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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueillements poétiques, 1839

XXII. Le tombeau de David a Jérusalem

A M. DARGAUD

Alphonse de Lamartine· dizains, vers de 8, 7 et 12 syllabes, 297 vers

I

O harpe qui dors sur la têteImmense du poète roi,Veuve immortelle du prophète,Un jour encore, éveille-loi !Quoi ! dans celte innombrable fouleDes races dont le pied le fouleIl n'est plus une seule mainQui te remue et qui l'accorde,Et qui puisse un jour sur ta cordeFaire éclater l'esprit humain ?

Es-tu comme le large glaiveDans les tombes de nos aïeux,Qu'aucun bras vivant ne soulèveEt que l'on mesure des yeux ?Harpe colossale, es-tu commeCes immenses ossemens d'hommeQue le soc entraîne avec lui,Grands débris d'une autre natureQui, pour animer leur stature,Voudraient dix âmes d'aujourd'hui ?

Est-ce que l'haleine divine,Qui souffla mille ans sur ces bords,Ne soulève plus de poitrineAssez mâle pour tes accords ?Cordes muettes de Solyme,Que faut-il pour qu'un Dieu ranimeCes ferventes vibrations ?Viens sur mon sein, harpe royale,Écoute, si ce cœur égaleTes larges palpitations ?

N'y sens-tu pas battre cette ameQui lutte avec des sens mortels ?Et qui jette au milieu du drameDes cris qui fendent les autels ?N'y sens-tu pas dans son cratèreComme des laves sous la terreGronder les fibres de douleurs ?N'entends-tu pas sous leurs racinesComme un Cedron sous ses ravinesFiltrer le sourd torrent des pleurs ?

Faut-il avoir dans son enfance,Gardien d'onagre et de brebis,Brandi la fronde pour défense,Porté leurs toisons pour habits ?Faut-il avoir sur les collines,Errant du rocher aux épines,Déchiré ses pieds au buisson ?La nuit épiant, solitaire.Les soupirs du cœur de la terre,Monté son aine à l'unisson ?

Faut-il d'une pieuse femme,A la mamelle de ta foi,Avoir bu ce saint lait de l'ameOù s'allume la soif de toi ?Faut-il, enfant des sacrifices,Avoir transvasé les prémicesDans les corbeilles du saint lieu ?Et retenu ce doux bruit d'ailesQue font les prières mortellesEn s'abattant aux pieds de Dieu ?

Faut-il avoir aimé son frèreJusqu'à l'exil, jusqu'au trépas,Et persécuté par son père,Versé son cœur sur Jonathas ?Coupable d'amours insensées,Faut-il avoir dans ses penséesRetourné cent fois le remord ?Meurtri ses membres sur sa couche ?Et déjà vieux, collé sa boucheAux pieds glacés de son fils mort ?

Sur l'abîme de la justice,Où toute raison se confond,Comme du haut d'un précipiceFaut-il avoir plongé sans fond ?Avec les ruisseaux de sa joueFaut-il avoir pétri la boue,Dont fut formé l'insecte humain ?Et serré des deux bras la terreComme le guerrier mort qui serreL'herbe sanglante avec sa main.

II

Tout cela je l'ai fait,‖ ô funèbre génieQui mesure à nos pleurs‖ tes torrens d'harmonie !Tout, cela je l'ai bu‖ dans la coupe où je bois !Dans le sang de mon cœur,‖ dans le lait de ma mère,Dans l'argile où du sort‖ l'eau n'est pas moins amèreQue les larmes des yeux des rois !

Crois-tu qu'en vieillissant‖ sur ce globe des larmes,Le mal ail émoussé‖ la pointe de ses armes ?Que le cœur du sujet‖ soit d'un autre élément ?Que la fibre royale‖ ait une autre nature ?Et que notre humble chair‖ sèche sous la tortureSans rendre de gémissement ?

III

Non ! de tous ces grands cris‖ j'ai parcouru la gamme,De la plainte des sens‖ jusqu'aux langueurs de l'ame ;Chaque fibre de l'homme‖ au cœur m'a palpité,Comme un clavier touché‖ d'une main lourde et forteDont la corde d'airain‖ se tord, brisée et morte,Et que le doigt emporteAvec le cri jeté !

Pourquoi donc, sous mon souffle‖ et sous mes doigts rebelles,O harpe ! languis-tu‖ comme un aiglon sans ailes ?Tandis qu'un seul accord‖ du barde d'IsraëlFait après deux mille ans‖ dans les chœurs de nos fêtesOndoyer tout un peuple‖ aux accens des prophètes,Flamboyer les tempêtesEt se fendre le ciel ?

Ah ! c'est que la douleur‖ et son brûlant délireN'est pas le feu du temple‖ et la clef de la lyre !C'est que de tout foyer‖ ton amour est le feu !C'est qu'il l'aimait, Seigneur,‖ sans mesure et sans doute,Que son ame à tes pieds‖ s'épanchait goutte à goutte,Et qu'on ne sait quand on l'écouteS'il parle à son égal‖ ou s'il chante à son Dieu !

Jamais l'amour divin‖ qui soulève le mondeComme l'astre des nuits‖ des mers soulève l'onde,Ne permit au limon‖ où son image a luiDe s'approcher plus près‖ pour contempler sa faceEt de combler jamais‖ d'une plus sainte audaceL'immensurable espaceDe la poussière à lui !

IV

Louanges, élans, prières,Confidences familières,Battemens d'un cœur de feu,Tout ce qu'amour à peine ose,Pieds qu'il presse et qu'il arrose,Front renversé qui reposeCouché sur le sein de Dieu !

Soupirs qui fendent les roches,Colères, tendres reproches,Sur un ingrat abandon ;Retours de l'ame égarée,Et qui revient altéréeBaiser la main retirée,Sûre du divin pardon !

Larmes que Dieu même essuieRuisselant comme une pluieSur qui son courroux s'abat,Bruyant assaut de pensées,Apostrophes plus presséesQue mille flèches lancéesPar une armée au combat !

Toutes les tendres imagesDes plus amoureux langagesTrop tièdes pour tant d'ardeurs !De toute chose animéeSur ces collines seméeLa terre entière expriméePour faire un faisceau d'odeurs !

Le lis noyé de rosée,La perle des nuits poséeSur les roses de Sarons,L'ombre du jour sous la grotte,L'eau qui filtre et qui sanglotte,La splendeur du ciel qui flotteSur l'aile des moucherons ;

L'oiseau que la flèche frappe,Qui vient becqueter la grappeDans les vignes d'Engaddi,La cigale infatigable,De l'homme émiettant la table,Hymne vivant que le sableDarde au rayon du midi !

Toutes les langueurs de l'ame,Le cerf altéré qui bramePour l'eau que le désert boit,L'agneau broutant les épines,Le chameau sur les collines,Le lézard dans les ruines,Le passereau sur le toit !

La mendiante hirondelle,Dont le vautour plume l'aile,Brisée aux pieds de sa tour ;Sont la note tendre et tristeDe la harpe du psalmistePar qui notre oreille assisteA ces mystères d'amour.

V

Aussi, tu le comblais‖ de les miséricordes.Ton nom, ô Jéhova !‖ sanctifiait ses cordes,Sa prière à la droite‖ arrachait don sur don.Il pouvait s'endormir‖ dans d'impures mollesses,Tu poursuivais son cœur,‖ au fond de ses faiblesses,De ton impatient pardon !

Fautes, langueurs, oubli,‖ défaillances, blasphème,Adultères sanglans,‖ trahisons, forfaits même,Ta grâce couvrait tout‖ du flux de les boutés,Et comme l'Océan‖ dévore son écumeSon ame, engloutissant‖ le mal qui la consume,Dévorait ses iniquités.

Quel crime n'eût lavé‖ cette larme sonoreQui tomba sur la lyre‖ et qui résonne encore ?Tes pieds divins, Seigneur,‖ eu gardent la senteur !Tu défendis aux vents‖ d'en sécher nos visages,Et tu dis aux vivants :‖ Roulez-la dans les âges !Humectez tous vos yeux,‖ mouillez toutes vos pagesDes larmes de mon serviteur !

Et la terre entendit‖ l'ordre de Jéhova,Et celle eau fut un fleuve‖ où tout cœur se lava !

VI

J'ai vu blanchir sur les collinesLes brèches du temple écroulé,Comme une aire d'aigle en ruinesD'où l'aigle au ciel s'est envolé !J'ai vu sa ville devenueUn blanc monceau de cendre nueQui volait sous un vent de feu ;Et le guide des caravanesAttacher le pied de ses ânes,Sur les traces du pied de Dieu.

Le chameau, las, baissant la têtePour s'abriter des cieux brûlans,Dans le royaume du prophèteN'avait que l'ombre de ses flancs ;Siloé qui le désaltèreN'était qu'une sueur de terreSuant sa malédiction,Et l'Arabe en sa main grossièreRamassant un peu de poussière,Se disait : C'est donc là Sion !…

Des fondements de l'ancien templeUn nouveau temple était sorti,Que sous sa coupole plus ampleUn troisième avait englouti.Trois dieux avaient vieilli ; leur culteS'écroulant sur ce sol inculte,S'était renouvelé trois fois,Comme un tronc qui toujours végèteBrise son écorce et projetteDé jeunes rameaux du vieux bois !

Le passereau sous la murailleDont le temps blanchit le granit,Cherchait en vain le brin de paille,Pour bâtir seulement sou nid !On ne voyait que des colombesVoler sur les turbans des tombes,Et se cachant sous ces débris,Quelques âmes contemplativesSortir leurs figures craintivesPar les fentes de leurs abris.

Sous les pas cette solitudeN'avait que des bruits creux et sourds,Le désert avait l'attitudeQu'il aura le dernier des jours !Traînant les pieds, baissant la tète,Je cherchais ta tombe, ô prophète !Sous les ronces de ton palais,Et je ne voyais que trois pierres,Qu'un soleil dur à mes paupières,Incendiait de ses reflets ?

Tout à coup, au tocsin des heures,Qui sonnait l'adoration,Sortit de ces morues demeuresTa voix souterraine, ô Sion !Des hommes de tous les visages,Des langues de tous les langages,Venus, des quatre vents du ciel,Multipliant l'écho des psaumes,Convoquèrent tous les royaumesA la prière d'Israël !

Les tombes ouvrirent leur porteAux accens du barde des rois.Le vent roula vers la mer MorteL'écho triomphant de sa voix,Le palmier secoua sa poudre,Le ciel serein de foudre en foudreJeta le nom d'Adonaï,L'aigle effrayé lâcha sa proie,Et l'on vit palpiter de joieDeux ailes sur le Sinaï.

VII

Est-ce là mourir, ô prophète ?Quoi ! pendant une éternitéSentir le souffle qu'on lui prêteRespirer dans l'humanité ?Quoi ! donner le vent de son ameA toute chose qui s'enflamme ?Être le feu de cet encens ?Et partout où le jour se coucheAvoir son cri sur toute bouche,Son accent dans tous les accens ?

Est-ce là mourir ? Non ! c'est vivre,Plus vivant dans le verbe écrit !Par chaque œil qui s'ouvre au saint livre,C'est multiplier son esprit !C'est imprimer sa sainte traceSur chaque parcelle d'espaceOù peuvent plier deux genoux !Et nous, bardes au vain délire,Dont les doigts sèchent sur la lyre,Dites-moi : Pourquoi mourrons-nous ?

Ah ! c'est que ta haute pensée,Pur vase de dilection,N'était qu'une langue élancéeD'un foyer d'inspiration !C'est que l'amour sous son extaseDonnait au parfum de ce vaseLeur sainte volatilité,Et que partout où Dieu se poseIl laisse à l'homme quelque choseDe sa propre immortalité !

Versification

Forme
Dizains
Rimes
17(ababccdeed) 4(aabccb) 13(aabcccb) 1(aa) 1(ababccdccd)
Mètre
Vers de 8, 7 et 12 syllabes (185 de 8, 57 de 7, 49 de 12, 6 de 6)· profil 6, 7, 8, 6+6
Strophes
18 dizains, 13 septains, 4 sizains, 1 distique
Mots à la rime
a tête / prophète féminineb roi / éveille-loi masculined main / humain masculinee l'accorde / corde fémininea glaive / soulève féminineb aïeux / yeux masculinec comme / d'homme féminined lui / d'aujourd'hui masculinee nature / stature fémininea divine / poitrine féminineb bords / accords masculinec Solyme / ranime féminined vibrations / palpitations masculinee royale / égale fémininea ame / drame féminineb mortels / autels masculinec cratère / terre féminined douleurs / pleurs masculinee racines / ravines fémininea enfance / défense féminineb brebis / habits masculinec collines / épines féminined buisson / l'unisson masculinee solitaire / terre fémininea femme / l'ame féminineb foi / toi masculinec sacrifices / prémices féminined lieu / Dieu masculinee d'ailes / mortelles fémininea frère / père féminineb trépas / Jonathas masculinec insensées / pensées féminined remord / mort masculinee couche / bouche fémininea justice / précipice féminineb confond / fond masculinec joue / boue féminined humain / main masculinee terre / serre fémininea génie / d'harmonie féminineb bois / rois masculinec mère / amère fémininea larmes / armes féminineb élément / gémissement masculinec nature / torture fémininea gamme / l'ame féminineb palpité / jeté masculinec forte / morte / emporte fémininea rebelles / ailes féminineb d'Israël / ciel masculinec fêtes / prophètes / tempêtes fémininea délire / lyre féminineb feu / Dieu masculinec doute / goutte / l'écoute fémininea monde / l'onde fémininec face / audace / espace fémininea prières / familières fémininec ose / arrose / repose fémininea roches / reproches féminineb abandon / pardon masculinec égarée / altérée / retirée fémininea essuie / pluie féminineb s'abat / combat masculinec pensées / pressées / lancées fémininea images / langages féminineb d'ardeurs / d'odeurs masculinec animée / semée féminined exprimée / rosée / posée féminineb Sarons / moucherons masculinec grotte / sanglotte / flotte fémininea frappe / grappe féminineb d'Engaddi / midi masculinec infatigable / table / sable fémininea l'ame / brame féminineb boit / toit masculinec épines / collines / ruines fémininea hirondelle / l'aile féminineb tour / d'amour masculinec triste / psalmiste / assiste fémininea miséricordes / cordes féminineb don / pardon masculinec mollesses / faiblesses fémininea blasphème / même féminineb boutés / iniquités masculinec écume / consume fémininea sonore / encore féminineb senteur / serviteur masculinec visages / âges / pages fémininea Jéhova / lava masculinea collines / ruines féminineb écroulé / envolé masculinec devenue / nue fémininee caravanes / ânes féminineb brûlans / flancs masculinec désaltère / terre féminined malédiction / Sion masculinee grossière / poussière fémininea temple / ample féminineb sorti / englouti masculinec culte / inculte féminined fois / bois masculinee végète / projette fémininea muraille / paille féminineb granit / nid masculinec colombes / tombes féminined débris / abris masculinee contemplatives / craintives fémininea solitude / l'attitude féminineb sourds / jours masculinec tète / prophète féminined palais / reflets masculinee pierres / paupières fémininea heures / demeures féminineb l'adoration / Sion masculinec visages / langages féminined ciel / d'Israël masculinee psaumes / royaumes fémininea porte / Morte féminineb rois / voix masculinec poudre / foudre féminined d'Adonaï / Sinaï masculinee proie / joie fémininea prophète / prête féminineb éternité / l'humanité masculinec ame / s'enflamme féminined encens / accens masculinea vivre / livre féminineb écrit / esprit masculinec trace / d'espace féminined genoux / mourrons-nous masculinea pensée / élancée féminineb dilection / d'inspiration masculinec extase / vase féminined volatilité / immortalité masculinee pose / chose féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

297 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources