Idylles héroïques, 1858· Herman
IV. « Sur une mer de neige, une île verte et chaude »
Sur une mer de neige,‖ une île verte et chaudeDans son cadre d’argent‖ luit comme une émeraude ;Les glaciers crénelés,‖ s’étageant par gradin,Font un rempart d’azur‖ à ce chaste jardin.Le sourire empourpré‖ du jour qui se réveille,Ruisselant sur les fleurs‖ de l’immense corbeille,Enflamme, sous l’or vif‖ dont il baigne leurs fronts,La digitale rouge‖ et les rhododendrons,Et la longue asphodèle,‖ et mille herbes étrangesQu’ailleurs n’ont vu fleurir‖ ni l’homme ni les anges.Et mille arbres sans nom‖ réservés à ce lieuQui n’a pour jardinier‖ que le souffle de Dieu.
Vers ce paisible Éden‖ porté de rêve en rêve,De sommet en sommet‖ l’ardent songeur s’élève,Et, comme en son berceau,‖ vient, sans étonnement,S’asseoir sur ces gazons‖ voisins du firmament.
Visible pour lui seul,‖ un long cortège d’âmesTourbillonnait dans l’air‖ en ellipses de flammes,Et, formant un grand aigle‖ au plumage vermeil,Comme un feu dans la nuit‖ brillait dans le soleil.Ces radieux esprits,‖ avec des cris de joie,Planent sur l’étranger‖ comme sur une proie ;Car de tout noble amour‖ pour leur gloire excitéDieu nourrit les héros‖ durant l’éternité,Et fait, entre eux et nous,‖ flotter sans qu’il dévieUn courant de vertus‖ de l’une à l’autre vie.
Or, l’amant des hauteurs‖ devant lui, tout le jour,Vit ces oiseaux divins‖ se poser tour à tour ;Et tous, en lui parlant‖ sous leur figure ancienne,Échangeaient par éclairs‖ leur âme avec la sienne.Tous, divers autrefois‖ et de race et de lieux,Ne forment plus au ciel‖ qu’un peuple merveilleux ;Ils ont dans l’idéal‖ leur commune patrieEt leur même symbole‖ où plus rien ne varie ;Et, d’un même langage‖ alternant les douceurs,L’accent seul est divers‖ entre ces âmes sœurs.
Des lyres, des parfums,‖ une chaude lumièreAccompagnent la voix‖ qui descend la première.C’est l’héroïsme en fleur‖ dans sa jeune fierté,C’est la Grèce enseignant‖ la force et la beauté.
Léonidas
« Je t’ai vu, tout enfant,‖ errer aux Thermopyles,Glanant sur ces rochers,‖ en exemples fertiles,Où la liberté sainte‖ a fait tant de moissons ;Tu croyais de mon sang‖ la pierre encor trempée,Et serrais dans ta main,‖ comme on serre une épée,Un livre où tu lisais‖ nos sublimes leçons.
Tu voyais flamboyer‖ l’épitaphe immortelleQui du fond de l’histoire‖ à jamais étincelle,Qui contient le secret,‖ le prix de nos exploits ;Tu l’écoutais chanter‖ dans la langue d’Homère ;Et tu pleurais, tout haut,‖ comme on pleure une mère,Ceux qui sont morts pour Sparte‖ et pour ses saintes lois.
Et tu voulais mourir,‖ et, dans ton noble rêve,Tu t’armais près de moi‖ de la pique et du glaive ;Tu me demandais place‖ à mon dernier festin ;Tu lançais avec nous‖ le disque, au son des lyres,Et, paré pour la mort‖ de fleurs et de sourires,Enfant, tu défiais‖ l’Asie et le destin.
Lorsqu’à dix ans, baigné‖ de ces pieuses larmes,Tu brandissais ainsi‖ de chimériques armes,Ce jour-là, tu fus homme‖ et tu prouvas ton cœur ;Et ceux-là sont enfants,‖ sous leurs infâmes rides,Dont l’oblique regard‖ et les lèvres aridesTe lancent aujourd’hui‖ leur trait lâche et moqueur.
Puisqu’en son jeune essor,‖ sans conseils et sans craintes,Ton âme a pris sa place‖ aux Thermopyles saintes ;Puisque tu venais là‖ mourir à mes côtés,Reste à ce poste auguste‖ aimé du petit nombre,Et combats-y sans trêve,‖ au grand jour ou dans l’ombre,Pour la Sparte éternelle‖ et ses dieux insultés.
Couvre de myrte en fleur‖ ton arme vengeresse.Expire en souriant‖ comme un fils de la Grèce ;Je t’invite au souper‖ promis à mes soldats,Où la muse aux bras blancs,‖ sous de tièdes ombrages.Verse un même nectar‖ aux héros comme aux sages.Et sourit à Platon‖ près de Léonidas. »
Voici l’accent plus sombre‖ et la voix surhumaineEt les âpres conseils‖ de la vertu romaineQui défend aux grands cœurs,‖ quand tout plie à la fois,De fléchir sous un maître‖ et de survivre aux lois.
Caton d’Utique
« Ma mort absout ton cœur‖ de sa morne tristesse ;J’ai compris cet abattementQui vient, malgré ta flamme‖ et malgré ta jeunesse,T’accabler ainsi par moment.
Quand je renonce à vivre‖ et succombe à ma tâche,Et meurs en condamnant les dieux.Du mal qui m’a tué‖ tu peux, sans être un lâche,Pleurer à la face des cieux.
Les lois ont succombé !‖ j’ai vu rire la fouleAutour de leur temple abattu ;Avec la liberté,‖ dans les âmes s’écrouleL’espoir dernier de la vertu.
J’ai vu prostituer‖ l’honneur des laticlavesAux tribuns changés en flatteurs.Pour premiers citoyens‖ Rome a de vils esclaves ;Le sénat s’ouvre aux délateurs !
Que Rome soit soumise‖ avec la terre entièreJe reste à jamais indompté !Ce fer dans ma poitrine‖ ouvre à mon âme fièreUn chemin vers la liberté.
Ainsi j’ai triomphé ;‖ m’emparant de l’histoire,J’y règne en dépit du plus fort.Je m’appelle Caton…‖ César, dans sa victoire,César est vaincu par ma mort. »
Silence, ô rude voix‖ de l’héroïsme antique,Laisse une âme plus pure‖ exhaler son cantique.Le bûcher de Rouen,‖ les prés de VaucouleursLancent autour de nous‖ leurs flammes et leurs fleurs.
Jeanne d’arc
« Tu m’aimas d’enfance,‖ et je viens t’apprendreÀ chasser bien loin‖ tes noirs assaillants :Garde un esprit fier‖ dans une âme tendre ;Les cœurs les plus purs‖ sont les plus vaillants.
Tu viens comme au pied‖ d’un autel qui brilleDevant mon bûcher‖ te mettre à genoux ;Pourquoi, dans ton cœur,‖ mon nom d’humble filleEntre les plus grands‖ est-il le plus doux ?
Si tu m’invoquas,‖ pauvre paysanne.Entre tous les saints‖ de mon cher pays,C’est qu’au fond des bois‖ et dans ma cabaneCes saints me parlaient,‖ et que j’obéis.
C’est qu’à leur appel‖ j’ai dit, sans murmure,À ma mère en pleurs‖ un suprême adieu.Pour aller porter,‖ sous ma blanche armure,L’âme de la France‖ et l’esprit de Dieu.
Dieu m’a tout donné,‖ ma force et mes armes,Pour les grands combats‖ là-haut résolus ;Je n’avais à moi‖ que mes douces larmes,Et mon faible cœur…‖ Tu n’as rien de plus !
J’ai lu dans toi-même‖ au pied de ces chênes,Où tu viens rêver‖ encore aujourd’hui ;Ton âme inégale‖ aux luttes prochainesNe peut rien sans Dieu…‖ mais tout avec lui !
Cherche donc ta force‖ et ton vrai courageDans l’ardent amour‖ au pied de l’autel,Dans l’esprit qu’exhale,‖ au jour de l’orage,Un peuple embrasé‖ par le vent du ciel.
Que ta lèvre pure‖ et ta vie entièreDevant l’ennemi‖ proclament ta foi ;Puis, tenant bien haut‖ ma sainte bannière,Au fort du combat‖ pénètre avec moi ! »
Écoute encor ! voici‖ qu’une autre âme s’approche,Un soldat qui vécut‖ sans peur et sans reproche,La même croix sanglante‖ orne son bouclier…Viens apprendre à mourir‖ du dernier chevalier.
Le chevalier bayard
« Toi qui veux, à tout prix,‖ la grandeur de ton âme,Prêt à tous les périls,‖ dédaigneux de tout blâme,Ferme en ton droit chemin ;Toi qui fais de l’honneur‖ et ta vie et ton rêve.Viens baiser avec moi‖ le tronçon de ce glaiveTout sanglant dans ma main.
Je te prête un moment‖ ce fer que ton enfanceS’essayait à tirer‖ en invoquant la France,Ce glaive en qui tu crois ;Arme du vieil honneur,‖ fidèle et bien trempée,Que l’on peut au combat‖ brandir comme une épée,Baiser comme une croix. »
Herman
Héros et demi-dieux‖ dont l’histoire est le temple,Honneur des anciens jours‖ qu’enfant je poursuivais,Vous offrez vainement‖ la lumière et l’exempleÀ qui respire encor‖ l’air de ce temps mauvais.
La vertu n’a plus d’aile‖ et de sainte folie ;Tout conspire à courber,‖ à briser l’homme fier ;Le destin est complice ;‖ et sous sa main de fer,Devant toute bassesse,‖ il faut qu’on s’humilie.
Le beau s’est retiré‖ de tout… même du bien !Oh ! dites-moi, l’esprit‖ que votre amour élève,Qui vit de votre culte,‖ et n’aspire à plus rien,Qu’à rester digne encor‖ de vous et de son rêve,
Par où doit-il marcher‖ dans cette épaisse nuit ?Tous les chemins frayés‖ nous mènent à l’abîme.Toi dont le livre ardent‖ m’exhorte et me conduit,Parle ! un dernier conseil,‖ poëte magnanime,
Car de tous ces grands morts‖ les cœurs te sont ouverts,Tu sais à quel foyer‖ s’alluma leur courage,Leur voix grandit encor‖ en prenant ton langage ;Leur âme et leurs vertus‖ ont passé dans tes vers.
Réponds ! quand chacun tremble‖ et détourne la tête,Près du juste ébranlé‖ par les derniers adieux,Et qui marche au combat,‖ certain de sa défaite,Comment payer sa dette‖ à l’honneur des aïeux ?
Pierre corneille
« Faites votre devoir,‖ et laissez faire aux dieux. »
Une âme
Tu le sais bien ! il est,‖ sous le chaume et dans l’herbe,Des fleurs et des vertus‖ sans nom chez les humains,Mais qu’à l’égal du chêne‖ et du laurier superbeDieu chérit dans son cœur‖ et pèse dans ses mains.
Il est, près du foyer,‖ des travaux magnanimes,Des luttes corps à corps‖ avec la passion,D’invisibles combats,‖ des victoires intimes,Assez beaux pour suffire‖ à ton ambition.
Pour la foule, à grand bruit,‖ l’héroïsme étincelle ;Mais, dans un humble effort,‖ le cœur pur est constant ;Le flambeau du manoir‖ qui luit dans la chapelleÉclipse devant Dieu‖ ces clartés d’un instant.
Sans faire au mal du siècle‖ une guerre inféconde,Où de plus fiers que toi‖ subissent le vainqueur,Reste armé de ce glaive‖ impuissant sur le mondePour frapper sur toi-même‖ et régner sur ton cœur.
Pourquoi rêver d’atteindre‖ à ces gloires banales,Et d’allumer ta lampe‖ à leurs lointains soleils !Tu portes dans ton cœur‖ de plus sûres annales,Et tes chers souvenirs‖ sont tes meilleurs conseils.
Il t’est bon d’aspirer,‖ parfois, dans la tourmente,L’esprit de ces grands morts‖ et le vaste horizon ;Mais ma pensée à moi‖ chaque jour t’alimente,Et, comme l’air vital,‖ elle emplit ta maison.
C’est là qu’est ta vertu,‖ ta grandeur, ton asile,Là, plus fort et livrant‖ des combats glorieux,Tu peux, libre et vainqueur‖ dans un monde servile,Ennoblir avec toi‖ tes fils et tes aïeux.
Là tu peux, chaque jour‖ montant d’une victoire,Humble comme je fus,‖ sans sortir du réel,Dépasser ces sommets‖ du globe et de l’histoireQue je n’ai pas connus…‖ mais qui sont loin du ciel !
Herman
Mon front triste étincelle‖ au feu de ta paroleComme les noirs sapins‖ sous ce rayon vermeil,Chère âme d’une sainte,‖ et ta douce auréoleA réchauffé mon cœur,‖ plus que ce beau soleil.
Non, ce n’est pas un rêve,‖ un fantôme, une flammeQue mon ivresse allume‖ et qu’éteindront les vents !Esprits qui me parlez‖ vous êtes bien vivants ;Je vous vois, je vous sens‖ au toucher de mon âme !
Je dépouille à vos pieds‖ ma faiblesse et mon deuil ;Sur l’échelle d’azur‖ que vous avez gravieVous me tendez la main…‖ et j’ai touché le seuilDu monde où vous vivez‖ la véritable vie.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 16((aa)) 5(aabb) 8(aabccb) 28(abab) 3(abba) 1(b)
- Mètre
- Alexandrins et décasyllabes (177 de 12, 32 de 10, 12 de 8, 4 de 6)· profil 6, 8, 5+5, 6+6
- Strophes
- 36 quatrains, 8 sizains, 3 distiquess, 1 vers isolé
- Mots à la rime
- a chaude / émeraude féminine, classiqueb gradin / jardin masculine, classiquec réveille / corbeille féminine, classiqued fronts / rhododendrons masculine, classiquee étranges / anges féminine, classiquef lieu / Dieu masculine, classiquea rêve / s’élève féminine, classiqueb étonnement / firmament masculine, classiquea d’âmes / flammes féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec joie / proie féminine, classiqued excité / l’éternité masculine, classiquee dévie / vie féminine, classiquea jour / tour masculine, classiqueb ancienne / sienne féminine, classiquec lieux / merveilleux masculine, classiqued patrie / varie féminine, classiquee douceurs / sœurs masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb fierté / beauté masculine, classiquea Thermopyles / fertiles féminine, classiqueb moissons / leçons masculine, classiquec trempée / épée féminine, classiquea immortelle / étincelle féminine, classiqueb exploits / lois masculine, classiquec d’Homère / mère féminine, classiquea rêve / glaive féminine, classiqueb festin / destin masculine, classiquec lyres / sourires féminine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquec rides / arides féminine, classiquea craintes / saintes féminine, classiqueb côtés / insultés masculine, classiquec nombre / l’ombre féminine, classiquea vengeresse / Grèce féminine, classiqueb soldats / Léonidas masculine, classiquec ombrages / sages féminine, classiquea surhumaine / romaine féminine, classiqueb fois / lois masculine, classiquea tristesse / jeunesse féminine, classiqueb abattement / moment masculine, classiquea tâche / lâche féminine, classiqueb dieux / cieux masculine, classiquea foule / s’écroule féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea laticlaves / esclaves féminine, classiqueb flatteurs / délateurs masculine, classiquea entière / fière féminine, classiqueb indompté / liberté masculine, classiquea l’histoire / victoire féminine, classiqueb fort / mort masculine, classiquea antique / cantique féminine, classiqueb Vaucouleurs / fleurs masculine, classiquea t’apprendre / tendre féminine, classiqueb assaillants / vaillants masculine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb genoux / doux masculine, classiquea paysanne / cabane féminine, classiqueb pays / j’obéis masculine, classiquea murmure / armure féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb résolus / plus masculine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea courage / l’orage féminine, classiqueb l’autel / ciel masculine, classiquea entière / bannière féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea s’approche / reproche féminine, classiqueb bouclier / chevalier masculine, classiquea âme / blâme féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea enfance / France féminine, classiqueb crois / croix masculine, classiquea temple / l’exemple féminine, classiqueb poursuivais / mauvais masculine, classiquea folie / s’humilie féminine, classiqueb fier / fer masculine, classiquea bien / rien masculine, classiqueb élève / rêve féminine, classiquea nuit / conduit masculine, classiqueb l’abîme / magnanime féminine, classiquea ouverts / vers masculine, classiqueb courage / langage féminine, classiquea tête / défaite féminine, classiqueb adieux / aïeux / dieux masculine, classiquea l’herbe / superbe féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea magnanimes / intimes féminine, classiqueb passion / ambition masculine, classiquea étincelle / chapelle féminine, classiqueb constant / instant masculine, classiquea inféconde / monde féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea banales / annales féminine, classiqueb soleils / conseils masculine, classiquea tourmente / t’alimente féminine, classiqueb horizon / maison masculine, classiquea asile / servile féminine, classiqueb glorieux / aïeux masculine, classiquea victoire / l’histoire féminine, classiqueb réel / ciel masculine, classiquea parole / auréole féminine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquea deuil / seuil masculine, classiqueb gravie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
225 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources