Les voix du silence, 1864
XIII. Retour aux alpes
Ô mes Alpes, salut !‖ En vain l’arrêt du mondeM’interdit vos sommets‖ au nom du cœur humain,Et m’invite à la plaine‖ et veut que je répondeAux voix des vils passants,‖ aux bruits du grand chemin :
Moi, je retourne à vous,‖ au désert mon vieux maître,Dans ces bois où j’entends‖ un écho du saint lieu,Pour mieux connaître l’homme,‖ et pour l’aimer peut-être,J’ai besoin de m’asseoir‖ seul à seul avec Dieu.
Là-haut, sous les sapins,‖ sur ces blocs en ruines,Un mystère, ô nature !‖ entre nous s’accomplit ;Mes Alpes ! portez-moi‖ vers les choses divines ;Rien d’humain n’est absent‖ d’un cœur que Dieu remplit.
Sitôt qu’en votre azur‖ près de lui je m’élève,Tout grandit dans mon âme‖ et tout monte avec moi ;Je cueille en vos sentiers,‖ où l’on dit que je rêve,Des fleurs pour mes amours,‖ des clartés pour ma foi.
Ma Muse a pris chez vous‖ sa parure et ses armes ;Des vivantes couleurs‖ vous m’ouvrez le trésor.Là j’ai trouvé peut-être,‖ au lieu de vaines larmes,Un vers âpre et nerveux‖ vêtu de fer et d’or.
Sans doute aux jours d’enfance‖ où l’on gémit sans causes,J’aimai trop vos déserts‖ de l’amour d’un banni ;J’ai trop oublié l’âme‖ en embrassant les choses,J’ai trop méprisé l’homme‖ au nom de l’infini.
Mais la vie a pour moi‖ peuplé vos solitudesD’êtres chers et sacrés,‖ de bonheurs sans remords,J’y rencontre en fuyant‖ les viles multitudesDes âmes que j’y cherche‖ et l’esprit des grands morts.
Mais que je vienne ici‖ pour rêver ou pour vivre,Ou seul, ou deux à deux‖ dans un oubli profond,C’est toujours l’infini,‖ sur vos monts, qui m’enivre ;C’est toujours Dieu qui parle‖ et l’amour qui répond.
Puis, quand il faut descendre‖ et lutter dans les plaines,Là-bas, dans leurs cités,‖ dont le sang teint les flots,La Muse oublie, alors,‖ vos lis, et sur vos chênesSaisit, quand je le veux,‖ massue et javelots.
Dites, ô blancs sommets,‖ rochers qu’on croit stériles,Bois sombres dont l’amour‖ est mon heureux travers,Que ne vous dois-je pas‖ de tendresses viriles,De fierté dans mon cœur,‖ de sève dans mes vers ?
Par vous, j’aime à braver‖ ce que mon siècle loue,Et ses lâches grandeurs‖ et ses plaisirs épais ;J’appris de votre neige‖ à mépriser leur boue,J’apprends de leur tumulte‖ à chérir votre paix.
Vous m’avez enseigné‖ l’horreur des choses viles,Des idoles qu’encense‖ un vulgaire hébété ;Vous dressez, pour ma foi‖ qui se perd dans les villes,Deux autels : l’un à Dieu,‖ l’autre à la liberté.
C’est chez vous que l’on fuit‖ pour y rompre ses chaînes,Pour y porter ses deuils‖ ou ses bonheurs cachés ;Là qu’on abrite mieux‖ ses amours et ses haines :Les cygnes ont vos lacs,‖ les aigles vos rochers.
Tout homme qui frémit‖ sous quelque joug infâme,Dans vos libres déserts‖ échappe à ses tyrans :De ces chastes hauteurs‖ où vous portez mon âmeCoulent de froids dédains‖ que je verse à torrents.
Je voudrais, n’en déplaise‖ à des Muses banales,Pareil, comme on l’a dit,‖ à ces monts nébuleux,Suspendre ainsi dans l’air‖ des glaces virginales,Armé de l’avalanche‖ et des fleuves comme eux.
Sur cet impur amas‖ d’esclaves, de parjures,Ma haine descendrait,‖ comme un déluge amer ;J’aurais vengé l’honneur‖ de tant d’âpres injures,Et j’aurais balayé‖ cette fange à la mer.
Vienne un dernier rayon‖ rougir nos cimes blanchesEt fondre à flots ma neige‖ à son brasier vermeil !Et, pour lancer plus loin‖ nos saintes avalanches,Que la foudre nous frappe‖ à défaut du soleil.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a monde / réponde féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea ruines / divines féminine, classiqueb s’accomplit / remplit masculine, classiquea m’élève / rêve féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea causes / choses féminine, classiqueb banni / l’infini masculine, classiquea solitudes / multitudes féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea vivre / m’enivre féminine, classiqueb profond / répond masculine, classiquea plaines / chênes féminine, classiqueb flots / javelots masculine, classiquea stériles / viriles féminine, classiqueb travers / vers masculine, classiquea loue / boue féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea viles / villes féminine, classiqueb hébété / liberté masculine, classiquea chaînes / haines féminine, classiqueb cachés / rochers masculine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb tyrans / torrents masculine, classiquea banales / virginales féminine, classiqueb nébuleux / eux masculine, classiquea parjures / injures féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea blanches / avalanches féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Voix du silence, PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR, 1865· numérisation wikisource.org· Sources