Odes et poèmes, 1844· Livre troisième
VIII. La coupe
Amis, le temps brumeux‖ fait les songeurs moroses !Tout exhale l’ennui,‖ ce soir, même ces roses ;Des yeux les plus aimés‖ le sourire a pâli ;Nos pensers de ce ciel‖ ont pris la morne teinte…Mais venez ! Dans le vin‖ cherchons la verve éteinte,Et la joie, et l’espoir,‖ compagnons de l’oubli.
Une âme est dans le vin !‖ un dieu d’humeur charmanteRemplit de son esprit‖ cette pourpre écumante ;Lui-même a teint la grappe‖ avec son doigt vermeil ;Au feu de ses rayons‖ toute ombre s’évapore ;Le vin, c’est sa lumière‖ et sa chaleur ; l’amphoreCache en ses flancs obscurs‖ des gouttes de soleil.
Toi, par qui, d’une lèvre‖ où le rire étincelle,La chanson radieuse‖ à plus grands flots ruisselle ;Toi, dont ma coupe pleine‖ atteste le pouvoir,Je t’ai vu, le carquois‖ sonnant sur tes épaules,Descendre, ô dieu joyeux,‖ sur nos coteaux des Gaules,Et tes cheveux flotter,‖ et les rubis pleuvoir !
Comme sous le baiser‖ frémit un sein d’amante,Sous tes yeux printaniers‖ la terre au loin fermente ;Les féconds éléments‖ s’y combinent entre eux ;La flamme du silex,‖ les pleurs de la roséeSe mêlent dans le cep ;‖ et la sève embraséeA gonflé les bourgeons‖ d’un esprit généreux.
Bientôt la jeune vigne‖ au vieil orme s’enlace ;Le pampre offre aux amours,‖ sous son ombre, une place,Près du Faune enivré‖ la Nymphe y vient le soir ;L’été voluptueux‖ brunit l’ardente grappe ;Puis, buvant à deux mains‖ le doux sang qui s’échappe,L’automne au front pourpré‖ danse autour du pressoir,
Nous, maintenant, tirons‖ du sommeil et des ombresCe soleil enfoui,‖ trésor pour les jours sombres,Sève de feu qui vient‖ réchauffer nos hivers.Dans le cœur le plus morne,‖ à briller toute prête,Peut-être, avec ce vin,‖ d’une veine secrète,La gaîté va jaillir,‖ sur l’heure, et les beaux vers.
Partout où la sema‖ la nature en largesse,Cueillons la joie, amis,‖ germe de la sagesse ;D’une fleur au jardin‖ et d’une étoile aux cieux,Du chant sacré d’un maître,‖ ou des yeux d’une belle,De toute chose, enfin,‖ ou divine, ou mortelle…De ce cristal bleuâtre‖ où rougit le vin vieux !
À table ! avant d’ouvrir‖ la solennelle amphore,Que d’habits éclatants‖ l’amitié se décore ;Dans le plaisir des yeux‖ naît le charme du cœur.Le vin vaut mieux quand l’urne‖ est de fleurs couronnéeQu’en nos festins, surtout,‖ daigne la Muse ornéeDes plus aimables dieux‖ nous amener le chœur.
À nos graves discours‖ que le rire entrecoupe,Qu’Aphrodite et Pallas‖ vident la même coupe ;Le sage admet aussi des amours enjoués.Amenons au banquet,‖ charmantes entre mille,Daphné, Glycère aux yeux‖ d’émeraude, et Camille,Mais que leurs noirs cheveux‖ restent toujours noués.
Glycère chantera‖ quelque folle élégie ;Du toit joyeux, pourtant,‖ chassons bien loin l’orgie,Poètes ! nous avons‖ la Ménade en horreur.Des soupers effrénés‖ les Muses sont absentes ;Amis, ne faisons pas‖ fuir les Grâces décentes !Car, après sa gaîté,‖ le vin a sa fureur.
Dans l’excès de la coupe‖ où nous trouvons la verve,L’esprit s’appesantit,‖ le corps même s’énerve ;Un stupide sommeil‖ gonfle la lèvre en feu.Des hautes voluptés,‖ nous que la soif altère,Fils de la Muse, au vin‖ rendons un culte austère,Buvons-le chastement‖ sous le regard d’un dieu.
Le poète aime mieux‖ l’extase que l’ivresse ;Un sévère échanson‖ à sa table se dresse,Il invite parfois‖ l’amour à s’y placer ;Mais c’est pour nous dicter‖ ses chansons immortelles,Amis, qu’en nos banquets‖ les ivresses soient tellesQu’Elvire ou Béatrix‖ pourraient nous les verser.
Venez ! la table est prête‖ où l’amitié s’épanche ;De verdoyants rameaux‖ parons la nappe blanche.C’est l’autel de la joie‖ et du rire innocent ;C’est là, dans l’abandon‖ des longues causeries,Qu’entre les luths d’ébène‖ et les coupes fleuriesLe feu sacré nous touche‖ et que l’esprit descend.
Ô vin ! source d’amour,‖ nous dirons tes louanges !Nous sommes ouvriers‖ pour les grandes vendanges,Nous conduisons la bêche‖ autour des ceps divins.Prends-nous à ta journée,‖ ô ma France féconde !Toi qui, pour le salut‖ ou la gaîté du monde,Fais couler tour à tour‖ ton sang et tes bons vins.
À l’œuvre, tous à l’œuvre‖ et préparons la fête,Bras d’acier du soldat,‖ bouche d’or du poète.À l’œuvre les marteaux,‖ les socs, les avirons !De froment et de miel‖ que les pains se pétrissent ;Et vous, sculpteurs, à qui‖ les métaux obéissent,Ciselez dans l’or pur‖ la coupe où nous boirons.
Gravez sur ses contours‖ les exploits de l’épée ;Des géants paternels‖ chantez-nous l’épopée.Dites leur sang versé,‖ leurs travaux, leurs douleurs ;Tracez-nous le tableau‖ de l’héroïsme antique ;Faites-nous voir, aux flancs‖ de l’urne pacifique,L’âge des grands combats‖ déroulés sous des fleurs.
À ceux donc qui sont morts,‖ soldats ou capitaines,Pour un bonheur promis‖ à des races lointaines,Ce calice doit rendre‖ un hommage éternel ;Qu’il fasse, amis, le tour‖ de la cité des hommes,Et qu’enchaînés de cœur,‖ comme ici nous le sommes,Tous boivent à la ronde‖ un nectar fraternel !
Versification
- Forme
- 17 sizains (sizains)
- Rimes
- 17(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 sizains
- Mots à la rime
- a moroses / roses féminine, classiqueb pâli / l’oubli masculine, classiquec teinte / éteinte féminine, classiquea charmante / écumante féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec s’évapore / l’amphore féminine, classiquea étincelle / ruisselle féminine, classiqueb pouvoir / pleuvoir masculine, classiquec épaules / Gaules féminine, classiquea d’amante / fermente féminine, classiqueb eux / généreux masculine, classiquec rosée / embrasée féminine, classiquea s’enlace / place féminine, classiqueb soir / pressoir masculine, classiquec grappe / s’échappe féminine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb hivers / vers masculine, classiquec prête / secrète féminine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb cieux / vieux masculine, classiquec belle / mortelle féminine, classiquea amphore / décore féminine, classiqueb cœur / chœur masculine, classiquec couronnée / ornée féminine, classiquea entrecoupe / coupe féminine, classiqueb enjoués / noués mixte, classiquec mille / Camille féminine, mixtea élégie / l’orgie féminine, classiqueb horreur / fureur masculine, classiquec absentes / décentes féminine, classiquea verve / s’énerve féminine, classiqueb feu / dieu masculine, classiquec altère / austère féminine, classiquea l’ivresse / dresse féminine, classiqueb placer / verser masculine, classiquec immortelles / telles féminine, classiquea s’épanche / blanche féminine, classiqueb innocent / descend masculine, classiquec causeries / fleuries féminine, classiquea louanges / vendanges féminine, classiqueb divins / vins masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiquea fête / poète féminine, classiqueb avirons / boirons masculine, classiquec pétrissent / obéissent féminine, classiquea l’épée / l’épopée féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquec antique / pacifique féminine, classiquea capitaines / lointaines féminine, classiqueb éternel / fraternel masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources