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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les voix du silence, 1864

XVI. Amende honorable

Victor de Laprade· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 203 vers

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe !(LAMARTINEHymne au Christ.)

I

O Christ, ta passion‖ sera donc éternelle !L’homme à percer ton cœur‖ s’exerce chaque jour ;Et l’affreux déicide,‖ hélas ! se renouvelleSans lasser nos fureurs,‖ pas plus que ton amour.

Toujours des voix en foule‖ acclament ton supplice ;Toujours, pour le subir,‖ tu redescends du ciel.Au pied du Golgotha,‖ dans ton amer calice,Chaque siècle en passant‖ vient exprimer son fiel.

On t’ôte, on te redonne‖ un sceptre dérisoireQui sert à te meurtrir‖ sur tes âpres chemins ;Et Pilate, impassible‖ en son hideux prétoire,Livre le sang du juste‖ et s’en lave les mains.

Nous, indignes témoins‖ de la grande agonie,Réveillés par trois fois,‖ nous dormons lâchement ;Et plus d’un faible ami‖ se cache ou te renieEt ne t’avouera Dieu‖ qu’à son dernier moment.

Donc tu mentais à l’homme,‖ au ciel qui te délaisse :L’arrêt en est porté‖ par la foule et ses rois,Et ce monde ironique,‖ en raillant ta promesse,Te crie : « O moribond,‖ descends-tu de la croix ? »

L’orgueil du moindre enfant‖ se rit de ta parole ;Ta loi tombe à son tour‖ sous le niveau fatal,Et le peuple, en travail‖ d’une nouvelle idole,Court adorer ses dieux‖ forgés dans le métal.

Te voilà donc vaincu‖ par l’esprit, par le glaive !Eh bien ! ton lourd tombeau‖ tu le soulèveras ;Entre tout ce qui tombe‖ et tout ce qui s’élève,Toi seul, ô divin mort,‖ tu vis et tu vivras,

Tu t’es fait du Calvaire‖ un trône impérissable ;Et ton peuple, à genoux‖ sur ces chastes hauteurs,Verra tomber, ce soir,‖ les empires de sableQue dressaient contre Dieu‖ des rois spoliateurs.

Même à cette heure, ô Christ,‖ et sur tout notre globe,Par delà ces docteurs‖ ligués pour te honnir,Tandis que les soldats‖ tirent au sort ta robe,Vois ces mille ouvriers‖ de ton règne à venir !

Partout où l’âme est libre,‖ où la terre est féconde,Où règne un autre Dieu‖ que l’or ou le canon,C’est ta loi qui demeure,‖ ô Christ ! ou qui se fonde ;Nos dernières vertus‖ ne germent qu’en ton nom.

Vainement s’unissaient,‖ pour ébranler ton culte,Le despote au sophiste‖ et le peuple aux licteurs ;Là-bas on meurt pour toi,‖ si chez nous on t’insulte ;Vois, combien de martyrs‖ pour un blasphémateur !

Vois ces soldats enfants,‖ ces vierges, ces lévitesQui s’arment de ta croix‖ et meurent sur l’autel ;Tout ce peuple en pâture‖ aux Nérons moscovites,Et qui, te prouvant Dieu,‖ se démontre immortel.

Vois, par delà les mers,‖ se choquer ces armées :La servitude expire‖ et fait place à ta loi.Tant de sang, tant de pleurs,‖ de luttes enflammées,C’est pour la liberté…‖ je veux dire pour toi.

C’est pour toi, pour panser‖ tes divines blessures,Qu’autour des lits de mort‖ et sur ces champs affreuxDes anges descendus‖ touchent de leurs mains puresLe sang noir des blessés‖ et la chair des lépreux.

On les trouve à genoux‖ sous les gibets infâmes,Chez tous les délaissés,‖ innocents ou pervers ;Elles vont, sans frémir,‖ humbles et fortes femmes,Épouser tes douleurs‖ au bout de l’univers.

C’est pour planter ta croix‖ qu’on découvre des mondes.Vers l’antique Orient‖ ramenant nos vaisseaux,La barque d’un apôtre‖ y rend les mers fécondes.Partout ton labarum‖ précéda nos drapeaux.

Ton astre, que suivaient‖ les bergers et les mages,Partout annonce à l’homme‖ une plus douce loi ;Chez les peuples enfants‖ visités par nos sages,Le véritable jour‖ ne luira qu’avec toi.

En vain nous y portons‖ notre science humaine,Nous leur prêtons nos arts,‖ nos lois, nos chars de feu ;La raison s’est éteinte‖ et l’âme existe à peineDans ces mondes vieillis‖ qui ne t’ont pas pour Dieu.

II

Et voilà qu’on proclame,‖ — ô siècle de chimères ! —Que ta parole, ô Christ,‖ pâlit à nos lumières ;Voilà qu’au Dieu vivant‖ le ver se dit pareil,Et que la lampe insulte‖ aux clartés du soleil !Ainsi tu fis de nous‖ ton image suprêmePour aider notre orgueil‖ à s’adorer lui-même !Ce ciel vide de toi,‖ ces œuvres de ta mainN’ont pour veiller sur eux‖ que le regard humain !Dans leur éternité,‖ ces mers, ce monde immense,Ce peuple de soleils‖ flottent sans providence ;Nul n’a tracé leur route‖ et nul ne les connaît,Hors l’insecte pensant‖ qui meurt sitôt qu’il naît !Le monde a pour raison‖ le seul esprit de l’homme,Et Dieu tient tout entier‖ dans le mot qui le nomme !Prenez-le donc ce mot,‖ dans son inanité,Et tâchez d’en nourrir‖ la triste humanité,Servez au lieu du Christ,‖ au lieu du pain des anges,Servez aux affamés‖ vos formules étranges.A qui pleure une mère,‖ un enfant, une sœur,Offrez ce Dieu sans voix,‖ sans regard et sans cœur ;Donnez-le pour richesse‖ à ces pauvres chaumières,A nos temps assombris‖ donnez-le pour lumières ;Donnez-le pour espoir‖ aux veuves, aux mourants,Pour seul juge aux vaincus,‖ pour seul frein aux tyrans.Tâchez que l’univers‖ un moment le proclame,Ce Dieu que chacun fait‖ et défait dans son âme,Qui pense avec Socrate‖ et meurt avec Caton,Mais qui rugit aussi‖ dans le tigre et Néron ;Qui chez un Attila‖ se retrouve et s’adore ;Qui, couvé dans la brute,‖ en Marat vient éclore ;Qui siffle avec le fouet‖ du planteur insolent,Et, dans la main du Czar,‖ s’allonge en knout sanglant.Sur le trône du Christ‖ faites qu’il règne une heure ;Puis comptez nos vertus !‖ Voyez ce qui demeure,Et ce qu’un pareil Dieu‖ garde à l’humanitéDe justice et d’amour,‖ surtout de liberté.

Prophètes du néant,‖ voyez ! le ciel est vide ;La prière tarit‖ sous votre souffle aride ;Gardant pour dieux secrets‖ le dédain et l’orgueil,L’homme a la haine au cœur‖ et l’ironie à l’œil.Comme la feuille au vent,‖ les âmes desséchées,A l’arbre de la croix‖ par le doute arrachées,Roulent en tourbillons‖ sans guide et sans chemins.Les peuplés ne sont plus‖ que des sables humains ;Et dans un noir désert‖ traversé de fantômes,Un orage éternel‖ emporte ces atomes.

Pulvérisez encore,‖ ô funèbres vainqueurs,Ce qui restait de Dieu‖ pour cimenter les cœurs ;Écrasez sur leur croix‖ le Christ et son Vicaire ;Aplatissez le monde‖ en rasant le Calvaire,Pour que les hauts Césars‖ demeurent, parmi nous,Les seules majestés‖ qu’on adore à genoux ;Que la chair et ses dieux,‖ seuls debout dans nos temples,Soient dotés chaque jour‖ de domaines plus amples ;Que les peuples, enfin,‖ tous passés au niveau,Sous le même boucher‖ ne forment qu’un troupeau.

III

A genoux ! et veillons en armesAutour de l’auguste rocher.Enfants, objets de mes alarmes,Venez défendre avec vos larmesCe Dieu qu’on veut nous arracher.

Vous verrez de tristes années :Des hommes sans Dieu seront rois ;Les mœurs, les lois sont entraînées…Enfants ! de vos mains acharnées,Cramponnez-vous à cette croix.

Tous les aïeux morts à son ombre,Accourus vers le saint tombeau,Groupés sous ce ciel lourd et sombre,Vont faire un cortège sans nombreAu Christ qui saigne de nouveau.

Leurs faces de pleurs sont trempées ;De l’outrage, hélas ! avertis,Tous ont porté leurs mains crispées,Les uns à leurs grandes épées,D’autres à leurs rudes outils.

Voici le chœur des saintes femmesAvec des vases précieux :Sur les places des clous infâmesElles versent, à pleines âmes,Des parfums rapportés des deux.

Dans son angoisse maternelleChacune, au pied du crucifix,Regarde en tremblant autour d’elle,Si, parmi la troupe fidèle,Elle aperçoit au moins son fils.

De leur groupe qui se resserreCe cri s’élève et nous défend :« O Jésus, retiens le tonnerreEt n’abandonne pas la terreS’il nous y reste un seul enfant ! »

Exauçons ce vœu de nos mères,Et Dieu l’accomplira sur nous.Laissons au monde ses chimères,Ses fruits pleins de cendres amères…Voici la croix, tous à genoux !

Petits enfants à tête blonde,Vous dont l’âme est un encensoir,Priez, la prière est féconde…Un enfant peut sauver un monde,En joignant ses mains, chaque soir.

Peut-être que Dieu veut encore,Lorsque tant d’hommes sont menteurs,Prendre, au lieu d’oracle sonore,La voix d’un enfant qui l’adorePour confondre les faux docteurs.

Le soir, que, dans chaque famille,Au pied de l’arbre des douleurs,L’enfant rose et la jeune fille,Pour tous ceux dont la loi vacille,Offrent leur prière et leurs pleurs ;

Tandis qu’au fond du sanctuaireLes apôtres en cheveux blancs,La recluse et le solitaire,Les voix qui ne peuvent se taireChantent leurs hymnes vigilants.

Vous qui savez parler aux chênes,A la mer grondante, au ciel bleu,Qui forcez les cimes hautaines,Les oiseaux, les lis, les fontainesA confesser le nom de Dieu ;

Tirez de toute créature,Répandez sur tous les cheminsDes fleurs, des larmes sans mesure,Et les remords de la naturePour tant de blasphèmes humains.

L’homme, hélas ! ce pauvre brin d’herbe,A son orgueil s’est trop fié ;Qu’il revienne adorer le Verbe…Prosterne-toi, raison superbe,Aux pieds du Dieu crucifié.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[abab] 28[aa] 13[abaab] 1[abacbc] 1[abba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (128 de 12, 75 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a éternelle / renouvelle féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea supplice / calice féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquea dérisoire / prétoire féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea agonie / renie féminine, classiqueb lâchement / moment masculine, classiquea délaisse / promesse féminine, classiqueb rois / croix masculine, classiquea parole / idole féminine, classiqueb fatal / métal masculine, classiquea glaive / s’élève féminine, classiqueb soulèveras / vivras masculine, classiquea impérissable / sable féminine, classiqueb hauteurs / spoliateurs masculine, classiquea globe / robe féminine, classiqueb honnir / venir masculine, classiquea féconde / fonde féminine, classiqueb canon / nom masculine, classiquea culte / t’insulte féminine, classiqueb licteurs / blasphémateur masculine, non classiquea lévites / moscovites féminine, classiqueb l’autel / immortel masculine, classiquea armées / enflammées féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea blessures / pures féminine, classiqueb affreux / lépreux masculine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb pervers / l’univers masculine, classiquea mondes / fécondes féminine, classiqueb vaisseaux / drapeaux masculine, classiquea mages / sages féminine, classiquea humaine / peine féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea chimères / lumières féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquec suprême / lui-même féminine, classiqued main / humain masculine, classiquee immense / providence féminine, classiquef connaît / naît masculine, classiqueg l’homme / nomme féminine, classiqueh inanité / humanité masculine, classiquei anges / étranges féminine, classiquej sœur / cœur masculine, classiquek chaumières / lumières féminine, classiquel mourants / tyrans masculine, classiquem proclame / âme féminine, classiquen Caton / Néron masculine, classiqueo s’adore / éclore féminine, classiquep insolent / sanglant masculine, classiqueq heure / demeure féminine, classiquer l’humanité / liberté masculine, classiquea vide / aride féminine, classiqueb l’orgueil / l’œil masculine, classiquec desséchées / arrachées féminine, classiqued chemins / humains masculine, classiquee fantômes / atomes féminine, classiquea vainqueurs / cœurs masculine, classiqueb Vicaire / Calvaire féminine, classiquec nous / genoux masculine, classiqued temples / amples féminine, classiquee niveau / troupeau masculine, classiquea armes / alarmes / larmes féminine, classiqueb rocher / arracher masculine, classiquea années / entraînées / acharnées féminine, classiquea ombre / sombre / nombre féminine, classiqueb tombeau / nouveau masculine, classiquea trempées / crispées / épées féminine, classiqueb avertis / outils masculine, classiquea femmes / infâmes / âmes féminine, classiqueb précieux / deux masculine, classiquea maternelle / d’elle / fidèle féminine, classiqueb crucifix / fils masculine, classiquea resserre / tonnerre féminine, classiqueb défend / enfant masculine, classiquec terre / mères féminine, classiquec chimères / amères féminine, classiquea blonde / féconde / monde féminine, classiqueb encensoir / soir masculine, classiquea encore / sonore / l’adore féminine, classiqueb menteurs / docteurs masculine, non classiquea famille / fille / vacille féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea sanctuaire / solitaire / taire féminine, classiqueb blancs / vigilants masculine, classiquea chênes / hautaines / fontaines féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea créature / mesure / nature féminine, classiquea d’herbe / Verbe / superbe féminine, classiqueb fié / crucifié masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

203 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Voix du silence, PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR, 1865· numérisation wikisource.org· Sources