Poèmes civiques, 1873· Livre deuxième
IV. La liberté
Elle ne viendra pas‖ sous l'armure guerrière.Comme la tyrannie,‖ une hache à la main ;La vierge aux ailes d'or,‖ fille de la lumière,Apporte, en se montrant,‖ la paix au genre humain.
Dès que son fier sourire‖ éclaire un coin du globe,Les peuples éblouis‖ se l'annoncent entre eux :Les sillons effleurés‖ d'un seul pli de sa robeLivrent au moissonneur‖ un pain plus généreux.
Le sol germe à l'instant‖ mille vertus nouvelles.Les fronts pâles et froids‖ ont repris leurs couleurs.De plus forts jeunes gens‖ et des vierges plus bellesEn essaims plus nombreux‖ se groupent dans les fleurs.
Quand, sur les sombres mers,‖ éclipsant les étoiles,Elle a d'un pied vermeil‖ rasé le bout des flots,Le sinistre Océan,‖ peuplé de blanches voiles,S'égaye à la chanson‖ des joyeux matelots.
Mille hardis vaisseaux,‖ malgré les vents contraires,Savent d'un monde à l'autre‖ apporter les présents ;Des peuples inconnus‖ vont se saluer frèresEt s'enseigner les mœurs‖ et les arts bienfaisants.
Lorsqu'elle daigne une heure,‖ au pied de l'Acropole,S'asseoir dans les cités‖ et leur donner des lois,Elle y fait, dans ces murs‖ bâtis par sa parole,Les moindres citoyens‖ plus nobles que les rois.
Une Muse, sa sœur,‖ instruit les statuaires :Assemblés en conseil‖ sur le fronton serein,Des dieux plus souriants‖ peuplent les sanctuaires ;L'idéal s'est fait chair‖ dans le marbre et l'airain.
Ah ! ceux-là t'insultaient‖ dans leur culte sauvage !Ces hommes au front bas‖ qui, de sang abreuvés,D'un masque de furie‖ ont sali ton visageEt caché ton berceau‖ sous un tas de pavés ;
Qui t'ont montrée hurlant‖ et tuant sur nos places,Dansant la carmagnole‖ autour des rois mourants !..Ces amours des tribuns‖ avec les populacesConsacrés par la haine‖ ont pour fruit les tyrans.
Non, tu ne grandis pas‖ sur des palais en cendre !Non, tu ne te plais pas‖ aux farouches clameurs !Jamais de ton azur‖ on ne te vit descendreChez des peuples sans Dieu,‖ sans aïeux et sans mœurs.
Non, non, la liberté‖ naquit le jour suprêmeOù la raison sur l'âme‖ assura son pouvoir ;Où l'homme en ses désirs‖ sut se vaincre lui-mêmeEt connut le saint nom‖ des lois et du devoir ;
Où le premier martyr‖ tomba seul et dans l'ombre ;Où le premier vaincu‖ s'affranchit par la mort ;Le jour où la sagesse‖ a triomphé du nombre ;Le jour où le plus juste‖ a bravé le plus fort.
Les abeilles d'Hymette‖ ont nourri son enfance ;Elle a parlé d'abord‖ la langue de Platon ;Pallas lui confiait‖ son égide et si lance ;Eschyle était soldat‖ pour elle à Marathon.
Puis, dans le mâle éclat‖ de sa beauté sévère,Sous le joug des Césars‖ voyant Rome expirer,Elle a rempli sa coupe‖ aux vignes du CalvaireEt l'offre au genre humain‖ pour s'y régénérer.
Tout homme en y buvant‖ est affranchi par elle.Les peuples abreuvés‖ du flot libérateurAiment seuls à bâtir‖ la cité fraternelleOù tous sont rois, chacun‖ s'y faisant serviteur.
Ceux-là marchent en paix,‖ ils vaincront par l'exemple :Chez eux, le droit nouveau‖ fleurit d'un arbre ancien ;La chaste liberté,‖ dont ils fondent le temple,N'a jamais répandu‖ d'autre sang que le sien.
Elle reste invincible‖ à travers nos défaites.Vigilante au milieu‖ de notre épais sommeil !Quand son astre se voile‖ au sein de nos tempêtes,Croyons à ses retours‖ comme à ceux du soleil.
Pareils au laboureur‖ patient, calme, austère,Robuste volonté‖ dont rien n'use l'airain,Aux rayons à venir‖ préparons notre terre ;Afin d'y moissonner,‖ semons-y le bon grain.
Préparons nos cités‖ pour qu'elle s'y reposeEt donne aux lois, aux arts,‖ à l'homme, au monument,La beauté, le sourire‖ absent de toute choseQui n'a pas de sa main‖ reçu l'achèvement.
Préparons-lui des fils‖ meilleurs que nous ne sommes !Elle aime les cœurs fiers‖ et soumis tour à tour,Ceux dont l'âme, inflexible‖ aux caprices des hommes,Au joug sacré des lois‖ se courbe avec amour ;
Ceux qui sont purs d'envie‖ et de vanité basse ;Ceux qui ne rêvent pas,‖ complices d'un tyran,D'abattre ou d'avilir‖ tout front qui les dépasseEt de faire petit‖ ce que Dieu voulait grand ;
Qui savent respecter,‖ voulant qu'on les respecte ;Ceux qui ne tiennent point,‖ dans leur orgueil étroit,Toute haute vertu‖ pour folle ou pour suspecte,Tout droit qui n'est pas leur‖ pour un injuste droit ;
Ceux qui n'insultent pas‖ aux œuvres de leurs pères ;Ceux qui sont au devoir‖ plus âpres qu'au bonheur ;Qui, sous leurs humbles toits,‖ trouvent leurs jours prospèresQuand leurs fils, pour tous biens,‖ ont le pain et l'honneur.
Ceux qui n'adorent pas‖ le stérile bien-être ;Qui servent leur pays‖ sans lui demander rien ;Qui, pour un lit de pourpre‖ aux gras festins du maître,Pauvres, ne vendaient pas‖ leurs droits de citoyens.
Chez ceux-là, méprisant‖ la gloire mensongère,L'auguste liberté‖ vient choisir ses élus :Soyons tels ! et demain‖ la divine étrangèreFera de nous son peuple‖ et ne partira plus.
Mai 1866.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a guerrière / lumière féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea globe / robe féminine, classiqueb eux / généreux masculine, classiquea nouvelles / belles féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea contraires / frères féminine, classiqueb présents / bienfaisants masculine, classiquea l'Acropole / parole féminine, classiqueb lois / rois masculine, classiquea statuaires / sanctuaires féminine, classiqueb serein / l'airain masculine, classiquea sauvage / visage féminine, classiqueb abreuvés / pavés masculine, classiquea places / populaces féminine, classiqueb mourants / tyrans masculine, classiquea cendre / descendre féminine, classiqueb clameurs / mœurs masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb pouvoir / devoir masculine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb mort / fort masculine, classiquea enfance / lance féminine, classiqueb Platon / Marathon masculine, classiquea sévère / Calvaire féminine, classiqueb expirer / régénérer masculine, classiquea elle / fraternelle féminine, classiqueb libérateur / serviteur masculine, classiquea l'exemple / temple féminine, classiqueb ancien / sien masculine, classiquea défaites / tempêtes féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb l'airain / grain masculine, classiquea repose / chose féminine, classiqueb monument / l'achèvement masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquea basse / dépasse féminine, classiqueb tyran / grand masculine, non classiquea respecte / suspecte féminine, classiqueb étroit / droit masculine, classiquea pères / prospères féminine, classiqueb bonheur / l'honneur masculine, classiquea bien-être / maître féminine, classiqueb rien / citoyens masculine, non classiquea mensongère / étrangère féminine, classiqueb élus / plus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources