Le livre d’un père, 1877
XVII. Remords
Parlez-moi souvent, bien souvent,Chers petits, venez tout me dire :Ce que vous voyez en rêvant,Ce qui vous fait pleurer ou rire.
Mes bien-aimés, il m’est si douxDe vous voir et de vous entendre,D’écouter ce que dit en vousVotre bon cœur joyeux et tendre !
Parlez ! Remplissez la maisonDes éclats de votre voix fraîche ;Parlez sans rime ni raison…Parlez ! chantez ! qui vous empêche ?
Le tapage que vous ferez,Vos cris… je les absous d’avance,Jamais vous ne m’affligerez,Chers petits, que par le silence.
Seul à seul ou tous à la fois,Disons-nous toujours quelque chose !Mais que j’entende votre voix :Sinon, me voilà tout morose.
Parlez-moi, ne me cachez rien ;Vous n’avez pas peur, je l’espère !Jamais, quand il vous aime bien,On ne parle assez à son père.
Je vous ai souvent racontéMes souvenirs si vifs encore.Vos grands parents et leur bonté…Vous savez si je les adore.
S’ils furent tendres, indulgents,Leurs portraits sont là pour le dire ;Voyez ces yeux intelligentsQui vous cherchent pour vous sourire.
Ces deux grands cœurs en qui j’ai foiM’ont dit, à leur heure dernière :« Mon fils, je suis content de toi ! »C’est le prix de ma vie entière.
Eh bien, quand je songe à ces mortsQui m’ont absous de toute faute,Je me sens au cœur un remords,Et je le confesse à voix haute.
Je n’ai pas fait tout mon devoirEnvers ces âmes généreuses :J’aurais pu, dans l’humble manoir,Les rendre ici-bas plus heureuses ;
Si ma bouche eût dit seulementLa moitié des tendres penséesQui, du fond de mon cœur aimant,Leur étaient tout bas adressées ;
S’ils avaient vu, dans leurs douleurs,Quand je composais mon visage,Jaillir quelques-uns de ces pleursDont j’arrose ici leur image ;
Si toujours, sans leur rien celer,Sans retenir une caresse,Près d’eux j’avais su mieux parlerLe langage de ma tendresse.
Mais, hélas ! je gardais mon cœurMuet en leur douce présence,Et je gâtais notre bonheurEn les aimant trop en silence.
Faites mieux, mes petits chéris,Soyez meilleurs que moi, de grâce !Ouvrez-moi vos jeunes esprits,Dites-moi tout ce qui s’y passe.
Votre amour n’est pas un secret ;Qu’il me parle et que je le voie !Plus tard vous auriez le regretDe m’avoir privé d’une joie.
Parlez-moi, ne me cachez rien ;Vous n’avez pas peur, je l’espère !Jamais, quand il vous aime bien,On ne parle assez à son père.
Juin 1875.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a souvent / rêvant masculine, classiqueb dire / rire féminine, classiquea doux / vous masculine, classiqueb entendre / tendre féminine, classiquea maison / raison masculine, classiqueb fraîche / empêche féminine, classiquea ferez / m’affligerez masculine, classiqueb d’avance / silence féminine, classiquea fois / voix masculine, classiqueb chose / morose féminine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb l’espère / père féminine, classiquea raconté / bonté masculine, classiqueb encore / adore féminine, classiquea indulgents / intelligents masculine, classiqueb dire / sourire féminine, classiquea foi / toi masculine, classiqueb dernière / entière féminine, classiquea morts / remords masculine, classiqueb faute / haute féminine, classiquea devoir / manoir masculine, classiqueb généreuses / heureuses féminine, classiquea seulement / aimant masculine, classiqueb pensées / adressées féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb visage / image féminine, classiquea celer / parler masculine, classiqueb caresse / tendresse féminine, classiquea cœur / bonheur masculine, classiqueb présence / silence féminine, classiquea chéris / esprits masculine, classiqueb grâce / passe féminine, classiquea secret / regret masculine, classiqueb voie / joie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources