Le livre d’un père, 1877
XX. Loin du foyer
Enfin, voici la maison pleine !Elle était sombre, il y fait jour ;On y gazouille à perdre haleine…Les chers oiseaux sont de retour.
Voici l’heure tant ajournée !J’ai là tous ceux que j’y rêvais,Vous tous, près de la cheminée,Enfants !… Et c’est moi qui m’en vais.
Quand la couvée est réunie,Moi, qui d’eux tous ai tant besoin,Je pars… quelle amère ironie !Je pars seul et m’en vais bien loin.
Ma chambre était froide, était nue,J’y vivais morne et désolé…Et quand la joie est revenue,Pourquoi donc me suis-je envolé ?
On me disait : « Voici la neigeEt les longues nuits sans sommeil,Le froid, l’épais brouillard, que sais-je ?Ton cœur a besoin de soleil.
« Va-t’en vers la terre odorante,La terre où fleurit l’oranger,Où passa ta jeunesse errante,Où tu n’es pas un étranger.
« Bien souvent tu menas ton rêveÀ travers champs, sur ces hauteursOù chacun de nos pas soulèveUn flot d’ineffables senteurs.
« Tu sais qu’on y respire un baume,Et que son soleil tout puissantRefait, atome par atome,Les trésors de l’âme et du sang.
« Tu la connais, cette nature,Si riche d’ardentes couleurs,Où le vers fleurit sans culture,Entre les vignes et les fleurs.
C’est là qu’à ta pensive aurore,La Muse, à travers les buissons,A, d’une voix libre et sonore,Dicté ses premières chansons.
« Là, sous les pins et les yeuses,Tu sais qu’il est plus d’un manoirDont les grandes portes joyeusesS’ouvriront pour te recevoir ;
« Que les amitiés empressées,Les propos charmants, les beaux vers,Effaceront de tes penséesLa noire empreinte des hivers.
« Le soleil fut ton premier maître ;C’est à lui de te rajeunir…Va-t’en là-bas, va-t’en renaîtreÀ la chaleur du souvenir !
« Reviens sur la terre enchantéeOù tu cueillis les pommes d’or ;Tu peux, vieux lutteur, comme Antée,T’y relever poète encor. »
Ainsi parlait un docteur sage ;J’ai voulu suivre ce conseil.Avec les oiseaux de passageJ’ai fui du côté du soleil.
Je souffrais de l’âpre froidure ;Les grands cygnes étaient partis,Et pour courir même aventureJe vous ai quittés, chers petits !
Mais en vain la blonde ProvenceAux chansons veut me convier,Sur ses coteaux ornés d’avanceEt du myrte et de l’olivier ;
En vain du sol où je voyageUn écho jaillit sous mes pas…La Muse qui chante à mon âgeEst muette où vous n’êtes pas.
Les clartés, les parfums que j’aime,Les voix du monde aérien,Les torrents, le chêne lui-même,À mon cœur ne disent plus rien.
J’ai cessé de voir et d’entendreDans l’âme du vaste univers ;Une voix plus humble et plus tendreMe dictera mes derniers vers.
Enfants ! c’est la Muse modesteQui tient nos cœurs purs et joyeux.Le seul poème qui me reste,Je le lis, tout bas, dans vos yeux.
Quel espoir m’entraîne et m’agiteLoin de nos retraits familiers ?Où trouverai-je un plus doux gîteEt des cœurs plus hospitaliers ?
Au prix des souffrances de l’âme,De l’exil, presque des remords,Faut-il payer l’amer dictameQui soulage à peine mon corps ?
Hélas ! s’il me faut pour revivreUn air plus tiède, un ciel plus doux.Ne puis-je, à côté de mon livre,Trouver mon soleil près de vous ?
Enveloppé de votre haleine,Serré dans vos bras grands ouverts,Comme le bélier dans sa laine,Je braverais les noirs hivers.
Mais, puisqu’un autre arrêt l’emporte,Que c’est votre avis, ce matin,Que la science est la plus forteEt m’ordonne un soleil lointain…
De la Provence coutumièreJe reprends le tiède sentier ;Dans ses parfums, dans sa lumière,Je me plongerai tout entier.
Mon corps, mon cœur, ma poésieRajeunis dans ces lieux brillants,De ces bains de chaude ambroisieSortiront joyeux et vaillants.
Oui, la vigueur me fait envie !Mon grand combat n’est pas livré ;Je veux m’attacher à la vie,Car c’est pour vous que je vivrai.
C’est à moi, dans notre nuit sombre,De vous diriger par la mainLoin de l’ornière et du grand nombre,De vous montrer votre chemin ;
De vous enseigner, par l’exemple,Sans nuls pensers ambitieux,A dresser dans votre âme un templeAu sévère honneur des aïeux.
Lorsque, en la tourmente où nous sommes,Vous saurez combattre et souffrir,Chers enfants ! vous serez des hommes,Et j’aurai le droit de mourir.
Décembre 1873.
Versification
- Forme
- 32 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 32(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 32 quatrains
- Mots à la rime
- a pleine / haleine féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiquea ajournée / cheminée féminine, classiqueb rêvais / vais masculine, classiquea réunie / ironie féminine, classiqueb besoin / loin masculine, classiquea nue / revenue féminine, classiqueb désolé / envolé masculine, classiquea neige / sais-je féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea odorante / errante féminine, classiqueb l’oranger / étranger masculine, classiquea rêve / soulève féminine, classiqueb hauteurs / senteurs masculine, classiquea baume / atome féminine, classiqueb puissant / sang masculine, non classiquea nature / culture féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea aurore / sonore féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea yeuses / joyeuses féminine, classiqueb manoir / recevoir masculine, classiquea empressées / pensées féminine, classiqueb vers / hivers masculine, classiquea maître / renaître féminine, classiqueb rajeunir / souvenir masculine, classiquea enchantée / Antée féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea sage / passage féminine, classiqueb conseil / soleil masculine, classiquea froidure / aventure féminine, classiqueb partis / petits masculine, classiquea Provence / d’avance féminine, classiqueb convier / l’olivier masculine, classiquea voyage / âge féminine, classiqueb pas masculine, classiquea j’aime / lui-même féminine, classiqueb aérien / rien masculine, classiquea d’entendre / tendre féminine, classiqueb univers / vers masculine, classiquea modeste / reste féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea m’agite / gîte féminine, classiqueb familiers / hospitaliers masculine, classiquea l’âme / dictame féminine, classiqueb remords / corps masculine, classiquea revivre / livre féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea haleine / laine féminine, classiqueb ouverts / hivers masculine, classiquea l’emporte / forte féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquea coutumière / lumière féminine, classiqueb sentier / entier masculine, classiquea poésie / ambroisie féminine, classiqueb brillants / vaillants masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb livré / vivrai masculine, classiquea sombre / nombre féminine, équivalenteb main / chemin masculine, classiquea l’exemple / temple féminine, classiqueb ambitieux / aïeux masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources