Méditations poétiques, 1820
DIXIÈME MÉDITATION. Ode
Delicta majorum immeritus lues.HORAT., od. VI , lib. III .
Peuple ! des crimes de tes pèresLe ciel punissant tes enfants,De châtiments héréditairesAccablera leurs descendants,Jusqu’à ce qu’une main propiceRelève l’auguste édificePar qui la terre touche aux cieux,Et que le zèle et la prièreDissipent l’indigne poussièreQui couvre l’image des dieux !
Sortez de vos débris antiques,Temples que pleurait Israël ;Relevez-vous, sacrés portiques ;Lévites, montez à l’autel !Aux sons des harpes de Solyme,Que la renaissante victimeS’immole sous vos chastes mains ;Et qu’avec les pleurs de la terreSon sang éteigne le tonnerreQui gronde encor sur les humains !
Plein d’une superbe folie,Ce peuple au front audacieuxS’est dit un jour : « Dieu m’humilie ;Soyons à nous-mêmes nos dieux.Notre intelligence sublimeA sondé le ciel et l’abîmePour y chercher ce grand esprit ;Mais ni dans les flancs de la terre,Mais ni dans les feux de la sphère,Son nom pour nous ne fut écrit.
« Déjà nous enseignons au mondeÀ briser le sceptre des rois ;Déjà notre audace profondeSe rit du joug usé des lois.Secouez, malheureux esclaves,Secouez d’indignes entraves,Rentrez dans votre liberté !Mortel ! du jour où tu respires,Ta loi, c’est ce que tu désires ;Ton devoir, c’est la volupté !
« Ta pensée a franchi l’espace,Tes calculs précèdent les temps,La foudre cède à ton audace,Les cieux roulent tes chars flottants ;Comme un feu que tout alimente,Ta raison, sans cesse croissante,S’étendra sur l’immensité ;Et ta puissance, qu’elle assure,N’aura de terme et de mesureQue l’espace et l’éternité.
Heureux nos fils ! heureux cet âgeQui, fécondé par nos leçons,Viendra recueillir l’héritageDes dogmes que nous lui laissons !Pourquoi les jalouses annéesBornent-elles nos destinéesÀ de si rapides instants ?Ô loi trop injuste et trop dure !Pour triompher de la natureQue nous a-t-il manqué ? Le temps. »
Eh bien ! le temps sur vos poussièresÀ peine encore a fait un pas.Sortez, ô mânes de nos pères,Sortez de la nuit du trépas !Venez contempler votre ouvrage ;Venez partager de cet âgeLa gloire et la félicité !Ô race en promesses féconde,Paraissez ! Bienfaiteurs du monde,Voila votre postérité !
Que vois-je ? ils détournent la vue,Et, se cachant sous leurs lambeaux,Leur foule, de honte éperdue,Fuit et rentre dans les tombeaux.Non, non, restez, ombres coupables ;Auteurs de nos jours déplorables,Restez ! ce supplice est trop doux.Le ciel, trop lent à vous poursuivre,Devait vous condamner à vivreDans le siècle enfanté par vous !
Où sont-ils ces jours où la France,À la tête des nations,Se levait comme un astre immenseInondant tout de ses rayons ?Parmi nos siècles, siècle unique,De quel cortége magnifiqueLa gloire composait ta cour !Semblable au dieu qui nous éclaire,Ta grandeur étonnait la terre,Dont tes clartés étaient l’amour !
Toujours les siècles du génieSont donc les siècles des vertus !Toujours les dieux de l’harmoniePour les héros sont descendus !Près du trône qui les inspire,Voyez-les déposer la lyreDans de pures et chastes mains ;Et les Racine et les TurenneEnchaîner les grâces d’AthèneAu char triomphant des Romains !
Mais, ô déclin ! quel souffle avideDe notre âge a séché les fleurs ?Hé quoi ! le lourd compas d’EuclideÉtouffe nos arts enchanteurs !Élans de l’âme et du génie,Des calculs la froide manieChez nos pères vous remplaça :Ils posèrent sur la natureLe doigt glacé qui la mesure,Et la nature se glaça !
Et toi, prêtresse de la terre,Vierge du Pinde ou de Sion,Tu fuis ce globe de matière,Privé de ton dernier rayon !Ton souffle divin se retireDe ces cœurs flétris que la lyreN’émeut plus de ses sons touchants ;Et pour son Dieu qui le contemple,Sans toi l’univers est un templeQui n’a plus ni parfums ni chants !
Pleurons donc, enfants de nos pères !Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts !Lavons dans nos larmes amèresTant d’irréparables affronts !Comme les fils d’Héliodore,Rassemblons du soir à l’auroreLes débris du temple abattu ;Et sous ces cendres criminellesCherchons encor les étincellesDu génie et de la vertu.
Versification
- Forme
- 13 dizains (dizains)
- Rimes
- 13(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 13 dizains
- Mots à la rime
- a pères / héréditaires féminine, classiqueb enfants / descendants masculine, classiquec propice / édifice féminine, classiqued cieux / dieux masculine, classiquee prière / poussière féminine, classiquea antiques / portiques féminine, classiqueb Israël / l’autel masculine, classiquec Solyme / victime féminine, classiqued mains / humains masculine, classiquee terre / tonnerre féminine, classiquea folie / m’humilie féminine, classiqueb audacieux / dieux masculine, classiquec sublime / l’abîme féminine, classiqued esprit / écrit masculine, classiquee terre / sphère féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb rois / lois masculine, classiquec esclaves / entraves féminine, classiqued liberté / volupté masculine, classiquee respires / désires féminine, classiquea l’espace / audace féminine, classiqueb temps / flottants masculine, classiquec alimente / croissante féminine, classiqued l’immensité / l’éternité masculine, classiquee assure / mesure féminine, classiquea âge / l’héritage féminine, classiqueb leçons / laissons masculine, classiquec années / destinées féminine, classiqued instants / temps masculine, classiquee dure / nature féminine, classiquea poussières / pères féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquec ouvrage / âge féminine, classiqued félicité / postérité masculine, classiquee féconde / monde féminine, classiquea vue / éperdue féminine, classiqueb lambeaux / tombeaux masculine, classiquec coupables / déplorables féminine, classiqued doux / vous masculine, classiquee poursuivre / vivre féminine, classiquea France / immense féminine, classiqueb nations / rayons masculine, classiquec unique / magnifique féminine, classiqued cour / l’amour masculine, classiquee éclaire / terre féminine, classiquea génie / l’harmonie féminine, classiqueb vertus / descendus masculine, classiquec inspire / lyre féminine, classiqued mains / Romains masculine, classiquee Turenne / d’Athène féminine, classiquea avide / d’Euclide féminine, classiqueb fleurs / enchanteurs masculine, classiquec génie / manie féminine, classiqued remplaça / glaça masculine, classiquee nature / mesure féminine, classiquea terre / matière féminine, classiqueb Sion / rayon masculine, classiquec retire / lyre féminine, classiqued touchants / chants masculine, classiquee contemple / temple féminine, classiquea pères / amères féminine, classiqueb fronts / affronts masculine, classiquec d’Héliodore / l’aurore féminine, classiqued abattu / vertu masculine, classiquee criminelles / étincelles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources