Poèmes civiques, 1873· Livre deuxième
VI. Les arbres du Luxembourg
Encore un vol fait au printemps,Un nid qu'on ôte à la pensée !Du livre cher à nos vingt ansEncore une page effacée !
Tombez avec nos dieux proscrits,Avec notre histoire en décombres ;Allez rejoindre, arbres chéris.Les rêves éclos sous vos ombres !
Allez où vont nos libertés,Allez où va notre jeunesse !Des grands souvenirs dévastésQue pas une fleur ne renaisse !
Tombez sous le fatal niveauQui fait ployer hommes et choses,L'altière cité de l'oiseauEt le front superbe des roses.
Ce jardin, il était à vous,Penseurs, amoureux et poètes !Jeunes sages et jeunes fous,C'est là que vous aviez vos fêtes.
Dans ce labyrinthe charmant,Loin des bruits de la multitude,Sans troubler son recueillement,Le plaisir coudoyait l'étude.
Ils s'ébattaient, là, par milliers.Les fils sur les pas des ancêtres,Maîtres se faisant écoliers,Écoliers qui seront des maîtres.
Qui de nous en tes frais détours,Verte et discrète pépinière,N'a conduit ses graves discoursOu son idylle printanière ?
Autour de ces ruches à miel,Pauvres abeilles qu'on supprime,Vous alliez cueillir, en plein ciel,L'une un baiser, l'autre une rime.
Dès qu'avril glissait un rayon,Tous venaient, joyeux ou sévères,Roulant sous leurs doigts le crayonOu le bouquet de primevères.
Là, sans craindre un passant moqueur,A l'air libre on se sentait vivre ;On feuilletait un jeune cœur,On s'absorbait dans un vieux livre.
Qu'ils ont entendu, ces buissons.De fraîches voix — souvent les mêmes —Fredonner toutes les chansonsEt discuter tous les problèmes !
Laissez cette terre à l'esprit,Ce sol aux divins labourages !Quel grand livre ne fut écritOu commenté sous ces ombrages ?
Dans ce champ qu'on veut lui ravirLa muse, au moins, était chez elle ;Nous venions là pour mieux ouïrOu parler sa langue immortelle.
Nous avons tous, jeunes et vieux,Oubliant les rapides heures,Du libre écho de ces beaux lieuxAppris nos leçons les meilleures.
Mille essaims, partis tous les ans,Chargés du miel de la science,Allaient, joyeux et bienfaisants,Peupler, d'ici, toute la France.
Nous tous, au vieux quartier latin,Fils de la ferme ou des tourelles,Nous retrouvions là, le matin,L'odeur des forêts maternelles.
Et, plus tard, chacun à son tour,Quand viennent les soucis de l'âge,Rêve aux arbres du LuxembourgSous le Sully de son village.
N'y touchez pas ! ils sont sacrés,Ces rameaux, ces fleurs qu'on outrage !Gardons ces arbres vénérés ;Nos fils ont droit à leur ombrage.
Il est à nous, le vieux jardin.Nous l'avons payé de nos veilles.Frelons, cherchez d'autre butin,Laissez ce parterre aux abeilles !
Pour cet asile humble et caché,Pour ce seul coin d'ombre fleurie.Que Paris, ce bruyant marché.Laisse encore à la rêverie,
Pour ce peu de place au soleilQue l'âme a dans la ville entière,Combien de penseurs en éveilNous rendaient à flots la lumière !
Laissez ce paisible atelierA la jeunesse, à l'espérance ;C'est là qu'un démon familierParle au cœur même de la France.
Respectez le sentier couvertOù se passent leurs tête-à-têtes :Laissez cette ombre et ce désertA ceux qui seront les prophètes.
Peut-être, en frappant ces rameaux,Croit-on, sous des haches impies,Abattre, avec ces nids d'oiseaux,Le nid des saintes utopies ;
Et, comme on fait du rossignol,Veut-on, sous d'inflexibles mailles.Enlacer l'esprit dans son volPour l'étouffer sous des murailles ?..
Arbre et fleur tomberaient en vain,L'hôte survivrait au bocage ;Rien n'arrête l'oiseau divin :D'un coup d'aile il brise la cage.
Laissez aux songeurs inspirésCe large ciel où l'éclair passe ;Que l'aspect des balcons dorésNe borne pas ce libre espace !
Laissez-nous ces rameaux épais,Ce colloque avec la nature.Où l'on s'imprègne de la paix,Où la rêverie est plus pure ;
Où, pendant nos rares soleils.Aux discordes fermant la lice.Le peuple a des fleurs pour conseilsEt la lumière pour complice.
Décembre 1865.
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a printemps / ans masculine, classiqueb pensée / effacée féminine, classiquea proscrits / chéris masculine, classiqueb décombres / ombres féminine, classiquea libertés / dévastés masculine, classiqueb jeunesse / renaisse féminine, classiquea niveau / l'oiseau masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea vous / fous masculine, classiqueb poètes / fêtes féminine, classiquea charmant / recueillement masculine, classiqueb multitude / l'étude féminine, classiquea milliers / écoliers masculine, classiqueb ancêtres / maîtres féminine, classiquea détours / discours masculine, classiqueb pépinière / printanière féminine, classiquea miel / ciel masculine, classiqueb supprime / rime féminine, classiquea rayon / crayon masculine, classiqueb sévères / primevères féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb vivre / livre féminine, classiquea buissons / chansons masculine, classiqueb mêmes / problèmes féminine, classiquea l'esprit / écrit masculine, classiqueb labourages / ombrages féminine, classiquea ravir / ouïr masculine, classiqueb elle / immortelle féminine, classiquea vieux / lieux masculine, classiqueb heures / meilleures féminine, classiquea ans / bienfaisants masculine, classiqueb science / France féminine, classiquea latin / matin masculine, classiqueb tourelles / maternelles féminine, classiquea tour / Luxembourg masculine, non classiqueb l'âge / village féminine, classiquea sacrés / vénérés masculine, classiqueb outrage / ombrage féminine, classiquea jardin / butin masculine, classiqueb veilles / abeilles féminine, classiquea caché / marché masculine, classiqueb fleurie / rêverie féminine, classiquea soleil / éveil masculine, classiqueb entière / lumière féminine, classiquea atelier / familier masculine, classiqueb l'espérance / France féminine, classiquea couvert / désert masculine, classiqueb tête-à-têtes / prophètes féminine, classiquea rameaux / d'oiseaux masculine, classiqueb impies / utopies féminine, classiquea rossignol / vol masculine, classiqueb mailles / murailles féminine, classiquea vain / divin masculine, classiqueb bocage / cage féminine, classiquea inspirés / dorés masculine, classiqueb passe / espace féminine, classiquea épais / paix masculine, classiqueb nature / pure féminine, classiquea soleils / conseils masculine, classiqueb lice / complice féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources