Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les voix du silence, 1864

V. Resurrecturis

Victor de Laprade· 12 distiquess, alexandrins, 174 vers

AUX POLONAIS.

Pologne, encore un flot‖ de ce sang indomptéSi bien connu du Christ‖ et de la liberté !Ah ! jamais tes soldats,‖ tes martyrs que je prie,N’ont mieux conquis le droit‖ d’avoir une patrieQu’à l’heure où, sans frapper‖ et sans parer les coups,Ces vaillants pour mourir‖ se sont mis à genoux.Non ! pas même en ces jours‖ de croisade sans trêve,Où l’Occident chrétien‖ s’abritait sous ton glaive,Ni quand tes fils, hélas !‖ mal payés de retour,Sous nos drapeaux ingrats‖ tombaient avec amour ;Ni lorsqu’au noir Cosaque‖ ils arrachaient leur ville,Jamais, en combattant,‖ vainqueurs un contre mille,Leur sang n’aura coulé,‖ sous le fer ou le feu,Plus sacré devant l’homme‖ et plus pur devant Dieu !

Laisse dans le fourreau,‖ laisse ta grande épée !Ta résignation‖ ne sera pas trompée ;Accepte le martyre‖ encor jusqu’à demain.Nous avons vu le fer‖ à l’œuvre dans ta main ;Et tu n’es pas de ceux‖ qu’un soupçon peut atteindre :Nul ne t’accusera‖ de ruser et de craindre,De ne vaincre jamais‖ que par le bras d’autrui,Et d’insulter plus tard‖ les sauveurs d’aujourd’hui…

Va ! tu peux, une fois,‖ prendre pour seules armesLe deuil et la prière,‖ et d’innocentes larmes ;Ta gloire, et tous ces morts,‖ et la France ta sœur,D’une ombre de faiblesse‖ absolvent ta douceur,Tu peux tendre au bourreau‖ ta poitrine et ta joue,Et porter ce gibet,‖ et souffrir qu’on t’y cloue ;Seule et sans nul secours‖ des peuples ou des rois,Tu sais, quand il le faut,‖ descendre de ta croix.

Oppose un jour, sans honte‖ et sans fierté vulgaire,Les armes de la paix‖ à celles de la guerre ;Enseigne aux opprimés‖ de ces coups de vertuPar où l’on est vainqueur‖ sans avoir combattu.A toi de nous montrer,‖ victime obéissante,L’éternité du droit‖ et la force impuissante,Et l’essor de l’esprit‖ qu’on ne peut étouffer,Et la vigueur de l’âme‖ usant celle du fer.

Quelle arme les vaincra,‖ ces sublimes rebelles ?Pour unique arsenal‖ ils ont pris leurs chapelles.Nourris du Dieu martyr,‖ à ces combats nouveauxLes hommes s’avançaient‖ plus doux que des agneaux ;Calmes sous la menace‖ et sans cris de furie,Opposant aux canons‖ un seul mot : La patrie !A pas lents, comme on suit‖ le dais et l’ostensoirDans une ville en fête‖ escortés jusqu’au soir,Ils marchaient ; ils chantaient,‖ pareils à des Lévites,Attendaient, à genoux,‖ les balles moscovites,Offrant à l’ennemi,‖ d’un geste solennel,Leurs cœurs pleins de pardon‖ et d’amour fraternel.

Ces cœurs de citoyens‖ égorgés sans murmure,Voilà de tous les droits‖ la plus solide armure !Vous l’avez reconquise.‖, et nous la garderons,La force qui dans Rome‖ a vaincu les Nérons,La force des enfants‖ et des vierges sereines,Dont les lions léchaient‖ les pieds dans les arènes,Dont l’innocent regard‖ lançait une terreurA tenir hésitant‖ le tigre et l’empereur,Vous aussi, vous saurez‖ vaincre par le martyre !Du glaive et du poignard‖ la trempe se retire ;Leur fer va se briser,‖ s’il frappe une autre fois,Sur vos fronts revêtus‖ du signe de la croix.

L’Europe, où retentit‖ le tocsin des alarmes,O Pologne ! attendait‖ un éclair de tes armes.Au bruit de nos canons,‖ les peuples en éveilAvaient pris ton repos‖ pour le dernier sommeil.Mais va ! dans nul combat,‖ ô fière Varsovie !Ton sang n’a mieux prouvé‖ ton indomptable vie ;Jamais ton noble espoir,‖ qui sait se contenir,N’a d’un plus ferme élan‖ bondi vers l’avenir.Le Christ aux nations‖ donne une âme éternelle.Pas de joug assez lourd,‖ d’armée en sentinelle,De rocher sépulcral,‖ scellé comme le tien,Que ne brise, à son heure,‖ un vrai peuple chrétien.Moi, je sens qu’un écho‖ de cette sombre fêteA dans l’humble chanteur‖ suscité le prophète :De ces illustres morts‖ naîtra la liberté ;Chaque goutte de sang‖ a sa fécondité.Lève-toi du cercueil,‖ dans ta vigueur première,Lazare aimé du Christ,‖ et revois la lumière !Rejette le linceul‖ et l’esclavage étroit,Car tu n’as pas douté‖ de Dieu, ni de ton droit.Vous vaincrez ! J’en atteste,‖ ô soldats pacifiques !La terre où de vos os‖ vont germer les reliques,Et les premiers martyrs,‖ ces vaincus immortels,Par qui le Fils de l’Homme‖ a conquis ses autels.J’en atteste la croix‖ debout au Colisée ;L’arbre survit encore‖ à la hache brisée.Vous vaincrez par l’exil,‖ par ses maux infinis ;Vous vaincrez par la mort‖ et serez rajeunis.Tant qu’un sang généreux‖ jaillira de vos veines,Portez donc votre espoir‖ au niveau de vos peines :La patrie est vivante‖ et prête à refleurir,Lorsque les citoyens‖ savent si bien mourir.

Ah ! ce sang est versé‖ pour notre Europe entière !Entre les cœurs chrétiens‖ il n’est pas de frontière.La liberté, qu’on souille‖ et qu’on étouffe ailleurs,Aura pour vous des jours‖ et des soldats meilleurs.Vous avez fait pour elle,‖ ô morts sans représailles !Plus en ce jour de foi‖ qu’en dix ans de batailles.La Vierge qu’insulta‖ notre cynique ardeurRetrouve enfin, chez vous,‖ sa divine pudeur ;Grâce à vous seuls, le monde‖ a pu la revoir telleQu’il adorait du Christ‖ cette fille immortelle,Blanche, et douce, et paisible‖ en son chaste maintien,N’ayant jamais versé‖ d’autre sang que le sien ;Telle que, dans le cirque,‖ à la mort entraînée,En face des Césars‖ et de Rome étonnée,Rayonnante, on la vit,‖ pour ses dogmes nouveaux,Recruter des martyrs‖ jusque chez les bourreaux.

J’aime à la voir, ainsi,‖ triomphant d’elle-même,N’ayant courbé son front‖ que sous l’eau du baptême,Fière devant les rois,‖ humble dans le saint lieu…Je n’ai compris jamais‖ la liberté sans Dieu.Va ! la tienne a, pour vaincre‖ une force usurpée,La croix qui la défend‖ aussi bien que l’épée,Et l’essaim des martyrs‖ qui jaillit de ton flanc,Pologne ! et ton nom pur‖ comme ton aigle blanc.Dans nos jours incertains‖ semés de lueurs sombres,Où le devoir lui-même‖ est environné d’ombres,Où le droit, orageux‖ et qui déborde encor,Roule tant de limon,‖ hélas ! avec tant d’or,Toi seul, peuple martyr,‖ dans la noire mêlée,Gardas sous l’œil de Dieu‖ ta cause immaculée.Hormis tes oppresseurs,‖ frappés dans leur orgueil,Jamais ta liberté‖ ne mit la terre en deuil ;Jamais un droit ne fut,‖ sur des têtes royales,Offensé par ton droit‖ et tes armes loyales ;Jamais ta noble main‖ n’aiguisa le poignard ;Jamais des vils poisons‖ tu n’as pratiqué l’art ;Jamais tu n’as frappé‖ dans l’ombre et par derrière,Et fait de l’amitié‖ la ruse meurtrière,Et parjure, à l’abri‖ d’un encens odieux,Dépouillé les autels‖ en saluant les dieux…

Poursuis donc, sans faiblesse‖ et sans vaine utopie,Et tiens ta cause à part‖ de toute cause impie ;Toujours prête à tenter‖ d’héroïques hasards,Mais ne croyant pas plus‖ aux tribuns qu’aux Césars.Ils ont tous, en flattant‖ une race oppressée,Leurs projets tortueux‖ et leur double pensée…Ne risquez point l’honneur‖ à ce funèbre jeu,Ne comptez que sur vous,‖ Polonais, et sur Dieu.Mais vous n’êtes pas seuls‖ livrés aux rois contraires,Partout, à votre insu,‖ naissent pour vous des frères ;D’invisibles amis,‖ avec vous conjurés,Sans ligue et sans complot,‖ forment des nœuds sacrés ;Tous ceux dont votre exemple‖ a retrempé la fibre,Qui, sous un front chrétien,‖ portent une âme libre,Et font par leur mépris,‖ calmes et désarmés,Envier aux tyrans‖ le sort des opprimés.

Oui, loin des parvenus‖ et des foules stupides,L’honneur, à petit bruit,‖ peuple des Thébaïdes ;On y saura garder‖ le culte qui se perd,Et des hommes, un jour,‖ sortiront du désert…Croyez-en le poëte,‖ ami de ces retraites,Qui lit avec son cœur‖ dans les choses secrètes,Qui, pareil aux oiseaux,‖ du fond des horizons,Voit poindre la beauté‖ des futures saisons ;Qui dans l’âme et la plante,‖ à sa voix fécondées,Entend courir la sève‖ et sourdre les idées ;Qui, même en un cachot,‖ saurait dire, à coup sûr,S’il se forme un orage,‖ ou si le ciel est pur.

Je vois, j’entends au loin,‖ dans la sphère des âmes,Grandir et s’approcher‖ des rumeurs et des flammes,S’amasser pour demain,‖ en un ciel sans courroux,Les foudres de l’esprit‖ qui combattront pour vous !Tôt ou tard la justice‖ à ce monde s’impose ;Un vengeur imprévu‖ naît à la sainte cause.Peut-être que, ce soir,‖ au milieu des éclairs,Un autre Labarum‖ paraîtra dans les airs…Et le bourreau lui-même,‖ étonné de sa chute,Tendra sa main sanglante‖ au Dieu qu’il persécute ;Et brisant le sépulcre‖ où dort la liberté,Le grand peuple martyr‖ sera ressuscité.

Versification

Forme
12 distiquess (distiques)
Rimes
87((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 distiquess
Mots à la rime
a indompté / liberté masculine, classiqueb prie / patrie féminine, classiquec coups / genoux masculine, classiqued trêve / glaive féminine, classiquee retour / amour masculine, classiquef ville / mille féminine, classiqueg feu / Dieu masculine, classiquea épée / trompée féminine, classiqueb demain / main masculine, classiquec atteindre / craindre féminine, classiqued d’autrui / d’aujourd’hui masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquec joue / cloue féminine, classiqued rois / croix masculine, classiquea vulgaire / guerre féminine, classiqueb vertu / combattu masculine, classiquec obéissante / impuissante féminine, classiqued étouffer / fer masculine, classiquea rebelles / chapelles féminine, équivalenteb nouveaux / agneaux masculine, classiquec furie / patrie féminine, classiqued l’ostensoir / soir masculine, classiquee Lévites / moscovites féminine, classiquef solennel / fraternel masculine, classiquea murmure / armure féminine, classiqueb garderons / Nérons masculine, classiquec sereines / arènes féminine, classiqued terreur / l’empereur masculine, classiquee martyre / retire féminine, classiquef fois / croix masculine, classiquea alarmes / armes féminine, classiqueb éveil / sommeil masculine, classiquec Varsovie / vie féminine, classiqued contenir / l’avenir masculine, classiquee éternelle / sentinelle féminine, classiquef tien / chrétien masculine, classiqueg fête / prophète féminine, classiqueh liberté / fécondité masculine, classiquei première / lumière féminine, classiquej étroit / droit masculine, classiquek pacifiques / reliques féminine, classiquel immortels / autels masculine, classiquem Colisée / brisée féminine, classiquen infinis / rajeunis masculine, classiqueo veines / peines féminine, classiquep refleurir / mourir masculine, classiquea entière / frontière féminine, classiqueb ailleurs / meilleurs masculine, classiquec représailles / batailles féminine, classiqued ardeur / pudeur masculine, classiquee telle / immortelle féminine, classiquef maintien / sien masculine, classiqueg entraînée / étonnée féminine, classiqueh nouveaux / bourreaux masculine, classiquea d’elle-même / baptême féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec usurpée / l’épée féminine, classiqued flanc / blanc masculine, classiquee sombres / d’ombres féminine, classiquef encor / d’or masculine, classiqueg mêlée / immaculée féminine, classiqueh orgueil / deuil masculine, classiquei royales / loyales féminine, classiquej poignard / l’art masculine, classiquek derrière / meurtrière féminine, classiquel odieux / dieux masculine, classiquea utopie / impie féminine, classiqueb hasards / Césars masculine, classiquec oppressée / pensée féminine, classiqued jeu / Dieu masculine, classiquee contraires / frères féminine, classiquef conjurés / sacrés masculine, classiqueg fibre / libre féminine, classiqueh désarmés / opprimés masculine, classiquea stupides / Thébaïdes féminine, classiqueb perd / désert masculine, classiquec retraites / secrètes féminine, classiqued horizons / saisons masculine, classiquee fécondées / idées féminine, classiquef sûr / pur masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb courroux / vous masculine, classiquec s’impose / cause féminine, classiqued éclairs / airs masculine, classiquee chute / persécute féminine, classiquef liberté / ressuscité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Voix du silence, PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR, 1865· numérisation wikisource.org· Sources