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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes civiques, 1873· Livre deuxième

X. Et aux poètes bretons

Victor de Laprade· quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 136 vers

A MON AMI ÉMILE GRIMAUD

I

Ne me réveille pas‖ de ma stupeur mortelle ;Ami, ne me dis plus :‖ « Ta Muse, où donc est-elle ?L'écho des bois sanglants,‖ témoins de nos revers,Appelle un autre bruit‖ que le bruit de mes vers ;Et, condamné par l'âge‖ à déposer les armes,Je dois à nos douleurs‖ le silence et des larmes.Ah ! si j'étais encor,‖ chez les pâtres gaulois,Un alerte chasseur,‖ souple comme autrefois,D'un œil sûr dirigeant‖ le plomb des carabines,Et d'un jarret d'acier‖ franchissant nos ravines,Je bondirais alors‖ sur ces infâmes loups.Et mes cris s'entendraient‖ d'aussi loin que mes coups !Alors, ne rêvant plus‖ que vengeance et victoire.Sur les coteaux lorrains,‖ ou sur tes bords, ô Loire !L'essaim des francs-tireurs‖ me verrait accourir,Et j'oserais chanter,‖ étant prêt à mourir.Mais, débile, impuissant,‖ courbé sous la défaite.Je n'ai plus qu'à m'asseoir‖ et qu'à voiler ma têteEt dans l'ombre, envieux‖ de vos vaillantes morts,Je n'ai plus qu'à finir,‖ étouffant de remords.Peut-être, malgré l'âge‖ et le froid qui me gagne,Si j'étais parmi vous,‖ ô fils de la Bretagne,O Celtes vendéens,‖ revêtus de la croix.Et qui du barde encore‖ aimez la rude voix,Peut-être à vos côtés,‖ paysans invincibles,Mon cœur retrouverait‖ quelques hymnes terribles.Et ma rage, enivrant‖ vos sacrés bataillons,Soulèverait, là-bas,‖ les pierres des sillons.Mes vers, sonnant la charge‖ et jamais la retraite,Seraient votre clairon,‖ Cathelineau ! Charette !Pour qu'un même boulet,‖ fauchant le premier rang.Mêlât mon sang obscur‖ à votre illustre sang.

Mais, dans les tristes murs‖ où j'achevais de vivre,Pas une âme à guider,‖ pas un exemple à suivre !Pas un rayon sacré‖ ne vient me rajeunir,Et le présent hideux‖ me salit l'avenir.Quand l'affreux Allemand‖ viole notre terre,Quand, vous tous, vous marchez‖ au même cri de guerre.Ici, notre ennemi,‖ qu'on pourchasse en tout lieu.Ce n'est pas l'étranger,‖ c'est le prêtre, c'est Dieu.Héroïques soldats,‖ républicains austères,Nous allons vaillamment‖ piller des monastèresEt jeter en prison,‖ de par la liberté,L'homme de la prière‖ et de la charité.Armés jusques aux dents,‖ nos braves, sans obstacle.Vont des vases sacrés‖ vider le tabernacle ;Étendus par troupeaux‖ sur le parvis divin,Ils y cuvent en paix‖ le blasphème et le vin.Ils ont dans les tombeaux,‖ du bout des baïonnettes.Ignobles chercheurs d'or,‖ remué les squelettes.Pour sauver la patrie‖ et pour fonder les lois,Voilà, jusqu'à ce jour,‖ nos plus dignes exploits !Sur l'hôte ! communal,‖ comme du haut d'un bouge,Flotte un sanglant torchon,‖ le hideux drapeau rouge,Pour dire à tous les yeux,‖ attestant nos excès.Que les gens et le sol‖ n'ont plus rien de français.Maudits et supportés‖ par le bourgeois tranquille,Cinquante jacobins‖ tyrannisent la ville.Et tout homme de bien‖ qui veut parler raisonRisque, en attendant mieux,‖ de coucher en prison.

Ami, comment veux-tu‖ que le poète chanteChez cette horde inepte‖ encor plus que méchante ?Qui donc m'écouterait ?‖ qui pourrais-je émouvoir.Nommant ici la France‖ et prêchant le devoir ?Le maître fléchirait‖ dans une œuvre pareille :Marat ôte chez nous‖ la parole à Corneille.

II

Mais pour vous, ô Bretons !‖ ô Celtes de l'Arvor !Pour vous, ô Vendéens !‖ je suis poète encor !Mon ardeur qui s'éteint,‖ mon humble voix qui tombe,Sauront vous saluer‖ même au seuil de la tombe ;Et Dieu m'accordera,‖ pour la suprême fois,De sonner la bataille‖ à nos vieux clans gaulois.

Allez donc, ô géants,‖ ô Bretagne, ô Vendée !Allez, Saints de l'Anjou !De sauvages impurs‖ la France est inondée ;Peuple chrétien, debout !

C'est notre Dieu sanglant‖ qui vous appelle aux armes,Qui vous commande ici.Saint Louis, Jeanne d'Arc,‖ les yeux baignés de larmes.Vous adjurent aussi.

Il s'agit de leur France‖ et de son âme entière ;Car le Teuton vainqueurVeut moins, dans son orgueil,‖ rogner noire frontièreQu'égorger notre honneur !

Il rêve d'effacer‖ la France de l'histoire,Par le fer, par le feu,Et de faire servir‖ son infâme victoireA nier notre Dieu.

Il rêve de fonder‖ un droit contraire au nôtre,D'affirmer hautementQue le peuple français‖ n'est plus le peuple apôtre,Que la liberté ment.

Aux armes, fiers Bretons,‖ fils de libres ancêtres,Qui, Seuls dans l'univers,N'avez jamais fléchi‖ sous Rome et sous des maîtres.Jamais porté de fers !

Aux armes, Vendéens,‖ dont la race héroïqueDe paysans-soldats.Quand l'Europe tremblait‖ devant la République,Seule ne tremblait pas !

Bretons et Vendéens,‖ famille encor meurtrieDe nos injustes coups,Vengez-vous, ô martyrs,‖ en sauvant la patrie :Les Bleus comptent sur vous.

Invoquant tousses fils,‖ la France exténuéeLes voit tous accourir ;Que du même étendard‖ elle soit saluéePar ceux qui vont mourir.

Vendéens et Bretons,‖ la France vous contemple ;Montrez-nous le chemin !Notre scandale hier,‖ aujourd'hui notre exemple,Paris vous tend la main.

Paris ! c'est avec vous‖ la suprême espérance ;Il va reconquérirLe droit de se nommer‖ la tête de la France :Ses fils savent mourir.

Notre Athène a, d'un coup,‖ monté plus haut que SparteEt lavé son affront ;Elle a poussé du pied‖ l'infâme Bonaparte :Les dieux lui reviendront.

Républicains, chouans,‖ nous n'avons plus qu'une âme :Arrière les Césars !Trochu, l'ardent Breton‖ que tout Paris acclame.Veille sur nos remparts.

C'est à vous, paysans,‖ d'achever l'œuvre sainte ;Debout les vieux Gaulois !Et fauchons l'étranger‖ sous cette ferme enceinteDu temple de nos lois.

Lutèce vous attend,‖ l'Europe vous regarde,O guerriers de l'Arvor !Que Dieu, pour vous guider,‖ suscite un puissant bardeDont la harpe soit d'or ;

Qu'il réveille vos morts‖ au fond de leurs cavernes,Vos aïeux en courroux !Je vous jette ce cri‖ du pied des monts arvernes,Moi, Celte comme vous.

Octobre 1870.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
30((aa)) 2(aabbcc) 16(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (104 de 12, 32 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
16 quatrains, 2 distiquess, 2 sizains
Mots à la rime
a mortelle / est-elle féminine, classiqueb revers / vers masculine, classiquec armes / larmes féminine, classiqued gaulois / autrefois masculine, classiquee carabines / ravines féminine, classiquef loups / coups masculine, classiqueg victoire / Loire féminine, classiqueh accourir / mourir masculine, classiquei défaite / tête féminine, classiquej morts / remords masculine, classiquek gagne / Bretagne féminine, classiquel croix / voix masculine, classiquem invincibles / terribles féminine, classiquen bataillons / sillons masculine, classiqueo retraite / Charette féminine, classiquep rang / sang masculine, classiquea vivre / suivre féminine, classiqueb rajeunir / l'avenir masculine, classiquec terre / guerre féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee austères / monastères féminine, classiquef liberté / charité masculine, classiqueg obstacle / tabernacle féminine, classiqueh divin / vin masculine, classiquei baïonnettes / squelettes féminine, classiquej lois / exploits masculine, classiquek bouge / rouge féminine, classiquel excès / français masculine, classiquem tranquille / ville féminine, classiquen raison / prison masculine, classiquea chante / méchante féminine, classiqueb émouvoir / devoir masculine, classiquec pareille / Corneille féminine, classiquea l'Arvor / encor masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec fois / gaulois masculine, classiquea Vendée / inondée féminine, classiqueb l'Anjou / debout masculine, non classiqueb ici / aussi masculine, classiquea entière / frontière féminine, classiqueb vainqueur / honneur masculine, classiquea l'histoire / victoire féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea nôtre / apôtre féminine, classiqueb hautement / ment masculine, classiquea ancêtres / maîtres féminine, classiqueb l'univers / fers masculine, classiquea héroïque / République féminine, classiqueb paysans-soldats / pas masculine, classiquea meurtrie / patrie féminine, classiqueb coups / vous masculine, classiquea exténuée / saluée féminine, classiquea contemple / exemple féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea espérance / France féminine, classiqueb reconquérir / mourir masculine, classiquea Sparte / Bonaparte féminine, classiqueb affront / reviendront masculine, classiquea âme / acclame féminine, classiqueb Césars / remparts masculine, classiquea sainte / enceinte féminine, classiqueb Gaulois / lois masculine, classiquea regarde / barde féminine, classiqueb l'Arvor / d'or masculine, classiquea cavernes / arvernes féminine, classiqueb courroux / vous masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources