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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le livre des adieux, 1874‑1880

IX. Adieu a la muse

Victor de Laprade· 47 quatrains, alexandrins, 188 vers

I

Pars et remporte au ciel‖ le meilleur de mon âme,O souffle inspirateur‖ qui réglais tout en moi ;Quitte ce corps vieilli,‖ ce cœur triste et sans flamme,Muse ! il n'y reste rien‖ qui soit digne de toi.

Muse, je te dois tout,‖ mes courts instants de joie.Ma sereine vigueur‖ à porter les ennuis,La clarté qui m'attire‖ et m'a montré ma voie.Ce que j'ai rêvé d'être‖ et le peu que je suis.

Toi seule, à travers l'âme‖ et la nature entière,As porté devant moi‖ l'infaillible flambeau,O Muse ! Et c'est par toi,‖ ma force et ma lumière,Que j'essayai le bien,‖ que j'entrevis le beau.

Tu m'as fait adorer‖ des splendeurs invisiblesDans la morne épaisseur‖ des ombres d'ici-bas ;Tu m'as fait parcourir,‖ aux seuls endroits paisibles.Ce globe ensanglanté‖ par tant d'affreux combats.

J'ai passé, plein de toi,‖ sur les monts, sur les pentes.Dans les halliers impurs,‖ au bord d'infectes eauxProdigues de poisons‖ et de bêtes rampantes…Je n'ai vu que le ciel,‖ ouï que les oiseaux.

Sur l'ortie et l'ajonc‖ tu me cueillais des roses,De douces pommes d'or‖ sur les hideux buissons ;Des funèbres soupirs‖ sortant de toutes chosesTu m'aidais à former‖ de joyeuses chansons.

Dans la ville, au milieu‖ des haines, des souillures,Tu peuplais de tes fleurs‖ mes austères chemins ;Par toi, sourd aux clameurs,‖ à l'envie, aux injures,Je bénissais la terre‖ et j'aimais les humains.

Soigneuse de mon cœur,‖ comme une chaste mère,Sous tes voiles d'azur‖ lu me cachais le mal ;J'ai marché sans rien voir‖ de bas et d'éphémère,Ne quittant pas des yeux‖ l'éternel idéal.

Dans ce siècle haineux‖ où l'on s'entre-dévore,Croyant de la beauté,‖ j'ignorais nos laideurs ;Tu dirigeais ma foi‖ vers la future aurore,Et j'y nageais d'avance‖ en des flots de splendeurs.

Tu me gardais, ô Muse,‖ enfant parmi les hommes :Hier encore, en pleurant‖ des forfaits odieux,Je nous voyais meilleurs,‖ hélas ! que nous ne sommes,Et la seule vieillesse‖ a dessillé mes yeux.

Alors tu m'as sauvé‖ du doute et du blasphème,Grâce au noble avenir‖ qu'il est bon d'entrevoir ;Tu m'emportas sans cesse‖ au-dessus de moi-même ;J'y trouve et j'y conserve‖ une vertu, l'Espoir.

II

Muse, as-tu bien connu‖ la ferveur de mon culte ?Sais-tu ce que j'ai fait‖ dans l'ombre, à chaque pas,Pour qu'un grain de poussière‖ et l'ombre d'une insulteSur tes pieds adorés‖ ne rejaillissent pas ?

Je te portais en moi‖ comme on porte un calice,Et tenant haut mon cœur‖ dépouillé de mes sens,Tel qu'un prêtre à l'autel‖ durant le sacrifice.Je te cachais aux yeux‖ sous des voiles d'encens.

Je ne t'enseignai point‖ l'ivresse et le délire :L'esprit pur dans mes vers‖ domptait la passion.Et je n'ajoutai pas‖ une corde à ta lyrePour la mollesse infâme‖ ou l'âpre ambition.

Je n'ai point détrempé‖ tes fibres sous mes larmes :Rebelle aux vains plaisirs‖ comme aux lâches douleurs,Je n'ai pleuré qu'au temps‖ des civiques alarmes,Et je portais du fer‖ sous tes myrtes en fleurs.

Je ne t'ai jamais fait‖ encenser le vulgaire ;Jamais pour des bravos,‖ ou pour des gains plus sûrs,Mon vers ne courtisa,‖ pâle thuriféraire,L'obscène multitude‖ ou les pouvoirs impurs.

Ami des laboureurs,‖ du peuple qui travaille,J'ai dit sa vertu simple‖ et soutenu ses droits ;Mais je n'ai pas hurlé‖ d'hymnes à la canailleAprès avoir chanté‖ les naissances des rois.

Je sais en quel mépris,‖ reine de l'harmonie,Tu tiens les vils railleurs‖ et leur rire hébété ;L'amour et le respect‖ sont l'âme du génie ;Il combat et s'indigne‖ avec sérénité.

Tes saints courroux n'ont rien‖ des fureurs populaires.Quand Dieu t'appelle à l'œuvre‖ et qu'il faut obéir,Le pur enthousiasme‖ éclate en tes colères,Et, terrible aux méchants,‖ tu frappes sans haïr.

Ainsi, lorsque alarmé‖ de sinistres augures,J'ai suscité ton fouet‖ sous un règne fatal,Je ne t'abaissais pas‖ à venger mes injures,Et je n'eus, comme loi,‖ d'ennemi que le mal.

Soldat de l'idéal,‖ vengeur des droits de l'âme,Je ne t'ai point soumise‖ aux tribuns insensés,Et de sa gaine d'or‖ je n'ai tiré ta lameQu'au nom de la pudeur‖ et des dieux offensés.

Un seul jour, l'œil sanglant‖ et l'écume à la bouche,J'ai voulu de ma haine‖ embraser tous les cœurs,Je t'ai de Némésis‖ prêté l'accent farouche…La France agonisait‖ sous d'horribles vainqueurs.

Toi qui sondas mes reins,‖ ma poitrine meurtrie.Muse, et seule as compté‖ tous les pleurs de mes yeux.Tu sais si je frémis‖ à ce mot : la Patrie,Tu sais l'ardent amour‖ que je porte aux aïeux !

Muse ! avant que je rentre‖ en l'éternel silence.Témoignons devant tous‖ de notre ferme foi :Répétons-le, tous deux,‖ ce nom sacré de France…Tu le feras redire‖ à de meilleurs que moi.

J'ai fait ce que j'ai pu !‖ languissante et fragile,Ma fibre a sous tes doigts‖ faiblement résonné :J'ai confessé, du moins,‖ la France et l'Évangile,J'ai fait ce que j'ai pu…‖ je serai pardonné !

Qu'importe si la foule‖ ignore mes ouvrages !Tu ne m'as rien dicté‖ qui me laisse un remords.Et nul fantôme impur‖ évoqué de mes pagesNe troublera mon âme‖ à l'heure de la mort.

III

Mais si je t'abritai‖ des souillures humaines,Si mon vers pur et fier‖ garda tes chastes lois,Muse, ô mon seul recours,‖ ma force dans mes peines,Connais ma vie entière‖ et ce que je te dois.

Prêtresse des hauts lieux,‖ sérénité suprême,L'amour que j'ai pour toi,‖ tu me l'as bien renduContre les noirs destins,‖ les hommes et moi-même,Sur mes âpres sentiers‖ tu m'as bien défendu.

Par toi, sans m'arracher‖ une note plaintive.Le mal sur moi s'épuise‖ et j'en reste vainqueur ;Sous l'ongle du vautour‖ qui ronge ma chair viveMes vers calmes et forts‖ jaillissent de mon cœur.

Qu'est-ce que la douleur ?‖ Effroyable mystèreQui torture l'esprit‖ aussi bien que le corps !Mais ces cris de mes os,‖ ta voix les a fait taire,Et tu forces mon âme‖ à rendre des accords.

Pour arriver à toi‖ tout m'était un obstacle.Les besoins du présent,‖ l'effroi de l'avenir…Mais j'avais entr'ouvert,‖ un soir, ton tabernacle,Et dès qu'on t'aperçoit‖ on veut t'appartenir.

Je l'ai voulu ! poussé,‖ forcé sur d'autres routes.Mais vers ce but toujours‖ dirigeant mon sillon !Je l'ai voulu ! j'osai,‖ malgré mes propres doutes ;Les sarcasmes des sots‖ m'étaient un aiguillon.

Jamais, sur tes autels,‖ les sombres destinéesNe laissaient ma ferveur‖ s'épandre un jour entier ;Mais je te retrouvais‖ en mes nuits obstinéesEt j'oubliais dans l'art‖ les soucis du métier.

La vie est un combat,‖ telle est la loi commune :Et l'amant du vrai beau,‖ le poète insoumis,L'homme qui tient son cœur‖ plus haut que sa fortuneLui qui ne veut qu'aimer‖ n'a que des ennemis.

Au vol de l'esprit pur,‖ ici-bas, tout s'oppose ;Les biens comme les maux‖ retardent son essor,Mille obstacles chéris‖ tiennent la route close,A chaque heure qui sonne‖ il en survient encor ;

Je les connus bien peu,‖ ces obstacles qu'on aime !Mille ennemis plus forts‖ nous tenaient séparés,O Muse, et pour l'honneur,‖ pour la vie elle-même.Ce sont de vrais combats‖ que nous avons livrés.

Grâce à loi j'ai vaincu !‖ mon œuvre est achevée,Mais tu sais à quel prix‖ et sous quelles clameurs.Mon œuvre ! elle n'est pas‖ celle que j'ai rêvée ;Merci pourtant, ô Muse,‖ elle est faite et j'en meurs !

Jamais la paix, un jour‖ certain, un travail libre !Sur toutes mes ardeurs‖ soufflait un froid mauvais.Un ongle dans mes flancs‖ déchirait quelque fibre,Mais je prenais ta main‖ et tu me relevais.

Aux heures de l'esprit‖ heurtant ma faible porteEt de son poing grossier‖ brisant tous les verroux,La prose, chaque jour‖ plus altière et plus forte,Faisait tonner chez moi‖ ses stupides courroux.

Mon sang se révoltait‖ dans ma chair frémissante,Je tombais éperdu,‖ Muse, de ta hauteur ;Mais toi, tu ravivais‖ l'âme toute-puissanteEt reprenais ton œuvre,‖ ô souffle créateur !

Ainsi le vil caillou,‖ lancé dans l'eau profonde,La ride à la surface‖ et l'agite un moment ;Il ne saurait troubler‖ pas plus qu'arrêter l'ondeQu'une pente amoureuse‖ entraîne doucement.

Après un court frisson,‖ je rentrais sur ma voieMarchant vers les devoirs‖ qui m'attendaient ailleurs,Vers d'autres ennemis‖ affrontés avec joie.Et je me reposais‖ dans ces combats meilleurs.

Oublions tout ! hormis‖ tes dons. Muse immortelle.Qui me tiens libre et fort‖ au sein de la douleur ;Toi par qui chaque jour‖ l'esprit se renouvelle,Réchauffant mes vieux os‖ de sa jeune chaleur.

Jusqu'ici, pas à pas,‖ tu voulus bien me suivre.Mais, pars, laisse-moi seul,‖ je n'ai plus qu'à souffrir.Porte à d'autres tes soins,‖ j'ai fait mon dernier livre,Va-t'en !… Tu reviendras‖ pour m'aider à mourir !

Tous ceux par qui je fus‖ honnête homme et poète,Et le père et la mère‖ et les braves aïeux,Évoques avec toi‖ seront à cette fête,Lorsque ta douce main‖ me fermera les yeux.

Et je les rouvrirai‖ dans la lumière ardenteDont le doute à jamais‖ fuit les rayons vainqueursDans ces concerts ouïs‖ par Virgile et par Dante,Où, sans nuls désaccords,‖ chanteront tous les cœurs.

Là, tu ne seras plus‖ une autre que moi-même.Ton esprit et le mien‖ se fondront sans retour ;Et je m'enivrerai,‖ dans notre hymen suprême.D'éternelle raison‖ et d'éternel amour.

Au Perrey, septembre 1877.

Versification

Forme
47 quatrains (quatrains)
Rimes
47(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
47 quatrains
Mots à la rime
a âme / flamme féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb ennuis / suis masculine, classiquea entière / lumière féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquea invisibles / paisibles féminine, classiqueb d'ici-bas / combats masculine, classiquea pentes / rampantes féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea souillures / injures féminine, classiqueb chemins / humains masculine, classiquea mère / d'éphémère féminine, classiqueb mal / idéal masculine, classiquea s'entre-dévore / aurore féminine, classiqueb laideurs / splendeurs masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb odieux / yeux masculine, classiquea blasphème / moi-même féminine, classiqueb d'entrevoir / l'Espoir masculine, classiquea culte / insulte féminine, classiqueb pas masculine, classiquea calice / sacrifice féminine, classiqueb sens / d'encens masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb passion / ambition masculine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquea vulgaire / thuriféraire féminine, classiqueb sûrs / impurs masculine, classiquea travaille / canaille féminine, classiqueb droits / rois masculine, classiquea l'harmonie / génie féminine, classiqueb hébété / sérénité masculine, classiquea populaires / colères féminine, classiqueb obéir / haïr masculine, classiquea augures / injures féminine, classiqueb fatal / mal masculine, classiquea l'âme / lame féminine, classiqueb insensés / offensés masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea meurtrie / Patrie féminine, classiqueb yeux / aïeux masculine, classiquea silence / France féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea fragile / l'Évangile féminine, classiqueb résonné / pardonné masculine, classiquea ouvrages / pages féminine, classiqueb remords / mort masculine, non classiquea humaines / peines féminine, classiqueb lois / dois masculine, classiquea suprême / moi-même féminine, classiqueb rendu / défendu masculine, classiquea plaintive / vive féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea mystère / taire féminine, classiqueb corps / accords masculine, classiquea obstacle / tabernacle féminine, classiqueb l'avenir / t'appartenir masculine, classiquea routes / doutes féminine, classiqueb sillon / aiguillon masculine, classiquea destinées / obstinées féminine, classiqueb entier / métier masculine, classiquea commune / fortune féminine, classiqueb insoumis / ennemis masculine, classiquea s'oppose / close féminine, classiqueb essor / encor masculine, classiquea aime / elle-même féminine, classiqueb séparés / livrés masculine, classiquea achevée / rêvée féminine, classiqueb clameurs / meurs masculine, classiquea libre / fibre féminine, classiqueb mauvais / relevais masculine, classiquea porte / forte féminine, classiqueb verroux / courroux masculine, classiquea frémissante / toute-puissante féminine, classiqueb hauteur / créateur masculine, classiquea profonde / l'onde féminine, classiqueb moment / doucement masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb ailleurs / meilleurs masculine, classiquea immortelle / renouvelle féminine, classiqueb douleur / chaleur masculine, classiquea suivre / livre féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea poète / fête féminine, classiqueb aïeux / yeux masculine, classiquea ardente / Dante féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb retour / amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources