Les voix du silence, 1864
XI. Silva nova
I
Allons revoir la place‖ où tomba le grand chêneDont j’interrogeais l’âme‖ et que j’ai tant pleuré ;L’herbe a jauni vingt fois‖ et verdi dans la plaine ;Et tout, hormis mon cœur,‖ tout s’est transfiguré.
Surprenons dans ces bois‖ l’œuvre de la nature ;Je sais trop ce qu’ont fait‖ et défait les humains,Depuis que j’en reçus‖ ma première blessureEt que mon vieil oracle‖ a péri de leurs mains !
J’aimais comme un aïeul‖ cet arbre aux fortes branches ;Il parlait à mon cœur‖ de paix et d’infini ;Je goûtais à ses pieds,‖ sur un lit de pervenches,Ce repos créateur‖ d’où l’on sort rajeuni.
Je lui dois des sommeils‖ plus féconds que mes veilles ;Sous son ombre un jour pur‖ se levait dans mon cœur ;Mes chants volaient, pressés‖ comme un essaim d’abeilles,Et laissaient sur ma lèvre‖ une étrange douceur.
Je ne sais quel parfum‖ et quel souffle des chosesS’exhalaient et coulaient‖ dans mon sang agité ;Les paisibles esprits‖ des chênes et des rosesM’armaient pour bien des jours‖ de leur sérénité.
L’homme survint, frappa‖ ces antiques racines ;L’arbre géant croula‖ sous son triste vainqueur ;Le sol fut longuement‖ sillonné de ruines ;Plus d’ombre ! Et je partis‖ ayant le deuil au cœur.
II
Je reviens. Le temps creuse‖ et guérit bien des plaies ;Voici mes vieux sentiers‖ avec de jeunes haies.Montons ! j’ai vu ce lieu‖ si chantant et si vert,Et la mort du grand chêne‖ en a fait un désert !Sachons, sur ces hauteurs‖ par l’homme abandonnées,Ce qu’a pu la nature‖ au bout de vingt années.
Dans l’herbe, au pied du mont,‖ plus vive que jamais,Attestant le retour‖ des bois sur les sommets,Une eau gazouille et fuit ;‖ un vent de bon augure,Plein de vagues senteurs‖ fraîchit sur ma figure.Des bruits confus, d’où perce‖ un chant rapide et clair,Viennent à nous d’en haut‖ avec les flots de l’air.Tout part de ce sommet,‖ tout ce qui se sent vivre,Et la voix qui me berce‖ et l’odeur qui m’enivre.Tout semble avoir là-haut‖ son asile caché,Les pinsons, le chevreuil‖ qui passe effarouché,L’insecte qui s’envole‖ à mes pieds de la mousse.Moi, je suis ce courant‖ qui m’attire et me pousse,Repris par la jeunesse‖ et l’instinct d’autrefois,Je marche allègrement,‖ car j’ai senti les bois.Cinq coureurs inégaux,‖ dont la gaîté me gagne,Bondissent près de moi,‖ vrais fils de la montagne.L’aîné, déjà, me prête‖ une robuste main ;La mienne au plus petit‖ allège le chemin,Et, tous, joyeux, grimpants,‖ chantants, roulés dans l’herbe,Nous allons par les fleurs,‖ et chacun fait sa gerbe.Au détour d’un rocher,‖ le coteau m’apparaîtOù trôna seul, jadis,‖ le roi de la forêt.Étonnés, dans une ombre‖ où tout chante et fourmille,Trouvant, au lieu du père,‖ une immense famille,Nous entrons sous un dôme‖ où de minces piliersFormaient d’étroits arceaux‖ et poussaient par milliers.Les hameaux enlacés‖ verdoyaient sur nos têtes ;Tout un peuple d’oiseaux‖ y célébrait ses fêtes.Les nids et les essaims,‖ effrayés par moments,Nous poursuivaient de cris‖ et de bourdonnements.Le bois se défendait,‖ vierge encor de visites.D’inextricables nœuds,‖ ronces et clématites,Le troëne et le buis‖ nous retenaient captifs.Les hêtres et les pins,‖ les érables, les ifs,Semés là par le vent‖ des montagnes prochaines,Y luttaient de vigueur‖ avec les jeunes chênes.Tout vivait sur ce sol‖ que j’avais laissé nu.L’homme absent, il semblait‖ que Dieu fût revenu ;Tout avait refleuri‖ sous sa main paternelle.C’était au lieu d’un chêne‖ une forêt nouvelle.
Un seul vide, au milieu‖ de la verte prison,Laissait le bleu du ciel‖ percer jusqu’au gazon,Et marquait, sur le sol,‖ d’un tertre circulaire,La place où fut le tronc‖ du géant séculaire.C’était comme l’autel‖ du sanctuaire ombreux ;Un soleil éclatant‖ l’ornait de mille feux.Les digitales d’or,‖ des fleurs de toute espèce,Des touffes de grands lis‖ montaient de l’herbe épaisse.L’air n’était que parfums,‖ et ce réduit charmantAppelait la prière‖ et le recueillement.
Je m’assis. Mon troupeau‖ vagabond et folâtre,Mes chevreaux, par les bois,‖ bondissaient loin du pâtre ;Et, seul, lançant un mot‖ vers eux, de temps en temps,Je repris le poème‖ interrompu vingt ans.
III
Qu’il est bon, dans cette ombre‖ où le vent seul murmure,Sous ces arbres heureux,‖ conseillers de la paix,Qu’il est bon de mêler‖ son âme à la nature,Et d’exister sans vivre‖ au fond d’un bois épais ;
Laissant monter la sève,‖ en silence amassée,Du tronc dans les rameaux‖ et jusqu’au fruit vermeil,Et le rêve plus mûr‖ devenir la penséePar l’insensible effort‖ du temps et du soleil.
J’aime en ces lieux sacrés‖ l’âme qui s’y recueillePour éclater plus tard‖ en mille êtres divers,Et ce travail sans bruit‖ qui refait feuille à feuilleL’arbre et l’esprit de l’homme‖ et l’immense univers.
Dieu vous garde, ô forêts !‖ de notre impatience.Le temps qui nous échappe‖ au chêne est assuré.Que l’avarice impie‖ et la demi-scienceIgnorent longuement‖ votre asile sacré.
Croissez avec lenteur‖ dans le creux des ravines,Sur ces sommets dont l’homme‖ a décharné les os ;La nature aura vite‖ effacé nos ruinesSi nous la respectons‖ dans son puissant repos.
En groupes fraternels,‖ croissez, ô jeunes chênes !Des signes effrayants‖ brillent de toute part,Unis pour mieux braver‖ les tempêtes prochaines,Faites-vous l’un à l’autre‖ un amoureux rempart.
Chaque automne à vos pieds‖ la feuille s’amoncelle ;Elle a refait un sol‖ à ce roc dévasté.Vous amassez, là-haut,‖ pour la race nouvelle,Un réservoir de vie‖ et de fécondité.
Les oiseaux disparus‖ reviendront avec l’ombre ;Chaque arbre aura, l’été,‖ son limpide concert ;Et le riche oasis,‖ peuplé d’hôtes sans nombre,S’étendra tous les jours‖ aux dépens du désert.
Neige et pluie et rosée‖ iront de branche en branche,Et la mousse, à vos pieds,‖ les boira longuement ;Et l’eau s’y fera soufre,‖ au lieu d’être avalanche,Pour fuir dans le vallon‖ avec un bruit charmant.
Et tout reverdira ;‖ les fils des métairiesVerront s’emplir encor‖ les puits de leurs aïeux ;Tout, les fruits des vergers,‖ et les fleurs des prairies,Tout nous vient de ces bois‖ cachés survies hauts lieux.
Dans ces temples ombreux,‖ de jour en jour plus rares,Respectons le trésor‖ des germes infinis ;Fermons la forêt sainte‖ aux bûcherons avares ;Laissons grandir l’arbuste‖ et se peupler les nids.
Peut-être avec ces bois‖ un monde recommence ;Et, pareil au grand arbre‖ où Dieu m’a visité,Un de ces rejetons,‖ devenu chêne immense,Tiendra sous ses rameaux‖ tout un peuple abrité ;
Et les fils de mes fils‖ viendront, rêveurs paisibles,Chantant d’un cœur plus pur‖ et plus épanoui,Reprendre avec l’oracle‖ et les voix invisiblesLe sublime entretien‖ dont j’ai si peu joui.
Peut-être, un d’eux, priant‖ sous ce dôme sonore,Verra l’hôte attendu‖ sortir des antres verts,Et, vainqueur, sans combat,‖ du sphinx qui nous dévore,Emportera d’ici‖ le mot de l’univers.
Ah ! qu’ils soient plus heureux‖ du moins que nous ne sommes ;Qu’ils ne connaissent pas‖ la honte de servir ;Qu’ils cherchent ici Dieu,‖ mais sans y fuir les hommes,Et qu’alors le devoir‖ ne soit plus de haïr.
Que l’accord fraternel‖ des hêtres et des chênesServe aux humains d’exemple‖ et leur dicte ses lois ;Et que la liberté,‖ seul remède à nos haines,Règne autour des palais‖ comme au fond des grands bois.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 22(abab) 1(aabbcc) 25((aa)) 1(aabb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 23 quatrains, 2 distiquess, 1 sizain
- Mots à la rime
- a chêne / plaine féminine, classiqueb pleuré / transfiguré masculine, classiquea nature / blessure féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea branches / pervenches féminine, classiqueb d’infini / rajeuni masculine, classiquea veilles / d’abeilles féminine, classiqueb cœur / douceur masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb agité / sérénité masculine, classiquea racines / ruines féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea plaies / haies féminine, classiqueb vert / désert masculine, classiquec abandonnées / années féminine, classiquea jamais / sommets masculine, classiqueb augure / figure féminine, classiquec clair / l’air masculine, classiqued vivre / m’enivre féminine, classiquee caché / effarouché masculine, classiquef mousse / pousse féminine, classiqueg d’autrefois / bois masculine, classiqueh gagne / montagne féminine, classiquei main / chemin masculine, classiquej l’herbe / gerbe féminine, classiquek m’apparaît / forêt masculine, classiquel fourmille / famille féminine, classiquem piliers / milliers masculine, classiquen têtes / fêtes féminine, classiqueo moments / bourdonnements masculine, classiquep visites / clématites féminine, classiqueq captifs / ifs masculine, classiquer prochaines / chênes féminine, classiques nu / revenu masculine, classiquet paternelle / nouvelle féminine, classiquea prison / gazon masculine, classiqueb circulaire / séculaire féminine, classiquec ombreux / feux masculine, classiqued espèce / épaisse féminine, classiquee charmant / recueillement masculine, classiquea folâtre / pâtre féminine, classiqueb temps / ans masculine, classiquea murmure / nature féminine, classiqueb paix / épais masculine, classiquea amassée / pensée féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea recueille / feuille féminine, classiqueb divers / univers masculine, classiquea impatience / demi-science féminine, classiqueb assuré / sacré masculine, classiquea ravines / ruines féminine, classiqueb os / repos masculine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiqueb part / rempart masculine, classiquea s’amoncelle / nouvelle féminine, classiqueb dévasté / fécondité masculine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiqueb concert / désert masculine, classiquea branche / avalanche féminine, classiqueb longuement / charmant masculine, classiquea métairies / prairies féminine, classiqueb aïeux / lieux masculine, classiquea rares / avares féminine, classiqueb infinis / nids masculine, classiquea recommence / immense féminine, classiqueb visité / abrité masculine, classiquea paisibles / invisibles féminine, classiqueb épanoui / joui masculine, classiquea sonore / dévore féminine, classiqueb verts / l’univers masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb servir / haïr masculine, classiquea chênes / haines féminine, classiqueb lois / bois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Voix du silence, PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR, 1865· numérisation wikisource.org· Sources