Odes et poèmes, 1844· Livre troisième
X. Adieux sur la montagne
À MON AMI BARTHÉLEMI TISSEUR
I
Dans les villes, tombeaux‖ dont le peuple croit vivre,Où s’agitent des morts‖ par des morts coudoyés,Où l’âme aspire un air‖ qui la tue ou l’enivre,Ceux qui sont nés à Dieu‖ sont bientôt oubliés.
Là, des spectres faisant‖ de l’ombre et du tumulte,Vous cachent à mes yeux,‖ vous-même, ô mon ami !Et j’omets tout un jour‖ de vous rendre mon culte,Vous l’hôte de mon cœur,‖ vous d’hier endormi !
Des bruits humains font taire‖ en moi le saint murmureDe votre esprit qui souffle‖ et qui veut me parler,Et la foule tarit‖ sous son haleine impureChaque larme aussitôt‖ qu’elle cherche à couler.
Mais à peine ai-je fui‖ tout seul vers la campagne,Et trouvé la nature‖ et vu le jour vermeil ;Sitôt que je respire‖ une odeur de montagne,Et que Dieu dans mon âme‖ entre avec le soleil ;
Sitôt que l’infini‖ se fait dans ma pensée,J’y revois, près du Dieu‖ que je viens adorer,Votre ombre lumineuse‖ un instant éclipséeM’appeler, me sourire ;‖ et je puis vous pleurer.
Tout alors, fleur qui s’ouvre‖ et rayon qui s’allume,Arbres, flots exhalant‖ un soupir triste et doux,Sillons où court la brise‖ et toit lointain qui fume,Tout semble s’animer‖ et se peupler de vous.
Les cimes des forêts‖ d’un bruit large inondées,Les buissons fourmillant‖ de chansons et de cris,En écho tour à tour‖ redisent les idéesDont votre âme féconde‖ emplissait nos esprits.
Aux êtres vous parliez‖ dans leur langue divine ;Vous les sentiez tous vivre ;‖ ils vous sentaient rêver :Car vous aviez l’amour‖ qui voit ou qui devine,Et leurs secrets accords,‖ vous les saviez trouver.
Tout se réfléchissait‖ dans votre âme profonde ;Torrent, fleuve et ruisseau,‖ tout vous payait tribut :Vous deviez promptement‖ épuiser tout un monde,Et toucher dans un autre‖ a l’invisible but.
Votre esprit visitait‖ les chênes et les roses ;Et, sans doute, sachant‖ qu’à mon tour j’y viendrai,Vous avez en partant‖ laissé sur toutes chosesDes vestiges de vous :‖ je les recueillerai !
II
Avec l’odeur montant‖ de ces prés en corbeilles,Avec l’oiseau qui fuit‖ et va chanter là-bas,De l’herbe et des rameaux,‖ avec un bruit d’abeilles,Un souvenir de vous‖ s’élève à chaque pas.
L’atmosphère s’emplit‖ d’une vivante flamme :C’est vous qui de vos yeux‖ la versez par éclair ;Sa chaleur m’enveloppe,‖ et j’ai senti mon âmeS’épanouir en vous‖ comme mon corps dans l’air.
Alors la part de vous‖ que Dieu nous a ravie,Celle en qui rien ne change,‖ et dont rien n’est distrait,Celle qui goûte au ciel‖ une meilleure vie,Ce qu’en vous nous aimons,‖ votre cœur m’apparaît.
Vous êtes revêtu‖ de la forme plus pureQue prend l’homme là-haut‖ quand son corps y renaît.Mais sous ce vêtement,‖ quoiqu’il vous transfigure,Vous êtes bien le même‖ et l’on vous reconnaît.
C’est bien lui ! cet esprit‖ plein de mansuétude,Parole qui charmait‖ ma joie ou ma douleur,À qui toute science‖ arrivait sans étude,Comme l’onde à la source‖ et le miel à la fleur !
C’est lui ! Dans tous ses maux‖ toujours paisible et grave,Que j’ai tant vu souffrir‖ sans se plaindre jamais !Cet homme à la raison‖ puissante, au cœur suave,Mont de granit couvert‖ de rieurs jusqu’au sommet !
C’est lui ! Pour vivre en nous‖ s’oubliant à toute heure,Lui qui prenait pour siens‖ mes travaux, mes combats ;C’est lui dont la pensée,‖ onde supérieure,Fertilisait la mienne,‖ et ne tarissait pas !
De ces forêts vers moi‖ je vous ai vu descendreAinsi qu’un blanc nuage,‖ et glissant lentement ;Le sol autour de vous‖ s’éclaire d’un jour tendre,De votre corps nouveau‖ divin rayonnement.
Les plantes s’inclinant‖ baisent vos pieds de neige ;L’air est rempli d’oiseaux‖ et de joyeuses voix ;Les bois semblent marcher‖ pour vous faire cortège ;La nature vous rend‖ votre amour d’autrefois.
Vous, calme et traversant‖ son peuple qui s’assemble,Vers moi sans lui parler‖ vous voilà parvenu ;Et, comme aux jours heureux‖ où nous pensions ensemble,Vous avez pris mon bras,‖ cet appui si connu.
Et nous marchons tous deux‖ en dominant la plaineDe mon pays natal,‖ que je vantais souvent ;Les monts à l’occident‖ nous déroulent leur chaîne,Beaux lieux que j’espérais‖ voir avec vous vivant !
Vous m’êtes si présent‖ que nous causons encoreD’hier et de demain,‖ de nos projets nombreux :Hélas ! comme si Dieu,‖ dans un but que j’ignore,N’avait pas déjà mis‖ un monde entre nous deux !
Le mobile entretien‖ vole en sa fantaisieDes étoiles du ciel‖ aux herbes des chemins ;Nous parlons de mon cœur‖ et de ma poésie,Coursiers dont vous teniez‖ les rênes dans vos mains :
Car je croyais en vous,‖ que nul n’a su connaître !Source au modeste flot‖ qui dans l’ombre a coulé,J’ai vu vos profondeurs,‖ et vous fûtes mon maître :Tous mes doutes fuyaient‖ quand vous aviez parlé.
Dieu vous donna le sens‖ des clartés éternelles ;Jamais, idée ou fait,‖ vous ne jugiez en vain,Tandis que nous errions‖ dans les choses mortelles,Vos yeux, à travers tout,‖ allaient droit au divin.
De la sphère idéale‖ où vous viviez d’avancePour moi, vous revenez ;‖ et, comme aux anciens jours,Vous m’en communiquez‖ aujourd’hui la science ;Vous rallumez ma foi‖ du feu de vos discours.
Et longtemps nous restons‖ assis près des fontaines ;Nous allons sur la mousse‖ et le gazon nouveau,Méditant de savoir,‖ dans les luttes humaines,Réaliser le bien‖ et contempler le beau.
Mais trop tôt, étouffant‖ la voix dont je m’enivre,Un bruit d’homme s’élève,‖ et nous a séparés,Moi pour aller mourir,‖ et vous pour aller vivreDans ces mondes d’amour‖ au sage préparés.
III
Je le sais, votre part,‖ sans doute, est la meilleure ;Mon esprit dort encor,‖ le vôtre eut son réveil ;Cette vie est mauvaise…‖ et pourtant je vous pleure,Vous qui ne verrez plus‖ les fleurs ni le soleil !
Grande âme à ses amours‖ avant l’heure arrachée,Onde pour nous tarie‖ avant les jours d’été,Fort ouvrier laissant‖ l’œuvre à peine ébauchée,Harmonieux oiseau‖ mort sans avoir chanté !
Peut-être en te pleurant‖ je gémis sur moi-même,Resté seul dans la lutte‖ où tu viens d’expirer ;Mais les décrets de Dieu‖ sont sacrés pour qui t’aime,Et, plein de ton esprit,‖ je les dois adorer.
Comme tu le serais,‖ je suis fort dans mes larmes ;Je garde ta doctrine,‖ et ta foi m’agrandit :En de mâles adieux‖ tu me lègues tes armes ;Ta voix parle, j’entends ;‖ voici ce qu’elle dit :
« Frère ! si Dieu te laisse‖ ici-bas seul et triste,C’est que l’homme nouveau‖ dans ton cœur n’est pas né :La main de la douleur,‖ cette sublime artiste,Au gré du maître encor‖ ne t’a pas façonné.
« Dans la sphère où je monte‖ avant que de me suivre,Il te reste à livrer‖ de plus rudes combats ;Ce n’est que pour lutter‖ que tu dois encor vivre,Et les adversités‖ ne t’épargneront pas.
« Il te faut, comme moi,‖ prendre la voie étroite ;L’ombre abonde et les fleurs‖ sur la route du mal ;Celle où tu marcheras,‖ plus âpre mais plus droite,Mène par le désert‖ plus près de l’idéal.
« Tu porteras le poids‖ de ton cœur solitaire ;Déjà ton front penché‖ se dépouille et pâlit ;Nul œil ne sourira‖ près de ta lyre austère,Et la seule insomnie‖ habitera ton lit.
« Jamais tu ne verras‖ un champ dont tu sois maîtreSe couvrir à ton gré‖ de rameaux ou d’épis ;Et jamais en des bois‖ plantés par un ancêtreTes bras ne berceront‖ des enfants assoupis.
« Sans même que l’oiseau‖ pour son nid les recueille,Tu verras sous le pas‖ de l’homme indifférentTes stériles chansons‖ s’envoler feuille à feuille,Et jusqu’aux mers d’oubli‖ couler dans le torrent.
« Le monde tient pour vils‖ les objets de ton culte ;Il cherche d’autres biens‖ qu’un son mélodieux ;Tu n’auras rien de lui‖ qu’ironie et qu’insulte…Toi, ne le maudis point !‖ sois fidèle à nos dieux.
« Passe au milieu de lui‖ sans haine et sans murmure :La sagesse est amour :‖ mais garde la fierté :Que ton front de l’orgueil‖ porte la noble armure,Et pour trésor au moins‖ choisis la liberté.
« Marche inflexible au but,‖ je t’ai tracé la route ;Mon esprit vit en toi,‖ suis ce guide sacré ;Songe, en te relevant‖ dans tes heures de doute,Que, de près ou de loin,‖ pour toi je combattrai ! »
IV
Partout ainsi, partout‖ son ombre m’accompagne ;Sans cesse à mes côtés‖ je l’entends, je le vois,Tel qu’il me dit adieu‖ du haut d’une montagne,Sans le savoir, hélas !‖ pour la dernière fois !
Par l’amitié conduits‖ sur un sommet auguste,Exempt des bruits du monde‖ et par Dieu visité,Nous habitions tous deux‖ dans la maison d’un juste,Et trouvions dans son cœur‖ une hospitalité.
Là, tout penser grandit,‖ tant cette cime est haute.Dans les bois solennels‖ nous allions, tour à tourÉcoutant la nature,‖ ou l’âme de notre hôte,Homme entre tous choisi‖ pour enseigner l’amour.
Là, nous avons vécu‖ de divines journées,Parlant des vérités‖ et des biens éternels ;De célestes lueurs‖ nous y furent données :La sagesse descend‖ dans les cœurs fraternels,
Vous aviez vos desseins‖ sur nos dernières heures,Seigneur ! en nous menant‖ vers ces sommets bénis !Sans doute, ainsi tous trois‖ dans des sphères meilleures,Un jour, en votre nom,‖ nous serons réunis !
Je partis le premier,‖ rappelé dans les villes ;Et lui, pour prolonger‖ notre cher entretien,Me suivit jusqu’au bout‖ de ces forêts tranquilles ;Et son bras ne pouvait‖ se détacher du mien.
Il nous fallut enfin‖ rompre la douce chaîne,Alors restant, malgré‖ le soleil lourd et chaud,Debout au bord des pins,‖ et tourné vers la plaine,Il me voyait descendre‖ et me parlait d’en haut.
Longtemps, sur ce trépied‖ de mousse et de bruyère,— Cette image à jamais‖ vit dans mon souvenir —Je l’aperçus baigné‖ d’une ardente lumière,Tenant son bras levé‖ comme pour me bénir.
Et Dieu m’a retiré‖ cette main forte et pure,Ce rayon tout puissant‖ qui m’aurait rajeuni !Dans ces bois, altérés‖ de ton souffle, ô nature !Nous n’irons plus tous deux‖ respirer l’infini.
Seul je vous cherche encor,‖ désert, forêt divine !Chaque arbre y fait surgir‖ son ombre à mon regard ;De chaque émotion‖ qui gonfle ma poitrine,À son esprit, là-haut,‖ je fais monter sa part.
Et toi, tu la reçois,‖ n’est-ce pas, ô chère âme ?Ces brises, ces parfums‖ des pins mélodieux,Cet horizon qui roule‖ un océan de flamme,Tu les sens par mon cœur‖ et les vois par mes yeux.
Eh bien ! j’irai souvent,‖ pour te faire une offrande,M’imprégner des rayons‖ et des bruits des sommets ;Et prier dans ces bois,‖ dont la paix est si grande,Et qu’il est bon d’aimer‖ puisque tu les aimais !
Versification
- Forme
- 53 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 53(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 53 quatrains
- Mots à la rime
- a vivre / l’enivre féminine, classiqueb coudoyés / oubliés masculine, classiquea tumulte / culte féminine, classiqueb ami / endormi masculine, classiquea murmure / impure féminine, classiqueb parler / couler masculine, classiquea campagne / montagne féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea pensée / éclipsée féminine, classiqueb adorer / pleurer masculine, classiquea s’allume / fume féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea inondées / idées féminine, classiqueb cris / esprits masculine, classiquea divine / devine féminine, classiqueb rêver / trouver masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb tribut / but masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb viendrai / recueillerai masculine, classiquea corbeilles / d’abeilles féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb éclair / l’air masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb distrait / m’apparaît masculine, classiquea pure / transfigure féminine, classiqueb renaît / reconnaît masculine, classiquea mansuétude / étude féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea grave / suave féminine, classiqueb jamais / sommet masculine, non classiquea heure / supérieure féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquea descendre / tendre féminine, classiqueb lentement / rayonnement masculine, classiquea neige / cortège féminine, classiqueb voix / d’autrefois masculine, classiquea s’assemble / ensemble féminine, classiqueb parvenu / connu masculine, classiquea plaine / chaîne féminine, classiqueb souvent / vivant masculine, classiquea encore / j’ignore féminine, classiqueb nombreux / deux masculine, classiquea fantaisie / poésie féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea connaître / maître féminine, classiqueb coulé / parlé masculine, classiquea éternelles / mortelles féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea d’avance / science féminine, classiqueb jours / discours masculine, classiquea fontaines / humaines féminine, classiqueb nouveau / beau masculine, classiquea m’enivre / vivre féminine, classiqueb séparés / préparés masculine, classiquea meilleure / pleure féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea arrachée / ébauchée féminine, classiqueb d’été / chanté masculine, classiquea moi-même / t’aime féminine, classiqueb d’expirer / adorer masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb m’agrandit / dit masculine, classiquea triste / artiste féminine, classiqueb né / façonné masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiquea étroite / droite féminine, classiqueb mal / l’idéal masculine, classiquea solitaire / austère féminine, classiqueb pâlit / lit masculine, classiquea maître / ancêtre féminine, classiqueb d’épis / assoupis masculine, classiquea recueille / feuille féminine, classiqueb indifférent / torrent masculine, classiquea culte / qu’insulte féminine, classiqueb mélodieux / dieux masculine, classiquea murmure / armure féminine, classiqueb fierté / liberté masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb sacré / combattrai masculine, classiquea m’accompagne / montagne féminine, équivalenteb vois / fois masculine, classiquea auguste / juste féminine, classiqueb visité / hospitalité masculine, classiquea haute / hôte féminine, classiqueb tour / l’amour masculine, classiquea journées / données féminine, classiqueb éternels / fraternels masculine, classiquea heures / meilleures féminine, classiqueb bénis / réunis masculine, classiquea villes / tranquilles féminine, classiqueb entretien / mien masculine, classiquea chaîne / plaine féminine, classiqueb chaud / haut masculine, classiquea bruyère / lumière féminine, classiqueb souvenir / bénir masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb rajeuni / l’infini masculine, classiquea divine / poitrine féminine, classiqueb regard / part masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb mélodieux / yeux masculine, classiquea offrande / grande féminine, classiqueb sommets / aimais masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
212 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources