Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le livre d’un père, 1877

XLIII. Travaillons

Victor de Laprade· 28 quatrains, octosyllabes, 112 vers

Mes enfants, il faut qu’on travaille !Il faut tous, dans le droit chemin,Faire un métier, vaille que vaille,Ou de l’esprit ou de la main.

Nul ici-bas ne se repose.Il n’est rien d’inerte et d’oisif,Ni l’oiseau, ni même la rose,Ni ce vieux front chauve et pensif.

La fleur travaille sur la branche ;Le lis, dans toute sa splendeur,Travaille à sa tunique blanche,L’oranger à sa douce odeur.

Si la sève, oisive et sans force,Dormait sans aider au soleil,Comment, sur cette noire écorce,Apparaîtrait un fruit vermeil !

Voyez cet oiseau qui voltigeVers ces brebis, sur ces buissons…N’a-t-il rien qu’un joyeux vertige ?Ne songe-t-il qu’à ses chansons ?

Il songe aux petits qui vont naîtreEt leur prépare un nid bien doux ;Il travaille, il souffre peut-être,Comme un père l’a fait pour vous.

Ce bon cheval qui vous ramèneSur les sentiers grimpants des bois,Croyez-vous qu’il n’ait point de peineÀ vous porter quatre à la fois ?

Et pourtant c’est comme une fêteLorsqu’il vous sent tous sur son dos ;Les autres jours, la pauvre bêteTraîne de bien plus lourds fardeaux.

Entendez crier la charrueTout près de vous, là, dans ce champ ;Voici l’attelage qui sueEt qui fume au soleil couchant.

Ils y vont de toutes leurs forces,Et de la tête et du poitrail,Ces deux grands bœufs aux jambes torses.Certes, c’est là du bon travail !

Là-bas, le chien court, saute, aboieEt poursuit brebis et béliers…Croyez-vous que c’est de la joie,Qu’il folâtre sous les halliers ?

Il va, grondé, battu peut-être,De l’un à l’autre en s’essoufflant ;Il va, sur un signe du maître,Rassembler le troupeau bêlant.

Mais qui bourdonne à mes oreilles ?Regardez bien ! vous pourrez voirNos chères petites abeillesQui butinent dans le blé noir.

C’est pour vous que ces ouvrièresTravaillent de tous les côtés ;Sur les jasmins, sur les bruyères,Elles vont cueillir vos goûters.

En rentrant vous serez bien aisesDe trouver votre couvert mis,D’avoir encore, après les fraises,Un miel brun sur votre pain bis.

Quand, pour mieux finir la journée,Le soir, allumant un bon feu,Près de la grande cheminéeVous inventerez quelque jeu ;

Si, dans un coin, seul, en silence,Penchant la tête et fermant l’œil,Pendant que l’on rit, que l’on danse,Je m’étends sur mon vieux fauteuil ;

À me voir sans parler ou lire,Sans plus faire un geste, un effort,Vous direz, avec un sourire :Voilà le père qui s’endort.

Non, je ne dors pas, je voyageAvec vous en maints lieux divers ;Et, pour vous prêcher le courage,Chers petits, je vous fais ces vers.

Ils ne vont pas tout d’une haleine,Ils ne me tombent pas du ciel ;Et ce n’est pas non plus sans peine.Que les abeilles font leur miel.

Sachez qu’une belle pensée,Qu’une image aux vives couleurs,N’est pas cueillie ou ramasséeComme un fruit ou comme une fleur.

Quand j’ai rencontré, d’aventure,Un grand vers, des traits éclatants…Dans mon âme et dans la nature,C’est que j’avais fouillé longtemps.

Dieu seul a le travail facile.L’univers est toujours disposSous ses doigts, et toujours docile…Et Dieu n’est jamais en repos.

À toute heure il ordonne, il créeUn astre, un monde, un cœur béni ;Il étend son œuvre sacrée,Sans fin, dans l’espace infini.

Et nous, qu’il fit à son image,Armés de l’esprit créateur,Nous avons tous un noble ouvrage,Un monde à faire en notre cœur.

Nous pouvons agrandir la vie,L’emplir de lumière et d’amour,Rien qu’en travaillant, purs d’envie,À notre pain de chaque jour.

Il n’est point de peine perdueEt point d’inutile devoir ;La récompense nous est due,Si nous savons bien la vouloir.

Le moindre effort l’accroît sans cesse,Surtout s’il a fallu souffrir.Travaillez donc, et sans faiblesse.Ne plus travailler, c’est mourir.

Avril 1875.

Versification

Forme
28 quatrains (quatrains)
Rimes
28(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
28 quatrains
Mots à la rime
a travaille / vaille féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb d’oisif / pensif masculine, classiquea branche / blanche féminine, classiqueb splendeur / odeur masculine, classiquea force / écorce féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea voltige / vertige féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea naître / peut-être féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea ramène / peine féminine, classiqueb bois / fois masculine, classiquea fête / bête féminine, classiqueb dos / fardeaux masculine, classiquea charrue / sue féminine, classiqueb champ / couchant masculine, non classiquea forces / torses féminine, classiqueb poitrail / travail masculine, classiquea aboie / joie féminine, classiqueb béliers / halliers masculine, classiquea peut-être / maître féminine, classiqueb s’essoufflant / bêlant masculine, classiquea oreilles / abeilles féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea ouvrières / bruyères féminine, classiqueb côtés / goûters masculine, classiquea aises / fraises féminine, classiqueb mis / bis masculine, classiquea journée / cheminée féminine, classiqueb feu / jeu masculine, classiquea silence / danse féminine, classiqueb l’œil / fauteuil masculine, classiquea lire / sourire féminine, classiqueb effort / s’endort masculine, classiquea voyage / courage féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea pensée / ramassée féminine, classiqueb couleurs / fleur masculine, non classiquea d’aventure / nature féminine, classiqueb éclatants / longtemps masculine, classiquea facile / docile féminine, classiqueb dispos / repos masculine, classiquea crée / sacrée féminine, classiqueb béni / infini masculine, classiquea image / ouvrage féminine, classiqueb créateur / cœur masculine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea perdue / due féminine, classiqueb devoir / vouloir masculine, classiquea cesse / faiblesse féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources