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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le livre d’un père, 1877

III. À Versailles

Victor de Laprade· 22 quatrains, octosyllabes, 88 vers

Chers petits, qui voulez me suivreLorsque je m’embarque à tout vent,Vous sans qui je ne puis pas vivreEt que je quitte si souvent !

Après notre adieu triste et tendre,Lorsque vous rêvez entre vous,Vous dites, cherchant à comprendre :« Où va donc le père sans nous ? »

Chers bien-aimés, quand je vous laisse,Quand je fuis la chère maison,Ce n’est ni plaisir ni richesseQue je poursuis à l’horizon.

Nul rêve d’un sort plus prospère,Rien que l’inflexible devoir,N’arrache ainsi votre vieux pèreÀ vos baisers de chaque soir.

Sans prendre garde à ma souffranceEt sans nulle pitié pour moi,Dans le grand conseil de la FranceOn m’a mis… je ne sais pourquoi !

Si c’est, mon Dieu ! parce que j’aimeSa grandeur et sa liberté,Le poids de cet honneur suprême,Je l’ai peut-être mérité.

Je n’ai pu combattre pour elle ;C’est là ce qui valait le mieux.Hélas ! pour venger sa querelleJe suis infirme et je suis vieux !

Mais chacun lutte à sa manièrePour la cause qu’il doit servir.Les lois, je ne sais pas les faire,Et j’aime mieux leur obéir.

Je sais peut-être comme on dardeEn face, à l’ennemi vainqueur,Un mot qui s’enfonce et qu’il gardeSans pouvoir l’ôter de son cœur.

La haine, à défaut du génie,M’arma du trait juste et malin ;Et je sais que mon ironieLes irrite encore à Berlin.

Je sais qu’excitant l’espérance,Lus dans nos plus humbles cantons,Mes vers ont, au nom de la France,Fait pleurer les soldats bretons ;

Que, dans nos revers pleins de gloire,Pour entretenir sa vigueur,Maint fils du Rhône ou de la LoireSe les est récités par cœur.

D’autres sont orateurs sublimes ;J’ai rêvé de moindres emplois.Pourquoi donc m’ôter à mes rimes ?Assez de gens feront les lois !

Et cependant, puisqu’on m’inviteÀ des maux qu’il faut partager,Oublions tout et partons vite ;Restons autant que le danger.

C’est pourquoi de ces deux annéesVous eûtes de si faibles parts ;Pourquoi dans ces tristes journées,À peine arrivé, je repars.

C’est ainsi que je vous délaisse,Mes chers petits, mes seuls amours,Que je passe au loin ma vieillesse,Sans vous embrasser tous les jours.

Mon esprit s’éteint, mon cœur s’useLoin de vous et loin du soleil ;Et, certes, ce n’est pas la MuseQui m’ôte ainsi force et sommeil !

De l’arène retentissanteOù j’entends ces fauves clameurs,La Muse, hélas ! est bien absente…Ce n’est pas d’elle que je meurs !

Je succombe à de vieilles peines,Aux regrets, aux espoirs trahis ;Mon sang est sorti de mes veinesPar les blessures du pays.

Je suis las, caduc avant l’âge ;Dieu seul pourrait me ranimer.Mon cœur, sans lutter davantage,N’a plus que la force d’aimer.

Les branches du vieux sycomoreSe brisent de tous les côtés,Et mes jours, s’il m’en reste encore,Un par un sont déjà comptés.

Que puis-je, à cette heure dernière,Contre les destins en courroux ?…Mais je suis toujours votre père,Et je veux finir près de vous.

Décembre 1873.

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a suivre / vivre féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquea tendre / comprendre féminine, classiqueb vous / nous masculine, classiquea laisse / richesse féminine, classiqueb maison / l’horizon masculine, classiquea prospère / père féminine, classiqueb devoir / soir masculine, classiquea souffrance / France féminine, classiqueb moi / pourquoi masculine, classiquea j’aime / suprême féminine, classiqueb liberté / mérité masculine, classiquea elle / querelle féminine, classiqueb mieux / vieux masculine, classiquea manière / faire féminine, classiqueb servir / obéir masculine, classiquea darde / garde féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea génie / ironie féminine, classiqueb malin / Berlin masculine, classiquea l’espérance / France féminine, classiqueb cantons / bretons masculine, classiquea gloire / Loire féminine, classiqueb vigueur / cœur masculine, classiquea sublimes / rimes féminine, classiqueb emplois / lois masculine, classiquea m’invite / vite féminine, classiqueb partager / danger masculine, classiquea années / journées féminine, classiqueb parts / repars masculine, classiquea délaisse / vieillesse féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquea s’use / Muse féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea retentissante / absente féminine, classiqueb clameurs / meurs masculine, classiquea peines / veines féminine, classiqueb trahis / pays masculine, classiquea l’âge / davantage féminine, classiqueb ranimer / d’aimer masculine, classiquea sycomore / encore féminine, classiqueb côtés / comptés masculine, classiquea dernière / père féminine, classiqueb courroux / vous masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources