi, mon Dieu !‖ n'es-tu pas tout amour ?
Mais, s'ils parlaient‖ à l'ami qui les pleure,S'ils nous disaient‖ comment ils sont heureux,De tes desseins‖ nous devancerions l'heure,Avant ton jour‖ nous volerions vers eux.
Où vivent-ils ?‖ quel astre à leur paupièreRépand un jour‖ plus durable et plus doux ?Vont-ils peupler‖ ces îles de lumière ?Ou planent-ils‖ entre le ciel et nous ?
Sont-ils noyés‖ dans l'éternelle flamme ?Ont-ils perdu‖ ces doux noms d'ici-bas,Ces noms de sœur‖ et d'amante et de femme ?A ces appels‖ ne répondront-ils pas ?
Non, non, mon Dieu,‖ si la céleste gloireLeur eût ravi‖ tout souvenir humain,Tu nous aurais‖ enlevé leur mémoire ;Nos pleurs sur eux‖ couleraient-ils en vain ?
Ah ! dans ton sein‖ que leur âme se noie !Mais garde-nous‖ nos places dans leur cœur ;Eux qui jadis‖ ont goûté noire joie,Pouvons-nous être‖ heureux sans leur bonheur :
Étends sur eux‖ la main de la clémence,Ils ont péché ;‖ mais le ciel est un don !Ils ont souffert ;‖ c'est une autre innocence !Ils ont aimé ;‖ c'est le sceau du pardon !
Ils furent ce que nous sommes,Poussière, jouet du vent !Fragiles comme des hommes,Faibles comme le néant !Si leurs pieds souvent glissèrent,Si leurs lèvres transgressèrentQuelque lettre de ta loi,O Père ! ô Juge suprême !Ah ! ne les vois pas eux-mème,Ne regarde en eux que toi !
Si tu scrutes la poussière,Elle s'enfuit à ta voix !Si tu touches la lumière.Elle ternira tes doigts !Si ton œil divin les sonde,Les colonnes de ce mondeEt des cieux chancelleront !Si tu dis à l'innocence :Monte et plaide en ma présence !Tes vertus se voileront.
Mais toi, Seigneur, tu possèdesTa propre immortalité !Tout le bonheur que tu cèdesAccroît ta félicité !Tu dis au soleil d'éclore,Et le jour ruisselle encore !Tu dis au temps d'enfanter,Et l'éternité docile,Jetant les siècles par mille.Les répand sans les compter !
Les mondes que tu réparesDevant loi vont rajeunir.Et jamais tu ne séparesLe passé de l'avenir ;Tu vis ! et tu vis ! les âges.Inégaux pour tes ouvrages.Sont tous égaux sous ta main ;Et jamais ta voix ne nomme.Hélas ! ces trois mots de l'hommeHier, aujourd'hui, demain !
O Père de la nature,Source, abîme de tout bien,Rien à toi ne se mesure.Ah ! ne te mesure à rien !Mets, ô divine clémence,Mets ton poids dans la balance,Si tu pèses le néant !Triomphe, ô vertu suprême !En le contemplant toi-même,Triomphe en nous pardonnant !
Versification
- Forme
- Dizains
- Rimes
- 18(ababccdeed) 11(abab) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Heptasyllabes et décasyllabes (190 de 7, 44 de 10)· profil 7, 4+6
- Strophes
- 19 dizains, 11 quatrains
- Mots à la rime
- a sève / s'élève féminine, classiqueb gazon / vallon masculine, classiquec hirondelle / l'aile féminine, classiqued marais / forêts masculine, classiquee chaumières / bruyères féminine, classiquea murmure / verdure féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquec l'aurore / d'éclore féminine, classiqued tour / jour masculine, classiquee intervalle / pâle féminine, classiquea zéphyre / expire féminine, classiqueb dorés / décolorés masculine, classiquec vide / aride féminine, classiqued l'esquif / plaintif masculine, classiquee sourde / lourde féminine, classiquea collines / épines féminine, classiqueb gazon / toison masculine, classiquec champêtres / hêtres féminine, classiqued d'amour / jours masculine, non classiquee glanée / année féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquec mille / inutile féminine, classiqued airs / hivers masculine, classiquee nouvelles / ailes féminine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb mourir / mûrir masculine, classiquec terre / solitaire féminine, classiqued saison / gazon masculine, classiquee moi-même / aime féminine, classiquea colline / divine féminine, classiqueb voilà / là masculine, classiquec rivage / message féminine, classiqued climats / pas masculine, classiquee repasse / espace féminine, classiquea l'automne / frissonne féminine, classiqueb morts / accords masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiquee s'élève / grève féminine, classiquea pure / murmure féminine, classiqueb sens / accents masculine, classiquec sommeillent / s'éveillent féminine, classiqued côtés / portés masculine, classiquee feuillages / orages féminine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb dispersés / bercés masculine, classiquec bouche / couche féminine, classiqued soi / moi masculine, classiquee sourire / dire féminine, classiquea fiancée / pensée féminine, classiqueb bandeau / tombeau masculine, classiquec même / aime féminine, classiqued pas masculine, classiquee verte / déserte féminine, classiquea l'enfance / Providence féminine, classiqueb malheur / cœur masculine, classiquec veuve / épreuve féminine, classiqued pitié / moitié masculine, classiquee pleine / peine féminine, classiquea père / frère féminine, classiqueb nommant / moment masculine, classiquec demeure / pleure féminine, classiqued hier / chair masculine, classiquee encore / dévore féminine, classiquea cruelle / mamelle féminine, classiqueb berceau / tombeau masculine, classiquec vie / ravie féminine, classiqued nous masculine, classiquee poussière / lumière féminine, classiquea suprême / soi-même féminine, classiqueb pleurs / cœurs masculine, classiquea voyage / partage féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea pères / frères féminine, classiqueb nommé / aimé masculine, classiquea vie / bénie féminine, classiqueb frappés / trompés masculine, classiquea silence / t'offense féminine, classiqueb retour / amour masculine, classiquea pleure / l'heure féminine, classiqueb heureux / eux masculine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea flamme / femme féminine, classiqueb d'ici-bas / pas masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb humain / vain masculine, classiquea noie / joie féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea clémence / innocence féminine, classiqueb don / pardon masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb vent / néant masculine, classiquec glissèrent / transgressèrent féminine, classiqued loi / toi masculine, classiquee suprême / eux-mème féminine, classiqueb voix / doigts masculine, classiquec sonde / monde féminine, classiqued chancelleront / voileront masculine, classiquee l'innocence / présence féminine, classiquea possèdes / cèdes féminine, classiqueb immortalité / félicité masculine, classiquec d'éclore / encore féminine, classiqued d'enfanter / compter masculine, classiquee docile / mille féminine, classiquea répares / sépares féminine, classiqueb rajeunir / l'avenir masculine, classiquec âges / ouvrages féminine, classiqued main / demain masculine, classiquee nomme / l'homme féminine, classiquea nature / mesure féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec clémence / balance féminine, classiqued néant / pardonnant masculine, classiquee suprême / toi-même féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
234 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources