Odes et poèmes, 1844· Livre troisième
II. Invocation sur la montagne
À MON AMI BARTHÉLEMY TISSEUR
Sachez ce que j’ai dit‖ pour vous sur la montagne,Ami dont la pensée‖ est partout ma compagne.
Un matin de janvier,‖ par un temps vif et clair,Où je me sentais fort‖ de la vigueur de l’air,Un de ces jours dorés,‖ bleus, et tels que d’avanceSon soleil, l’hiver même,‖ en donne à la Provence,Je sortis de la ville‖ où, — souvenir sacré ! —Pour la première fois‖ je vous ai rencontré.De nos ans révolus,‖ je repassais l’histoire ;Pèlerin, je voulais‖ gravir Sainte-Victoire.Jusqu’à l’étroit vallon‖ fermé d’un mur romain,Si connu de nous deux,‖ je suivis le chemin ;Et de là, pour seul guide‖ ayant le pic sublime,Sur un sol non foulé,‖ j’allai de cime en cime.La lumière en tons chauds‖ jouait sur les hauteurs ;Mes pieds dans les taillis‖ soulevaient des senteurs ;Je marchais dans les buis,‖ les houx et les genièvres ;Pour seuls bruits au lointain‖ les clochettes des chèvresEt le cri de la grive‖ entre les chênes verts,Et le vent dans les pins‖ semblable au bruit des mers.En montant, je cueillais‖ un peu de chaque arbuste :Et quand j’eus du rocher‖ atteint la crête auguste,J’y posai mon bouquet‖ religieusement.Je sentais du désert‖ le saint enivrement ;Avec l’air, et par flots‖ odorants et sonores,L’esprit de vie entrait‖ en moi par tous les pores.A genoux, je pleurai‖ pour que Dieu nous bénit ;Ma bouche se colla‖ sur le sacré granit ;Je priai sans parole,‖ et mon baiser austèreS’imprima sur ton front,‖ ô ma mère la terre !Enfin je me dressai ;‖ de mes deux bras ouvertsSur ce trépied géant,‖ j’embrassai l’univers ;Comme un prêtre épanchant‖ l’extase qui l’inonde,J’envoyai mes baisers‖ aux quatre points du mondeQuatre fois saluant‖ et changeant d’horizon,De notre Père au ciel‖ je redis l’oraison,Et, m’unissant d’amour‖ à la nature entière,A longs traits j’aspirai‖ la vie et la lumière.Puis, je courbai mon front‖ sur mes deux mains en feu,Et mon âme un moment‖ s’anéantit en Dieu.
« Penche-toi sur mon cœur,‖ toi d’où l’être ruisselle,Verse à flots de tes yeux‖ les fluides vivants ;Coulez d’en haut, torrents‖ de vie universelle,Venez pour m’abreuver,‖ venez des quatre vents !
« Ô lumière, ô couleurs,‖ ô rayons de sa face,Regards de l’infini‖ de caresses chargés,Rosiers de l’Orient‖ effeuillés dans l’espace,Sourires amoureux‖ d’astre en astre échangés ;« Notes qui, refluant‖ des étoiles lointaines,Glissez de ce rocher‖ aux bois, aux champs, aux mers ;Bruit des troupeaux errants,‖ des arbres, des fontaines,Arômes et vapeurs‖ mêlés dans les déserts ;
« Haleine des forêts,‖ des cités et des ondes,Souffle que tout respire‖ et qu’on ne peut tarir ;Des jardins inconnus‖ semences vagabondes,Germes qui demandez‖ une place où fleurir ;
« Rayons, accords, parfums‖ que les vents précipitent,Voix qui montez du globe‖ et qui tombez du ciel,Mélodieux roulis‖ des sphères qui palpitent,Mouvement cadencé‖ sur un rhythme éternel !
« Et vous, lumière interne,‖ espoir, saintes pensées,Grâces que l’invisible‖ envoie à son amant,Eaux vives de l’esprit‖ par Dieu même versées,Qui des sources d’en haut‖ coulez à ce moment ;
« Vous, prières, douleurs,‖ travaux, vertus secrètes,Parfums nés pour le ciel‖ qui montez de là-bas,Actions des élus‖ et chansons des poètes,Courant de l’idéal‖ qui ne tarissez pas ;
« Paroles qui flottez‖ de l’âme à la nature,Échanges de l’amour‖ qui donne et qui reçoit,Part de l’être accordée‖ à chaque créature,Forces du Dieu caché‖ que le cœur aperçoit !
« Affluez, affluez‖ autour de cette cime,D’un nuage vivant‖ que j’y sois revêtu,Unissez-vous à moi‖ dans un mélange intime,Vertus du monde entier,‖ devenez ma vertu ! »
Ainsi, j’ouvrais mon âme‖ aspirant dans l’espaceCe grand souffle de Dieu‖ qui passe et qui repasse,Et le sentant couler‖ dans mes sens agrandis,Je saluai trois fois‖ le ciel, et j’étendisMes deux bras secouant‖ l’effluve magnétique,Au nord, vers le Jura,‖ vers la ville helvétiqueOù Dieu vous a conduit‖ loin de toute amitié,Vous avec qui toujours‖ je pense de moitié.
« Recevez, recevez‖ l’esprit qui me pénètreEt le surcroît de vie‖ ajoutée à mon être ;Soyez, autant qu’aimé,‖ soyez calme et puissant ;Recevez à la fois‖ et ma force et ma joie ;Mon âme a recueilli,‖ mon âme vous envoieD’ici tout ce qui monte‖ et tout ce qui descend.
« Entrez en lui, rayons,‖ parfums, musique, aurore !Clartés dont l’horizon‖ s’anime et se colore,Coulez avec lenteur‖ pour qu’il n’en perde rien ;Esprit de Dieu flottant‖ sur l’océan des mondes,Lumière où je me baigne,‖ extase qui m’inondes,Descendez dans son cœur,‖ en passant par le mien !
« Divin balancement‖ des flots, des bois, des nues,Sphères qui décrivez‖ des danses inconnues,Bruits des astres lointains,‖ des fleuves, des forêts,Accord universel,‖ musique saisissanteDe tout ce qui se meut‖ et de tout ce qui chante,Vous qui des cœurs guidez‖ les battements secrets ;
« Esprits qui dirigez‖ l’ascension des sèves,Urnes qui répandez‖ la pensée et les rêves,Essor auquel mon cœur‖ s’abandonne aujourd’hui,Donnez-lui le vouloir,‖ l’action forte et sûre,Réglez de tous ses pas‖ le mode et la mesure,Versez à travers moi‖ votre harmonie en lui.
« Haleine du désert,‖ senteurs dont je m’enivre,Souffle de l’idéal‖ qui m’avez fait revivre,Par qui toute blessure‖ est prompte à se fermer ;Arômes fécondants‖ que la brise balaie,Descendez dans son cœur‖ et pansez chaque plaie ;Autant qu’il a souffert‖ faites qu’il puisse aimer !
« Tombez, grains et rosée,‖ en cette âme choisie,Ravivez les moissons‖ qu’attend la poésie ;Qu’en lui l’homme nouveau‖ sorte de l’homme ancien ;Mûrissez, ô soleil,‖ les épis qu’il nous cacheDans les sillons secrets :‖ car il faut qu’on le sache,Le beau fut dans son cœur‖ semé comme le bien.
« Que chacun de mes doigts,‖ d’où mon âme ruisselle,Du feu que j’aspirai‖ lui verse une étincelle ;Qu’il soit fortifié‖ des forces que je prends ;Que je fasse, investi‖ pour lui d’un sacerdoce,Du trépied solennel‖ où mon amour m’exhausse,Les bénédictions‖ s’épancher par torrents ! »
Ami dont la pensée‖ est partout ma compagne,Voilà ce que j’ai dit‖ pour vous sur la montagne.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2(aa) 23((aa)) 7(abab) 1(ababcdcd) 7(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 quatrains, 7 sizains, 2 distiques, 2 distiquess, 1 huitain
- Mots à la rime
- a montagne / compagne féminine, classiquea clair / l’air masculine, classiqueb d’avance / Provence féminine, classiquec sacré / rencontré masculine, classiqued l’histoire / Sainte-Victoire féminine, classiquee romain / chemin masculine, classiquef sublime / cime féminine, classiqueg hauteurs / senteurs masculine, classiqueh genièvres / chèvres féminine, classiquei verts / mers masculine, classiquej arbuste / auguste féminine, classiquek religieusement / enivrement masculine, classiquel sonores / pores féminine, classiquem bénit / granit masculine, classiquen austère / terre féminine, classiqueo ouverts / l’univers masculine, classiquep l’inonde / monde féminine, classiqueq d’horizon / l’oraison masculine, classiquer entière / lumière féminine, classiques feu / Dieu masculine, classiquea ruisselle / universelle féminine, classiqueb vivants / vents masculine, classiquea face / l’espace féminine, classiqueb chargés / échangés masculine, classiquec lointaines / fontaines féminine, classiqued mers / déserts masculine, classiquea ondes / vagabondes féminine, classiqueb tarir / fleurir masculine, classiquea précipitent / palpitent féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea pensées / versées féminine, classiqueb amant / moment masculine, classiquea secrètes / poètes féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb reçoit / aperçoit masculine, classiquea cime / intime féminine, classiqueb revêtu / vertu masculine, classiquea l’espace / repasse féminine, classiqueb agrandis / j’étendis masculine, classiquec magnétique / helvétique féminine, classiqued amitié / moitié masculine, classiquea pénètre / être féminine, classiqueb puissant / descend masculine, classiquec joie / envoie féminine, classiquea aurore / colore féminine, classiqueb rien / mien masculine, classiquec mondes / m’inondes féminine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb forêts / secrets masculine, classiquec saisissante / chante féminine, classiquea sèves / rêves féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquec sûre / mesure féminine, classiquea m’enivre / revivre féminine, classiqueb fermer / aimer masculine, classiquec balaie / plaie féminine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb ancien / bien masculine, classiquec cache / sache féminine, classiquea ruisselle / étincelle féminine, classiqueb prends / torrents masculine, classiquec sacerdoce / m’exhausse féminine, classiquea compagne / montagne féminine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources