Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1812‑1847

QUINZIÈME MÉDITATION. Sur l’Ingratltude des peuples

1827

Alphonse de Lamartine· ODE· 15 dizains, octosyllabes, 150 vers

Un jour qu’errant de ville en ville,Et cachant sa lyre et son nom,L’aveugle qui chantait AchilleMontait au temple d’Apollon ;Ses rivaux, que sa gloire outrage,Le reconnaissent à l’imageDu dieu qu’on adore à Claros,Et chassent du seuil du génieCe mendiant, dont l’IonieUn jour disputera les os !

À pas lents, la tête baissée,Le vieillard reprend son chemin,Seul, et roulant dans sa penséeL’injustice du genre humain.En marchant, sous son bras il presseSa lyre sainte et vengeresse,Qui résonne comme un carquois ;Et sur un écueil de la plageIl va s’asseoir près du rivage,Pleurant et chantant à la fois.

« Reptiles qui vivez de gloire,Disait-il, déchirez mes jours !Souillez d’avance ma mémoireD’un poison qui ronge toujours !Sifflez, vils serpents de l’envie !De ma fortune et de ma vieArrachez le dernier lambeau,Jusqu’à ce que les EuménidesÉcrasent vos têtes lividesSur la pierre de mon tombeau !

« Tel est donc le sort, ô nature,Que tu garde à tes favoris ?De tout temps l’outrage et l’injureSont le pain dont tu les nourris.Sitôt qu’un des fils de MémoireÉlève ses mains vers la gloire,Un cri s’élève : il doit périr !Semblable aux chiens de Laconie,La haine dispute au génieUn seuil qu’elle ne peut franchir.

« Cependant j’ai courbé ma têteAu niveau de vos fronts jaloux ;J’ai fui de retraite en retraite,De peur d’être plus grand que vous !Ma voix, sans écho sur la terre,Montait sur un bord solitaire ;Et quand je vous tendais la main(Les siècles le pourront-ils croire ?),Je ne demandais pas de gloire,Ingrats ! je mendiais du pain !

« Mais le génie en vain dépouilleL’éclat dont il est revêtu :Comme Ulysse qu’un haillon souille,Il est trahi par sa vertu.De quelque ombre qu’il se recèle,Dès qu’un être divin se mêleAux enfants de ce vil séjour,L’envie à sa trace s’enchaîne,Et le reconnaît à sa haine,Comme la terre à son amour.

« Si du moins, ô langues impures,Contentes de boire mes pleurs,Vos traits restaient dans mes blessures !…Mais non : vous vivez, et je meurs !Mes yeux, à travers leur nuage,Vous voient renaître d’âge en âge.Ô temps, que me dévoiles-tu ?Toujours le génie est un crime.Toujours, quoi ! toujours un abîmeEntre la gloire et la vertu ?

« Race immortelle des Zoïle,Non, vous ne vous éteindrez plus !Bavius attend son Virgile,Socrate meurt sous Anitus !Le Dante est maudit de Florence ;La mort, dans sa dure indigenceSurprend l’aveugle d’Albion ;Et l’Envie un jour se consoleDe marchander pour une oboleLa gloire d’une nation !

« Le chantre divin d’Herminie,Rongeant son cœur dans sa prison,Sous les assauts de l’insomnieSent fléchir jusqu’à sa raison.D’une haine injuste et barbareLes sombres cachots de FerrareÉteignent-ils l’affreux flambeau ?Non : la haine qui lui pardonneLui laisse entrevoir sa couronne,Mais c’est plus loin que son tombeau !

« Et toi, chantre d’un saint martyre ;Toi que Sion vit adorerToi qu’en secret l’envie admire,En s’indignant de t’admirer ;En vain, en rampant sur ta trace,La Haine avec sa langue effaceTa route à l’immortalité :Trop grand pour un siècle vulgaire,Ta gloire tristement éclaireSon envieuse obscurité !

« En vain l’impure CalomnieLançant ses traits sur l’avenir,Ne pouvant nier ton génie,S’efforce au moins de le ternir :Comme un vaisseau voguant sur l’ondeTraîne après soi la vase immondeQu’il a soulevée en son cours,Ton nom, plus fort que l’injustice,Traîne ton Zoïle au suppliceD’une honte qui vit toujours !

« Meute hideuse qu’un grand hommeTraîne sans cesse sur ses pas,Toujours acharnés s’il vous nomme,Honteux s’il ne vous nomme pas ;Je pourrais… Mais que ce silenceSoit contre eux ma seule vengeance !Les dieux nous vengent à ce prix.Que l’oubli soit leur anathème ;Que leurs noms n’héritent pas mêmeL’immortalité du mépris !

« Vils profanateurs que vous êtes,Aux yeux des siècles indignésCroyez-vous couronner vos têtesDes rayons que vous éteignez ?Non ! la gloire par vous ternieNe couvre que d’ignominieUn front que l’ombre aurait caché ;Et de ce front livide et blêmeLe laurier tombe de lui-même,Flétri dès qu’il vous a touché ! »

Il se tut : sa lyre plaintiveSuspendit ses rhythmes touchants,Croyant que l’écho de la riveAvait seul entendu ses chants ;Mais, par ses rivaux irritée,Sur ses pas la foule ameutéeSuivait sa trace et l’entendit :Leurs cœurs de venin se gonflèrent,Au lieu d’applaudir ils sifflèrent ;Car ainsi l’envie applaudit.

Du sein de la foule offenséeDe ces ennemis inhumains,Soudain une pierre lancéeVa frapper sa lyre en ses mains.L’aveugle en vain la presse encore,Elle roule en débris sonoreDu sein qui veut la retenir ;Mais, en se brisant sous ce crime,Elle jette un accord sublimeQui retentit dans l’avenir !

Versification

Forme
15 dizains (strophes variées)
Rimes
13(ababccdeed) 2(ababccbddb)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
15 dizains
Mots à la rime
a ville / Achille féminine, classiqueb nom / d’Apollon masculine, classiquec outrage / l’image féminine, classiqued Claros / os masculine, classiquee génie / l’Ionie féminine, classiquea baissée / pensée féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquec presse / vengeresse féminine, classiqued carquois / fois masculine, classiquee plage / rivage féminine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec l’envie / vie féminine, classiqued lambeau / tombeau masculine, classiquee Euménides / livides féminine, classiquea nature / l’injure féminine, classiqueb favoris / nourris masculine, classiquec Mémoire / gloire féminine, classiqued périr / franchir masculine, classiquee Laconie / génie féminine, classiquea tête / retraite féminine, classiqueb jaloux / vous masculine, classiquec terre / solitaire féminine, classiqued main / pain masculine, classiquee croire / gloire féminine, classiquea dépouille / souille féminine, classiqueb revêtu / vertu masculine, classiquec recèle / mêle féminine, classiqued séjour / amour masculine, classiquee s’enchaîne / haine féminine, classiquea impures / blessures féminine, classiqueb pleurs / meurs masculine, classiquec nuage / âge féminine, classiqued dévoiles-tu / vertu masculine, classiquee crime / abîme féminine, classiquea Zoïle / Virgile féminine, classiqueb plus / Anitus masculine, classiquec Florence / indigence féminine, classiqued d’Albion / nation masculine, classiquee console / obole féminine, classiquea d’Herminie / l’insomnie féminine, classiqueb prison / raison masculine, classiquec barbare / Ferrare féminine, classiqued flambeau / tombeau masculine, classiquee pardonne / couronne féminine, classiquea martyre / admire féminine, classiqueb adorer / t’admirer masculine, classiquec trace / efface féminine, classiqued l’immortalité / obscurité masculine, classiquee vulgaire / éclaire féminine, classiquea Calomnie / génie féminine, classiqueb l’avenir / ternir masculine, classiquec l’onde / immonde féminine, classiqued cours / toujours masculine, classiquee l’injustice / supplice féminine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb pas masculine, classiquec silence / vengeance féminine, classiqued prix / mépris masculine, classiquee anathème / même féminine, classiquea êtes / têtes féminine, classiqueb indignés / éteignez masculine, classiquec ternie / d’ignominie féminine, classiqued caché / touché masculine, classiquee blême / lui-même féminine, classiquea plaintive / rive féminine, classiqueb touchants / chants masculine, classiquec irritée / ameutée féminine, classiqued l’entendit / applaudit masculine, classiquee gonflèrent / sifflèrent féminine, classiquea offensée / lancée féminine, classiqueb inhumains / mains masculine, classiquec encore / sonore féminine, classiqued retenir / l’avenir masculine, classiquee crime / sublime féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources