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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1844‑1879

I. Fausta

Victor de Laprade· POÈME· distiques, alexandrins, 680 vers

A MON AMI JOSEPH AUTRAN.

I

Dans l'écho des ravins,‖ ton nom, par intervalles.Liberté ! vient répondre‖ au sifflement des balles ;C'est le cri des vaincus‖ qui vont mourir pour toi,Et leur dernier soupir‖ atteste encor leur foi.

Vas-tu, dans leur tombeau,‖ dormir ensevelie.Seule beauté que Dieu‖ refuse à l'Italie,Muse qui pourrais seule,‖ en un digne réveil,Achever sur son front‖ l'œuvre de son soleil,Liberté ? Le Teuton,‖ dans sa morne insolence,Sur la terre des arts‖ plante à nos yeux sa lance,Et nous, ici, tout près‖ d'absoudre le destin,Ne sentons pas frémir‖ notre vieux sang latin !Italie, oh ! pardon ;‖ le poète est sans arme,Mais il t'aima d'enfance‖ et l'offre cette larme.Il se doit aux vaincus ;‖ à tes nobles reversLaisse-moi consacrer‖ l'obole de mes vers.

Près de ce lac heureux‖ d'où l'œil charmé regardeFuir jusqu'à l'Apennin‖ la campagne lombarde,Ils tombent vaillamment,‖ tous ces fiers insurgés ;Leur dernière cartouche,‖ au moins, les a vengés.Maintenant, viens, ô Mort !‖ et sois leur prompt refuge ;Viens des mains du soldat,‖ moins cruel que le juge ;Viens ! épargne au vaincu‖ les lenteurs du bourreauOu l'infernale nuit‖ du « carcere duro ».

Vers les flots, à travers‖ le taillis qui surplombe.Sanglant, Marco se traîne ;‖ il veut cacher sa tombe.Moins fier, pour mourir libre‖ et tromper le chasseur,Le loup, blessé, des bois‖ sait gagner l'épaisseur ;Les chiens flairent en vain‖ l'herbe que son sang mouille.L'homme avide et cruel‖ n'aura pas sa dépouille.Mais ton corps s'affaissant‖ tombe, et bien loin du bord.Est-ce enfin, ô proscrit,‖ le repos de la mort ?Ah ! son sein brûle encor‖ du feu de la pensée,Plus rongeur que la balle‖ en sa chair enfoncée.Il souffre tous les maux‖ si longuement soufferts ;Il voit sa mère en deuil‖ et sa patrie aux fers.Le délire lui rend‖ toute sa sombre histoire.Tous ses efforts trompés,‖ tous ses travaux sans gloire.Et ressuscite au cœur‖ du soldat, de l'amant.Les douleurs qu'on avoue…‖ et le secret tourment.Car à tous les amours,‖ sous ce ciel, à cet âge,L'âme, sans s'appauvrir,‖ se donne et se partage ;Et parfois un sourire,‖ y réveillant l'honneur,Jette à la liberté‖ son plus fier défenseur.Mais tandis que la mort,‖ qu'il espère et qu'il presse,Dans les flancs du proscrit‖ lutte avec la jeunesse,La nuit descend, la nuit‖ d'un beau jour de l'été ;Elle éclaire le lac‖ d'un reflet argenté ;Près des flots étoilés,‖ dans la forêt plus sombre,Elle étend sur Marco‖ le voile de son ombre.Et verse avec l'air pur,‖ soufflant des monts Alpins,Dans le sang du blessé‖ la saine odeur des pins.

II

En son fort, dont le lac‖ a verdi la muraille,Herman, le pâle chef,‖ vainqueur dans la bataille,Rentre, et dans la grand'salle‖ aux ténébreux arceauxA la hâte il suspend‖ son épée aux faisceaux.

Son épouse, au métier‖ assise à sa fenêtre,N'a pas jeté sa laine‖ en le voyant paraître ;Son bras au cou d'Herman‖ ne s'est pas attaché ;A peine sur son front,‖ qu'elle garde penché,Laisse-t-elle poser,‖ sans émoi, sans attente.Le baiser qu'elle glace‖ à la lèvre hésitante.Debout devant Fausta,‖ le chef aux cheveux blondsSur ce marbre sans voix‖ fixe des yeux profonds ;Et, retenant l'essor‖ d'un amour qui le tue,Contemple avec douleur‖ l'orgueilleuse statue.Ce front dont le dédain‖ soumis cruellementS'offre en docile esclave‖ à sa lèvre d'amant.Pour arracher un père‖ à sa prison germaine,D'un hymen sans amour‖ Fausta subit la chaîne ;Sauvant le cher captif,‖ qu'elle n'a pu venger,Elle accepta le nom‖ de ce chef étranger.

Mais, dès que cette main‖ voulut serrer la tienne,Le remords souleva‖ ton âme italienne ;L'époux est à tes pieds‖ amoureux et craintif :L'Allemand n'a rien fait‖ que changer de captif !Ses soins n'ont pu fléchir‖ la fille ardente et forteDont le cœur s'est livré‖ comme une rançon morte.Bientôt le noir soupçon,‖ vainement repoussé.Fait au maître un tourment‖ des ombres du passé.

Fausta, dans cet exil‖ qui cache leurs blessures.Emportant sa froideur,‖ suit l'époux sans murmures ;Docile avec orgueil,‖ elle a bientôt quittéMilan et les splendeurs‖ de la belle cité.Qu'importe à ce cœur fier‖ un plaisir qui s'envole ?…Mais peut-être qu'il garde‖ une secrète idole ?

Dès lors en ces vieux murs,‖ durant les longues nuits,La sombre vois du lac‖ a berce leurs ennuis.

Or, depuis que le chef‖ a tiré son épée.Qu'au sang italien‖ cette main s'est trempée,Attestant de deux cœurs‖ le morne désespoir.Un plus mortel silence‖ a glacé le manoir.Car, plus haut que l'amour‖ et tes rêves de femme,Fausta, ton cher pays‖ règne sur ta grande âme.Résignée aux douleurs‖ de ce fatal hymen,Quand tu vois dans l'époux‖ l'usurpateur germain,Tes yeux lancent la flamme,‖ ô noble enfant du Dante ;Et ton indifférence‖ éclate en haine ardente.

III

Une barque apparaît‖ sur le lac rougissant ;On croirait voir glisser,‖ aux feux du jour naissant,La conque où se balance‖ une vierge marineSur l'écume des flots‖ moins blancs que sa poitrine,La rame dans son vol‖ trahit un bras nerveux ;Des aiguilles d'argent‖ parmi de noirs cheveux,Le tissu transparent‖ du voile noir qui flotte.Annoncent qu'une femme‖ en est l'adroit pilote.

C'est Fausta : sur les flots,‖ au fond des bois amis,Des rêves non troublés‖ lui sont au moins permis.L'époux, loyal et fier,‖ respecte ces retraites ;Elle y va s'enivrer‖ de ses peines secrètes.Ou sur d'âpres sentiers‖ cherche, en sa sombre ardeur,A fatiguer son corps‖ pour endormir son cœur.Elle choisit le bord‖ des périlleux abîmes.A l'ombre des sapins,‖ sur la neige des cimes.Souffle un air froid et pur‖ qu'elle aime à respirer ;Sa lèvre y puise en vain‖ sans s'y désaltérer.Car, ô vents, ô forêts,‖ ô musique profonde,O parfums du désert,‖ ô frais soupirs de l'onde.Nature où l'infini‖ flotte de toute part,Vous ne sauriez remplir‖ l'âme autant qu'un regard !La barque au tronc d'un saule‖ est, là-bas, attachée.Dans les taillis, Fausta‖ monte à demi cachée ;Sans choisir un sentier‖ entre les chênes verts,Elle marche au hasard.‖ Tout à coup, à traversLes branches dont ses mains‖ écartent la barrière,Un homme est aperçu,‖ sanglant, sur la bruyère.Des cheveux noirs, un simple‖ et sombre vêtement…C'est un frère tombé‖ sous le fer allemand !Son souffle gémissant‖ atteste encor la vie ;Dieu ! sauvez ce soldat,‖ ce fils de l'Italie !Sur lui Fausta s'incline‖ à genoux. Mais pourquoi.Pâle, écarter ainsi‖ les mains avec effroi ?On dirait, à la voir‖ s'appuyant à cet arbre,Sur le gazon des morts‖ une vierge de marbre.Un soupir de Marco‖ la réveille et lui rend,Dans un rayon d'espoir,‖ son courage expirant ;Elle se lève et court.‖ Là-bas, sous ces vieux aunes,La maison du pêcheur‖ a connu ses aumônes ;Elle y vole ; elle a su,‖ chez ces hommes obscurs,Se créer des amis‖ aux bras forts, aux cœurs sûrs.Sa voix a fait bondir‖ des serviteurs alertes ;Ils montent, et bientôt‖ un lit de branches vertesA franchi l'humble seuil,‖ et la flamme, au foyer.Pour l'hôte au pied de glace,‖ est prompte à flamboyer ;Il a repris ses sens‖ après un court délire.Et le réveil de l'âme‖ en ses yeux peut se lire.

IV

D'où vient cette pâleur‖ cachant un vague effroi,Ce regard concentré,‖ jeune femme, et pourquoiSaisir la rame ainsi,‖ d'une main convulsive.Quand tu pars les matins,‖ providence attentive.Portant la guérison‖ au proscrit ? L'on diraitQue ton pieux devoir‖ n'est rempli qu'à regret.Et que l'humble cabane‖ où la pitié t'amèneTe garde un hôte, objet‖ de terreur ou de haine.Et cependant, Fausta,‖ c'est un éclair joyeuxQui colore ta joue‖ et fait briller tes yeux.Dès qu'au loin la maison‖ du pêcheur, sous les branches,Montre son toit de chaume‖ et ses murailles blanches.

Et Marco, quand tu viens,‖ ne te semble-t-il pasContre un péril tout proche‖ invoquer le trépas ?Il boit, comme un poison‖ qu'on redoute et qu'on aime,Les sucs réparateurs‖ préparés par toi-même ;Il tremble à ton aspect,‖ à ton nom il pâlit ;Pourtant, si tu parais‖ au chevet de son lit,Parlant, à ton insu,‖ de ta voix la plus douce,Ce fier désir de mort‖ en son esprit s'émousse.

Bientôt sur le rivage,‖ aidé par le pêcheur.Il put venir des flots‖ respirer la fraîcheur,Et voir à l'horizon,‖ où la vague étincelle,Poindre en un sillon d'or‖ la rapide nacelle ;Puis, dans l'ombreux sentier,‖ et chaque jour plus loin,Il marche avec Fausta‖ sans guide et sans témoin.

Mais, comme s'ils portaient‖ quelque chaîne secrète,Sur le bord des aveux‖ chacun tremble et s'arrête.Souvent l'un d'eux hésite‖ en parlant du passé,Et refoule en son cœur,‖ subitement glacé.Cette étrange terreur‖ dès l'abord ressentie ;Ils se taisent ; Fausta‖ sans retour est partie ;Elle se l'est juré,‖ c'est leur adieu ! Pourtant,Le lendemain l'amène‖ à Marco, qui l'attend.« Si faible encor ! Sa vie‖ est à peine sauvée ;Fuir ainsi lâchement‖ cette œuvre inachevée ?Non ! C'est moi qui, veillant‖ aux abords du chemin,Dois remettre à Marco‖ son glaive dans la main. »

Et d'un pas moins timide,‖ enfin, les causeriesEntraînent le blessé‖ jusqu'au bout des prairies ;Chaque jour l'attirant‖ pour un plus long repos,Un arbre plus lointain‖ entend plus doux propos.

« Vous sembliez, disait-il,‖ l'ange de la patriePosant un bras sauveur‖ sur ma tête flétrie.Vous m'apportiez la vie‖ et je n'en voulais pas ;Mais je la garderai‖ pour de meilleurs combats.Je le sais, la pitié‖ que votre cœur s'imposeN'a vu dans le blessé‖ que notre sainte cause ;Bien heureux qui tiendrait‖ de la douce amitiéCette vie et ces soins‖ dus à votre pitié ! »

Et Fausta : « Dans ce temps‖ fait pour des cœurs austères,Occupés sans faiblir‖ d'héroïques mystères,Nous n'avons qu'un devoir,‖ venger le sol natal.Étouffons dans nos cœurs‖ tout sentiment rival.Non ! je ne voudrais pas‖ amollir sous mes larmesLa main italienne‖ à qui j'offre des armes. »

Ainsi vont leurs discours ;‖ et l'ombre des forêtsLes couvre au bord du lac‖ de ses voiles discrets ;Ainsi fuit, goutte à goutte‖ et d'une âme oppressée,Leur parole, disant‖ bien peu de leur pensée.

Et la rame tardive,‖ aux murs du vieux château,Plus lente chaque jour,‖ ramène le bateau.Debout, Herman l'attend.‖ Le sombre capitaineRapporte son ennui‖ de la chasse lointaine.Le repas est distrait,‖ bref et silencieux ;L'époux timide et fier,‖ sans rayon dans les yeux,Porte en un cœur profond‖ cet amour qui le ronge ;Il souffre sans se plaindre‖ et paraît vivre en songe.Un peu d'ardent soleil‖ manque à ce noble sangPour le faire éclater‖ en un cri tout-puissant ;Peut-être il eût parlé‖ sous un regard plus tendre,Et la céleste voix‖ s'y serait fait entendre ;Mais ce regard sur lui‖ jamais ne s'arrêta.Qu'importent les secrets‖ de cette âme à Fausta !Qu'importe au prisonnier‖ le trésor que recèleLe mur sombre où se rive‖ une chaîne éternelle !

V

Oh ! l'instant des aveux !‖ ce cri, ce mot furtifQu'éternise un écho‖ dans le ciel attentif !Mot qui tout bas murmure‖ en tremblant sur la lèvre,Ou gronde avec l'éclair‖ et jaillit dans la fièvre ;Triomphe de l'amour‖ par un mot attesté ;Pouvoir d'une syllabe‖ où tient l'immensité !

Le lac d'azur et d'or,‖ quand le vent se repose,Reflète au loin des monts‖ chargés de neige rose.Fausta, Marco sont là,‖ dans cette paix du soir ;Baignés dans la nature,‖ ils parlent sans la voir.

Et quel vague récit‖ des songes de leur vie,Quel rayon d'une flamme‖ à ce beau ciel ravieEmporta leur secret‖ après tant de combats ?Quel espoir les enivre ?‖ Ils ne le savaient pas.Leur âme a laissé fuir‖ quelque rapide image ;Un accent plus ému‖ vibre dans leur langage ;Enfin, l'aveu sacré‖ part, et la chaîne d'orA lié ces grands cœurs‖ qui résistaient encor ;Et jamais ni le temps,‖ ni l'homme, ni Dieu même,N'en briseront l'anneau‖ fait d'un Seul mot : Je t'aime !Ainsi ce joug d'amour,‖ qu'on méprisait hier,S'impose, au gré du sort,‖ à l'esprit le plus fier !Si le dieu vous choisit,‖ ou funeste ou propice.Il faut que son mystère‖ entre vous s'accomplisse.Armez-vous de rudesse‖ et bravez le péril.Demandez vos vertus‖ au plus lointain exil…Le sort au but fixé‖ tous les deux vous ramène.Partis de la tendresse,‖ et souvent de la haine,On se trouve au chemin‖ par où l'on crut se fuir.Pour aimer quelquefois,‖ mais toujours pour souffrir ;

VI

« Tu partiras, Marco,‖ je t'ai donné mon âme.Mais ta vie est ailleurs‖ qu'aux genoux d'une femme.Je cède à mon pays‖ ton cœur qui m'appartient.Honte, en ces jours de guerre,‖ à celle qui retientSur les coussins oisifs‖ le fer de bonne trempe,Et souffre qu'à ses pieds‖ le lion dorme ou rampe !Tu partiras sans moi ;‖ soyons forts, effaçonsDe notre fier sentier‖ l'ombre des vils soupçons.Entre de pures mains‖ une cause est plus belle ;Fils de la liberté,‖ gardons-nous dignes d'elle.Pars ! mon cœur te suivra ;‖ rien n'a pu l'enchaîner !Il reste, en sa prison,‖ libre de se donner.Mais pars ! Fais au devoir‖ une sublime offrande ;Du sacrifice obscur‖ notre âme sort plus grande.L'amour choisit nos cœurs‖ dans ses nobles desseins.Non pour les rendre heureux,‖ mais pour les rendre saints.Pars ! Du joug étranger‖ qu'une femme tolère,Laisse-moi la douleur,‖ gardes-en la colère.Pars ! Une autre maîtresse,‖ en tes heures d'ennuis,Seule a droit d'approcher‖ de tes austères nuits,De vivre aux yeux de tous,‖ avec toi, sous la lente,De briller à ton flanc‖ comme une arme éclatante :C'est la haine, ô Marco,‖ la dernière vertuQu'il faille au moins sauver‖ chez ce peuple abattu ;La haine, qu'on délaisse‖ en ce temps misérable ;La haine, de l'amour‖ compagne inséparable,La haine qu'à ses fils,‖ de son sein chaste et fier,Doit verser l'Italie‖ en aiguisant le fer !J'accepte dans ton cœur‖ ma place à côté d'elle ;Que notre double voix‖ à ton œuvre t'appelle.Pars ! Mais cette blessure,‖ hélas ! qui saigne encor ;L'aigle voudrait en vain‖ reprendre son essor.Eh bien, pour quelques jours‖ qu'il ferme encor les aile :Qu'il dorme sous l'abri‖ de ces rameaux fidèles.Reste au bord de ce lac,‖ qui doit garder toujoursLe reflet triste et pur‖ de nos saintes amours.Tu me verras encor ;‖ je veux encor répandreDans ton sein douloureux‖ mon souci le plus tendre,Et goûter à tes pieds,‖ ô mon noble vaincu,Ces courts instants, les seuls‖ où mon âme ait vécu.Je suis sûre de nous ;‖ j'aime, et je me confieAux forces de l'amour,‖ ce feu qui purifie ;Non, tu ne voudras pas‖ me ravir la splendeurQue l'image adorée‖ emprunte à la pudeur.Tu ne veux pas me rendre‖ à moi-même avilie ;Moi qui suis pour ton cœur‖ comme une autre Italie ! »

VII

Un rocher qui surplombe,‖ à quelques pas des eaux,Et penche un front touffu‖ couronné d'arbrisseaux,Répand la clématite‖ et la vigne sauvageEn un large rideau‖ traînant jusqu'au rivage.

Des soupirs, des sanglots,‖ sous cet abri charmant,Aux douces voix du lac‖ répondent par moment ;Sous l'ombrage entr'ouvert‖ que les zéphyrs balancentDes syllabes de feu‖ se croisent et s'élancent ;L'un à l'autre jetés‖ et se faisant écho,Volent, dans l'air ému,‖ deux noms : Fausta ! Marco !Perfides vents d'été !‖ parfum des fleurs qui brûle.Où le poison d'amour‖ en poudres d'or circule.Lit de mousse enivrant‖ sous l'ombrage attiédi,Plainte du flot plus tendre‖ à l'heure de midi,Murmures de la feuille‖ et de l'aile affaissées,Qui, réveillant les sens,‖ endormez les pensées ;Doux climat, si fatal‖ aux desseins des grands cœurs.Pourquoi répandez-vous‖ ces divines langueurs ?

Hier encor, cette voix,‖ qui s'éteint dans les larmes,Vibrait d'un accent fier‖ comme celui des armes ;Tous les deux s'excitant‖ aux plus mâles vertus.D'un invincible acier‖ se croyaient revêtus ;Et voilà que tous deux,‖ sous le trait qui les blesse.Ont trop bien reconnu‖ leur humaine faiblesse ;Et, s'avouant vaincus‖ dus le premier effort,Maudissent le devoir‖ plus cruel que la mort.C'est vous qui du martyre‖ aviez rêvé naguère,Et vous iriez tomber‖ d'une chute vulgaire ;C'est vous, nobles enfants !‖ mais sur cet abandon,Votre âge et le soleil‖ jetteraient le pardon.

Ah ! si la passion,‖ toujours froide et sensée.N'exaltait pas chez vous‖ le sang et la pensée,Quel autre enthousiasme,‖ en des cœurs de vingt ans.Ferait ce que n'ont pu‖ l'amour et le printemps ?Et quel autre soleil,‖ ouvrant des âmes closes.Eût fait germer en vous‖ l'ardeur des grandes choses ?Mais puisqu'un noble essor‖ vous fit apercevoirLes hautes régions‖ où plane le devoir,Votre amour, y montant‖ par un élan suprême,Trouvera la vertu‖ de se dompter lui-même.

Ombres des vieux héros‖ qu'ils admiraient tous deux.Descendez, ô martyrs,‖ et veillez autour d'eux ;A leur lèvre égarée‖ arrachez ce calice ;Faites parler bien haut‖ la voix du sacrifice ;Dans cette heure d'oubli,‖ venez leur rappelerVos exemples fameux,‖ qu'ils devaient égaler.Et toi, qu'ils adoraient‖ dans la blancheur des cimes,Tu sais ce qu'ils ont dit‖ à tes Alpes sublimes,Et s'ils ont aspiré,‖ libres du poids des sens,Vers ce monde d'en haut.‖ Esprit d'où tu descends !Des lâches voluptés‖ écarte d'eux les pièges,Et sur leurs fronts brillants‖ verse tes chastes neiges.Soyez bénis ! Fausta,‖ dans un effort vainqueur,A repris tout l'empire‖ exercé sur son cœur,Et, fuyant le péril‖ où sa vertu chancelle,Elle s'arrache et court‖ vers l'agile nacelle,Repousse d'un seul coup‖ la grève, et déjà fuitDans un sillon rapide‖ où le soleil reluit,Debout encore, agite‖ une main convulsive.Et jette avec un cri‖ son adieu vers la rive.

VIII

Quels assauts de désirs‖ l'un de l'autre ennemisDans ton grand cœur naguère‖ au devoir si soumis !Désormais, indocile‖ à la tâche prescrite,Contre un sang révolté‖ ton âme en vain s'irrite ;Tu frémis de sentir,‖ Marco, tes yeux en pleurs.Ton front rouge ou glacé‖ de soudaines pâleurs.Tes flancs brûlés de feux‖ dont l'esprit n'est plus maître,Et que ta sainte haine,‖ hélas ! n'y fait pas naître.

Toute la nuit, sans trêve,‖ exaspérant son mal.Il sentit dans son cœur‖ gronder l'adieu fatal.Le matin, comme un homme‖ égaré dans ses rêves.Il part, il court sans but,‖ dans les bois, sur les grèves ;Il cherche avec l'espace‖ à dévorer le temps ;Mais l'oubli pourrait seul‖ abréger les instants.

Voici l'heure, à la fin,‖ l'heure où la barque aiméeApparaît, chaque jour,‖ sur l'onde accoutumée ;Il interroge en vain‖ cet horizon connu.Le soleil s'est éteint‖ sans que rien soit venu.Et l'attente, plus longue‖ au milieu des ténèbres,Mêle aux cuisants désirs‖ des images funèbres.Pour la première fois,‖ tout un jour sans la voir !D'un retour, d'un pardon‖ faut-il perdre l'espoir ?Mais peut-être un danger‖ la retient ? Il s'élance,Le bateau du pêcheur‖ le conduit en silence ;Et, pour montrer la route‖ allumant ses fanaux,Au loin le clair de lune‖ a blanchi les créneaux.Aux vitres du donjon‖ des feux luisent dans l'ombre.Marco s'approche, observe,‖ arrêté sur l'eau sombre ;Pour mieux se dérober‖ au soldat attentif.Immobile il se couche‖ en son étroit esquif.Les fenêtres, bientôt,‖ perdant leurs vives teintes,Attestent le sommeil‖ et les lampes éteintes ;Mais, veillant seule aux flancs‖ du manoir endormi.Une chambre s'éclaire‖ et l'amant a frémi…C'est elle ! pour la joindre‖ et lui parler encore.Pour cet adieu plus doux‖ que ton exil implore,Quels rêves, quels projets,‖ hélas ! sans horizon.N'as-tu pas faits, Marco,‖ sous sa morne prison !

Le jour seul, éteignant‖ cette lampe qui veille,Effaça l'ombre errante‖ à la vitre vermeille ;Et le flot, jusqu'à l'aube,‖ avec un long soupir,Berça ton désespoir‖ et ne put l'assoupir !Tes fureurs, ô Marco,‖ sous ces murs enchaînées.Usèrent, cette nuit,‖ le sang de dix années.

Mais le soleil levé‖ rend le péril certainPour l'amant, le proscrit,‖ ennemis du matin.Marco fuit en longeant‖ les sinueuses côtes ;Un cap offrait l'abri‖ de ses roches plus hautes ;Il s'arrête, il y tient‖ son esquif attaché ;Et lui, sur le sommet,‖ dans les genêts caché.Mettant dans son regard‖ son âme tout entière,Du château plus lointain‖ cherche à percer la pierre.Quelque espoir lui revient ;‖ car, c'est trop le punir ;Pour un adieu suprême‖ elle doit revenir !Il attend ; c'est ici‖ la moitié de la routeJusqu'au toit du pêcheur.‖ Il va la voir sans doute ;Ce ciel joyeux le dit ;‖ ces parfums, cet air purPénètrent dans son cœur‖ comme un présage sûr.

Mais au pied des remparts‖ une barque… oh ! c'est elle !Sur son blanc vêtement‖ le soleil étincelle.Beau lac, brise si douce‖ et si lente à souffler,Ah ! portez-la plus vite‖ où son cœur veut aller !Déjà du promontoire‖ elle a doublé la ligne ;Là, parmi les rochers,‖ bassin fait pour un cygne,S'arrondit une baie‖ au lit profond et purDont les bords verdoyants‖ assombrissent l'azur.La barque détournée‖ à ce port se dirige.T'a-t-elle deviné,‖ Marco ? par quel prodige,De si loin, en ce lieu !‖ ton cœur bat ; mais pourquoiLâcher ainsi la rame‖ encor trop loin de toi,Au milieu de cette anse ;‖ et, dans la barque étroite.Tout à coup se lever‖ et rester ainsi droite ?Elle écoute peut-être,‖ à l'heure du réveil.Elle invoque le dieu‖ dont elle prend conseil,Le dieu des profondeurs‖ de cette eau pure et vaste,Cet invisible amant‖ qui la conserve chaste.On voit qu'elle interroge‖ un hôte habituel ;Nui effroi ne la trouble‖ en son muet appel ;L'azur du flot est clair‖ moins que ses yeux limpides,Moins uni que son front‖ sans ombres et sans rides ;Sa lèvre est de corail,‖ et du frais OrientLe ciel n'est pas plus rose‖ et pas plus souriant.A peine soulevé,‖ son sein paisible exhaleLe facile courant‖ de son haleine égale ;Blanche, immobile, avec‖ un marbre on la confond.Quel repos ! en est-il‖ un autre plus profond ?Un seul, et c'est celui‖ que, d'un élan sublime,Elle va demander,‖ ô lac, à ton abîme !

Et la nappe d'azur,‖ oscillant jusqu'aux bords,D'un tombeau diaphane‖ enveloppe son corps.

Brisant des flots émus‖ la tremblante surface,Un rapide plongeur‖ fend l'onde sur sa trace.Sous les plis orageux‖ de leur vivant linceulDeux hôtes dormiront,‖ ô lac, ou pas un seul !Veux-tu, les unissant‖ dans ta demeure avare.Les y garder, afin‖ que rien ne les sépare ?Pour un plus long hymen‖ as-tu donc conviéSur tes algues ce couple‖ à nos fleurs envié ?Non ! tu veux nous les rendre,‖ ô lac, et tu secondesLes forces de l'amant‖ qui lutte sous tes ondes.Marco la reprendra !‖ l'amour est aussi fortPour aider à mourir‖ que pour vaincre la mort.Plus prompt que l'alcyon,‖ sur la vague écumanteLe plongeur reparaît‖ rapportant son amante ;Par les cheveux noués‖ à son bras triomphantI ! la tient élevée‖ hors de l'onde qu'il fend.S'élance, et, d'un effort‖ suprême, en deux coups d'aileSur le sable prochain‖ retombe à côté d'elle.Est-ce elle, est-ce un cadavre,‖ ô lac, qu'il te ravit ?L'oreille sur son cœur,‖ Marco tremble… Elle vit !

IX

« Oui, Marco, cet abîme‖ où j'ai voulu descendre,Du bonheur d'être à toi‖ pouvait seul me défendre ;La vie est plus facile‖ à fuir que tes baisers.Un Dieu veille aujourd'hui‖ sur nos cœurs apaisés.Enlevée au tombeau,‖ je dois te rester sainte.Désormais je te parle‖ et tiens ta main sans crainte ;Et, si je faiblissais‖ après de tels aveux.J'attends de toi l'effort‖ qui nous sauve tous deux.Oui, j'ai voulu mourir‖ pour la vertu que j'aime,Nais non pour m'en parer‖ et triompher moi-même.Tout est à toi, Marco,‖ ma vertu, mon devoir ;Prends-les, si tu le peux‖ à tes yeux sans déchoir.L'honneur, c'est toi ! Sois grand,‖ et je suis assez pure.C'est toi qu'il faut garder‖ sans chaîne et sans souillure.D'un remords, d'un regret,‖ dans la lutte où tu cours.Je ne veux pas charger‖ tes destins déjà lourds.J'aime mieux de ma mort‖ te laisser la souffrance ;Car elle peut au moins‖ se changer en vengeance,Et servir l'Italie‖ et tes complots sacrés.Il faut un chef austère‖ à nos fiers conjurés.Je te connais, Marco ;‖ ta pensée est trop hautePour qu'un furtif amour‖ soit bien longtemps son hôte.Je t'aime ainsi ! pour toi,‖ pour ta mâle grandeur.Et veux servir ta gloire‖ au prix de mon bonheur.Tu m'aimes, je le sais ;‖ tes larmes sont loyales ;Mais tu m'aimes en homme,‖ et j'ai bien des rivales.L'honneur et la patrie‖ et cette ardeur d'exploits,Tu les portes plus haut‖ que l'amour… tu le dois !Mais moi, qui garde aussi‖ la haine héréditaire,Moi qui sais que l'amour‖ aujourd'hui doit se taire,Moi fille d'un soldat‖ martyr de l'étranger,Moi qui place avant tout‖ l'Italie à venger,Moi qui t'ai dit : Va, meurs,‖ la liberté t'appelle !Je ne puis partager‖ ton cœur même avec elle !Pour ma vie et mon sang‖ dépensés à t'aimer.Il me faudrait tes jours,‖ ton âme à consumer.Ne crains rien ; cette ivresse‖ où s'éteindrait ta gloire.Aux lèvres de Fausta‖ n'espère pas la boire.Je vivrai loin de toi ;‖ cependant je vivrai ;Ton repos le commande‖ et je te l'ai juré.Pars donc ! sans redouter‖ qu'un tombeau volontaireEnchaîne ta pensée‖ avec moi sous la terre.Tu ne laisses, ici,‖ ni spectre ni remords ;Mais un cœur désormais‖ au-dessus de la mort,Qui vivra de ta vie,‖ et, dans sa foi plus ferme.Des douleurs, sans les fuir,‖ veut attendre le terme ;Qui te suit dans la lutte‖ où vous allez rentrer,Et qui, demeuré pur,‖ a le droit d'espérer. »

Tels furent leurs adieux,‖ ou plutôt leurs paroles.Celles qu'on peut traduire‖ avec des sons frivoles.Quels mots reproduiraient‖ l'éloquence des yeux,Et sauraient de l'amour‖ peindre les vrais adieux ?

Il partit ; ce qu'en lui‖ de vertu mieux trempée.De vaillance à porter‖ sa haine et son épée.D'ardeur plus invincible‖ à servir son paysMettra l'orgueil sacré‖ des devoirs obéis…Tu le sais, et toi seule,‖ ô mère de la Force,Toi qui des voluptés‖ foules aux pieds l'amorce,Et, gardant un sang pur‖ aux générations,Fais croître et fais fleurir‖ les grandes nations ;Toi par qui la jeunesse‖ est longue au cœur de l'homme.Toi, Pudeur, qui veillais‖ aux grands siècles de Rome,Qui des lits nuptiaux,‖ sous tes yeux restés saints,De ses héros de bronze‖ as tiré les essaims ;Toi qui des bras guerriers‖ durcis les nobles fibres.Toi qui seule maintiens‖ ou fais les peuples libres,Vertu des vieux Latins‖ dans leurs jours triomphants,Tu lésais ; viens l'apprendre‖ à leurs derniers enfants !

X

L'ombre d'un bois, tombant‖ du coteau sur la grève,Abrita des adieux‖ l'heure cruelle et brève.Après qu'ils sont partis,‖ et l'amante et l'amant.Un homme du taillis‖ s'éloigne lentement.Sous ses longs cheveux blonds‖ pâle, un orage interneTrouble l'azur vitreux‖ de son œil fixe et terne ;Il semble ne pas voir‖ et marcher dans la nuit ;A son morne flambeau‖ quel rêve le conduit ?

C'est Herman. Dans cette ombre,‖ à midi rare et douce,Le chasseur s'endormait‖ affaissé sur la mousse.Mais une voix connue‖ a fait fuir la sommeil.

Quelle affreuse lumière‖ a glacé son réveil,Quand le fatal secret,‖ qu'il ne veut pas entendre,Dans la paix de son doute‖ est venu le surprendre !Lui qui rêvait encor‖ de la fléchir un jour !Pure, mais à jamais‖ brûlant d'un autre amour !Plus d'espoir ! c'est bien là‖ sa fierté surhumaine,Fidèle à sa pudeur,‖ mais fidèle à sa haine !Quel penser de pardon,‖ de vengeance ou d'oubli,Demeure au cœur d'Herman‖ sourdement établi ?Nul n'attendra le son‖ de cette âme incomplèteQui tient comme l'amour‖ la colère muette.A peine une pâleur‖ sur son front, dans ses yeux.Trahit des passions‖ le choc silencieux ;Et, quand la foudre au fond‖ peut-être le ravage,Jamais l'éclair n'a lui‖ pour révéler l'orage.

XI

Le sang de tes enfants,‖ encore infructueux,Va tremper de nouveau‖ la terre des aïeux ;Ceins ton front de lauriers‖ pour cette auguste fête,Et rends gloire, Italie,‖ à leur noble défaite !Sur ton vieux Capitole‖ avant de remonter,Par plus d'un jour pareil‖ il faut le mériter.Et ne pas te lasser,‖ patiente nourrice,D'enfanter des martyrs‖ aux honneurs du supplice.Oui, vous mourrez vaincus,‖ dans l'exil, dans les fers ;Le gibet vous attend,‖ frères, soyez-en fiers !Votre sang généreux,‖ que l'étranger prodigue.Doit couler sous ses mains‖ jusqu'à rompre la digue.Donnez, donnez toujours‖ de ce sang pur et fort !La liberté naîtra‖ de quelque illustre mort.

Dans le pays lombard,‖ près de ces eaux si belles,Où l'on rêve de paix,‖ de fêtes éternelles,Où l'âge d'or naîtrait‖ avec la liberté.Près de ce lac riant‖ par l'amour habité,D'un sacrifice humain‖ se prépare l'offrande.Des glorieux vaincus‖ voici la noble bande,Calmes et le front haut,‖ tels qu'on aime à les voir,Les stoïques martyrs‖ du droit et du devoir.Autour d'eux les soldats,‖ stupide multitude,Marchent à rangs pressés‖ et font la solitude.Pour contenir les flots‖ d'un grand peuple insoumis,Un rempart s'est dressé‖ d'escadrons ennemis :Herman en est le chef.‖ Toujours pensif et triste.Il semble absent de l'œuvre‖ à laquelle il assiste,Et son regard errant,‖ ou vaguement fixé.Sur ceux qui vont mourir‖ s'est à peins abaissé.Son corps abandonné‖ se balance et se ploieAux pas lents du cheval,‖ et son panache ondoieSur son cou fléchissant.‖ Le long convoi de mort,Dirigé vers le lac,‖ s'arrête près du bordOù s'étend une plaine‖ à la pente adoucie.Là, sur un fin limon,‖ meurt la vague amincie ;Et, quelques pas plus loin,‖ sort du milieu des eauxUne épaisse forêt‖ de grands joncs, de roseaux.

Le groupe des martyrs,‖ soldats au fier visage,Docile et méprisant‖ s'est rangé sur la plage.Ils sont jeunes et beaux,‖ hélas ! ceux qui mourront ;Au milieu d'eux, Marco‖ les dépasse du front.La plaine exhale au loin‖ des odeurs printanières ;Son doux pays lui fait‖ ses caresses dernières ;Avec l'ardent regard‖ du ciel italien,Son œil plein de rayons‖ semble échanger le sien.

Salut, Marco ! les chefs‖ ont éloigné la foule ;Ils étouffent ta voix‖ sous le tambour qui roule ;Mais, parlant par tes yeux‖ en cet instant sacré,Ton cœur sur ton visage‖ en éclairs s'est montré.Pour rallumer l'honneur‖ aux âmes languissantes.Un rayon suffirait‖ de tes flammes puissantes.N'est-ce pas, de ce monde‖ il est doux de partir,Sûr qu'on est aimé d'elle‖ et fier d'être martyr ;A tous les dieux du cœur‖ gardant sa foi certaine,Et doublement vivant‖ par l'amour et la haine !Heureux qui, plein d'espoir,‖ fort et jeune lutteur,Apporte une âme intacte‖ au fer libérateur,Et meurt, même vaincu,‖ même en butte à l'insulte.Mais sans avoir douté‖ des objets de son culte !Son sang, quoique ignoré,‖ ne sera pas perdu ;Il ne voit pas, avant‖ le triomphe attendu.Des générations‖ dans la fange accroupiesRenier ou salir‖ ses saintes utopies ;Et, dans son propre cœur,‖ avant la fin du jour.Il ne sent pas tarir‖ la pensée et l'amour.Son temps d'épreuve est court :‖ quand la balle le frappe.Prompte ainsi qu'elle, au but‖ l'âme en un vol s'échappe.Là-haut sur son pays,‖ il voit, dès ce moment,Briller le jour lointain‖ de l'affranchissement,Et sourire en ses bras,‖ fraîche comme une aurore.Sa fiancée en deuil,‖ qui, chez nous, pleure encore.Voilà ce que la mort‖ a d'extase à donnerAu martyr dont le front‖ commence à rayonner.Mais si tu crois qu'au seuil‖ d'une tombe héroïqueUne larme en coulant‖ ternisse un nom stoïque,Si tu veux, ô Marco,‖ retenir par orgueilCette perle du ciel‖ qui tremble dans ton œil…Il fallait de ta mère‖ écarter la pensée.Oublier ton amante‖ à sa prison laissée,Et, près de ton cercueil,‖ ne pas les voir du cœurS'éteindre et longuement‖ mourir de leur douleur.

Le fer a retenti‖ des armes qu'on apprête,Et, distrait de son rêve,‖ Herman lève la tête ;L'indifférent regard‖ que son œil promenait,Sur le front de Marco‖ tombe ; il le reconnaît…De quel pli de son cœur‖ sort cet éclair rapide,Le premier dont rougit‖ ce front terne et livide ?Ce sursaut, que le mors‖ imprime à ton cheval,O chef, est-ce d'un lâche‖ ou d'un noble rival ?Est-ce un bouillonnement‖ du sang ou de la boue ?Le fusil des soldats‖ déjà touche leur joue ;Toi, tu couves Marco‖ sous le même regard ;Ta lèvre étrangement‖ se plisse… le feu part !Et, pour s'offrir à lui‖ soudainement dressée,Dans les touffes de joncs‖ où sa barque est glissée,Comme un oiseau plongeur‖ qui lève enfin le cou.Grande et blanche, Fausta‖ se montra tout à coup.Et, sur son large sein‖ qu'un noble orgueil enivre.Elle a reçu sa part‖ du plomb qui les délivre.

Elle est encor debout‖ dans sa robe de lis,Tandis qu'an flot de pourpre‖ en inonde les plis.Avec son premier sang‖ et sa suprême flamme,Marco ! ce nom jaillit‖ et précède son âme.Tombant sur les genoux‖ et les bras étendus,Elle a vécu pour voir‖ ses adieux entendus,Et son amant couché‖ sur la fatale grève ;Et cette chère main,‖ qui vers elle se lève,Semble chercher la sienne,‖ et sur l'étroit canal.Se balance et s'affaisse‖ en un dernier signal.

Mais entre ces deux cœurs‖ tout obstacle s'effaceCar la mort vient entre eux‖ d'anéantir l'espace ;Et, loin d'un monde esclave,‖ unis selon leur vœu,Ils s'aiment librement‖ dans les jardins de Dieu.Quelle terre a gardé‖ leur cendre et leur mémoire ?Qu'importe, ô jeunes gens‖ oublieux de la gloire !Laissez leurs noms, leur cendre‖ au vent se disperser.Si vous n'avez pour eux‖ que des pleurs à verser.

1845.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
340((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a intervalles / balles féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquea ensevelie / l'Italie féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquec insolence / lance féminine, classiqued destin / latin masculine, classiquee arme / larme féminine, classiquef revers / vers masculine, classiquea regarde / lombarde féminine, classiqueb insurgés / vengés masculine, classiquec refuge / juge féminine, classiqued bourreau / duro masculine, classiquea surplombe / tombe féminine, classiqueb chasseur / l'épaisseur masculine, classiquec mouille / dépouille féminine, classiqued bord / mort masculine, classiquee pensée / enfoncée féminine, classiquef soufferts / fers masculine, classiqueg histoire / gloire féminine, classiqueh l'amant / tourment masculine, classiquei âge / partage féminine, classiquej l'honneur / défenseur masculine, classiquek presse / jeunesse féminine, classiquel l'été / argenté masculine, classiquem sombre / ombre féminine, classiquen Alpins / pins masculine, classiquea muraille / bataille féminine, classiqueb arceaux / faisceaux masculine, classiquea fenêtre / paraître féminine, classiqueb attaché / penché masculine, classiquec attente / hésitante féminine, classiqued blonds / profonds masculine, classiquee tue / statue féminine, classiquef cruellement / d'amant masculine, classiqueg germaine / chaîne féminine, classiqueh venger / étranger masculine, classiquea tienne / italienne féminine, classiqueb craintif / captif masculine, classiquec forte / morte féminine, classiqued repoussé / passé masculine, classiquea blessures / murmures féminine, classiqueb quitté / cité masculine, classiquec s'envole / idole féminine, classiquea nuits / ennuis masculine, classiquea épée / trempée féminine, classiqueb désespoir / manoir masculine, classiquec femme / âme féminine, classiqued hymen / germain masculine, classiquee Dante / ardente féminine, classiquea rougissant / naissant masculine, classiqueb marine / poitrine féminine, classiquec nerveux / cheveux masculine, classiqued flotte / pilote féminine, classiquea amis / permis masculine, classiqueb retraites / secrètes féminine, classiquec ardeur / cœur masculine, classiqued abîmes / cimes féminine, classiquee respirer / désaltérer masculine, classiquef profonde / l'onde féminine, classiqueg part / regard masculine, classiqueh attachée / cachée féminine, classiquei verts / travers masculine, classiquej barrière / bruyère féminine, classiquek vêtement / allemand masculine, classiquel vie / l'Italie féminine, classiquem pourquoi / effroi masculine, classiquen arbre / marbre féminine, classiqueo rend / expirant masculine, classiquep aunes / aumônes féminine, classiqueq obscurs / sûrs masculine, classiquer alertes / vertes féminine, classiques foyer / flamboyer masculine, classiquet délire / lire féminine, classiquea effroi / pourquoi masculine, classiqueb convulsive / attentive féminine, classiquec dirait / regret masculine, classiqued t'amène / haine féminine, classiquee joyeux / yeux masculine, classiquef branches / blanches féminine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb aime / toi-même féminine, classiquec pâlit / lit masculine, classiqued douce / s'émousse féminine, classiquea pêcheur / fraîcheur masculine, classiqueb étincelle / nacelle féminine, classiquec loin / témoin masculine, classiquea secrète / s'arrête féminine, classiqueb passé / glacé masculine, classiquec ressentie / partie féminine, classiqued Pourtant / l'attend masculine, classiquee sauvée / inachevée féminine, classiquef chemin / main masculine, classiquea causeries / prairies féminine, classiqueb repos / propos masculine, classiquea patrie / flétrie féminine, classiqueb pas / combats masculine, classiquec s'impose / cause féminine, classiqued amitié / pitié masculine, classiquea austères / mystères féminine, classiqueb natal / rival masculine, classiquec larmes / armes féminine, classiquea forêts / discrets masculine, classiqueb oppressée / pensée féminine, classiquea château / bateau masculine, classiqueb capitaine / lointaine féminine, classiquec silencieux / yeux masculine, classiqued ronge / songe féminine, classiquee sang / tout-puissant masculine, non classiquef tendre / entendre féminine, classiqueg s'arrêta / Fausta masculine, classiqueh recèle / éternelle féminine, classiquea furtif / attentif masculine, classiqueb lèvre / fièvre féminine, classiquec attesté / l'immensité masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquec image / langage féminine, classiqued d'or / encor masculine, classiquee même / t'aime féminine, classiquef hier / fier masculine, classiqueg propice / s'accomplisse féminine, classiqueh péril / exil masculine, classiquei ramène / haine féminine, classiquej fuir / souffrir masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb m'appartient / retient masculine, classiquec trempe / rampe féminine, classiqued effaçons / soupçons masculine, classiquee belle / d'elle féminine, classiquef l'enchaîner / donner masculine, classiqueg offrande / grande féminine, classiqueh desseins / saints masculine, classiquei tolère / colère féminine, classiquej d'ennuis / nuits masculine, classiquek lente / éclatante féminine, classiquel vertu / abattu masculine, classiquem misérable / inséparable féminine, classiquen fier / fer masculine, classiqueo d'elle / t'appelle féminine, classiquep encor / essor masculine, classiqueq aile / fidèles féminine, non classiquer toujours / amours masculine, classiques répandre / tendre féminine, classiquet vaincu / vécu masculine, classiqueu confie / purifie féminine, classiquev splendeur / pudeur masculine, classiquew avilie / Italie féminine, classiquea eaux / d'arbrisseaux masculine, classiqueb sauvage / rivage féminine, classiquea charmant / moment masculine, classiqueb balancent / s'élancent féminine, classiquec écho / Marco masculine, classiqued brûle / circule féminine, classiquee attiédi / midi masculine, classiquef affaissées / pensées féminine, classiqueg cœurs / langueurs masculine, classiqueb vertus / revêtus masculine, classiquec blesse / faiblesse féminine, classiqued effort / mort masculine, classiquee naguère / vulgaire féminine, classiquef abandon / pardon masculine, classiquea sensée / pensée féminine, classiqueb ans / printemps masculine, classiquec closes / choses féminine, classiqued apercevoir / devoir masculine, classiquee suprême / lui-même féminine, classiquea deux / d'eux masculine, classiqueb calice / sacrifice féminine, classiquec rappeler / égaler masculine, classiqued cimes / sublimes féminine, classiquee sens / descends masculine, classiquef pièges / neiges féminine, classiqueg vainqueur / cœur masculine, classiqueh chancelle / nacelle féminine, classiquei fuit / reluit masculine, classiquej convulsive / rive féminine, classiquea ennemis / soumis masculine, classiqueb prescrite / s'irrite féminine, classiquec pleurs / pâleurs masculine, classiqued maître / naître féminine, classiquea mal / fatal masculine, classiqueb rêves / grèves féminine, classiquec temps / instants masculine, classiquea aimée / accoutumée féminine, classiqueb connu / venu masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiqued voir / l'espoir masculine, classiquee s'élance / silence féminine, classiquef fanaux / créneaux masculine, classiqueg l'ombre / sombre féminine, classiqueh attentif / esquif masculine, classiquei teintes / éteintes féminine, classiquej endormi / frémi masculine, classiquek encore / implore féminine, classiquel horizon / prison masculine, classiquea veille / vermeille féminine, classiqueb soupir / l'assoupir masculine, classiquec enchaînées / années féminine, classiquea certain / matin masculine, classiqueb côtes / hautes féminine, classiquec attaché / caché masculine, classiqued entière / pierre féminine, classiquee punir / revenir masculine, classiquef route / doute féminine, classiqueg pur / sûr masculine, classiquea elle / étincelle féminine, classiqueb souffler / aller masculine, classiquec ligne / cygne féminine, classiqued pur / l'azur masculine, classiquee dirige / prodige féminine, classiquef pourquoi / toi masculine, classiqueg étroite / droite féminine, classiqueh réveil / conseil masculine, classiquei vaste / chaste féminine, classiquej habituel / appel masculine, classiquek limpides / rides féminine, classiquel Orient / souriant masculine, classiquem exhale / égale féminine, classiquen confond / profond masculine, classiqueo sublime / abîme féminine, classiquea bords / corps masculine, classiquea surface / trace féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquec avare / sépare féminine, classiqued convié / envié masculine, classiquee secondes / ondes féminine, classiquef fort / mort masculine, classiqueg écumante / amante féminine, classiqueh triomphant / fend masculine, classiquei d'aile / d'elle féminine, classiquej ravit / vit masculine, classiquea descendre / défendre féminine, classiqueb baisers / apaisés masculine, classiquec sainte / crainte féminine, classiqued aveux / deux masculine, classiquee j'aime / moi-même féminine, classiquef devoir / déchoir masculine, classiqueg pure / souillure féminine, classiqueh cours / lourds masculine, classiquei souffrance / vengeance féminine, classiquej sacrés / conjurés masculine, classiquek haute / hôte féminine, classiquel grandeur / bonheur masculine, classiquem loyales / rivales féminine, classiquen d'exploits / dois masculine, classiqueo héréditaire / taire féminine, classiquep l'étranger / venger masculine, classiqueq t'appelle / elle féminine, classiquer t'aimer / consumer masculine, classiques gloire / boire féminine, classiquet vivrai / juré masculine, classiqueu volontaire / terre féminine, équivalentev remords / mort masculine, classiquew ferme / terme féminine, non classiquex rentrer / d'espérer masculine, classiquea paroles / frivoles féminine, classiqueb yeux / adieux masculine, classiquea trempée / épée féminine, classiqueb pays / obéis masculine, classiquec Force / l'amorce féminine, classiqued générations / nations masculine, classiquee l'homme / Rome féminine, classiquef saints / essaims masculine, classiqueg fibres / libres féminine, classiqueh triomphants / enfants masculine, classiquea grève / brève féminine, classiqueb l'amant / lentement masculine, classiquec interne / terne féminine, classiqued nuit / conduit masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiqueb entendre / surprendre féminine, classiquec jour / amour masculine, classiqued surhumaine / haine féminine, classiquee d'oubli / établi masculine, classiquef incomplète / muette féminine, classiqueg yeux / silencieux masculine, classiqueh ravage / l'orage féminine, classiquea infructueux / aïeux masculine, classiqueb fête / défaite féminine, classiquec remonter / mériter masculine, classiqued nourrice / supplice féminine, classiquee fers / fiers masculine, classiquef prodigue / digue féminine, classiquea belles / éternelles féminine, classiqueb liberté / habité masculine, classiquec l'offrande / bande féminine, classiqued voir / devoir masculine, classiquee multitude / solitude féminine, classiquef insoumis / ennemis masculine, classiqueg triste / assiste féminine, classiqueh fixé / abaissé masculine, classiquei ploie / ondoie féminine, classiquej mort / bord masculine, classiquek adoucie / amincie féminine, classiquel eaux / roseaux masculine, classiquea visage / plage féminine, classiqueb mourront / front masculine, classiquec printanières / dernières féminine, classiqued italien / sien masculine, classiquea foule / roule féminine, classiqueb sacré / montré masculine, classiquec languissantes / puissantes féminine, classiqued partir / martyr masculine, classiquee certaine / haine féminine, classiquef lutteur / libérateur masculine, classiqueg l'insulte / culte féminine, classiqueh perdu / attendu masculine, classiquei accroupies / utopies féminine, classiquej jour / l'amour masculine, classiquek frappe / s'échappe féminine, classiquel moment / l'affranchissement masculine, classiquem aurore / encore féminine, classiquen donner / rayonner masculine, classiqueo héroïque / stoïque féminine, classiquep orgueil / œil masculine, classiqueq pensée / laissée féminine, classiquer cœur / douleur masculine, classiquea apprête / tête féminine, classiqueb promenait / reconnaît masculine, classiquec rapide / livide féminine, classiqued cheval / rival masculine, classiquee boue / joue féminine, classiquef regard / part masculine, classiqueg dressée / glissée féminine, classiqueh cou / coup masculine, classiquei enivre / délivre féminine, non classiquea lis / plis masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquec étendus / entendus masculine, classiqued grève / lève féminine, classiquee canal / signal masculine, classiquea s'efface / l'espace féminine, classiqueb vœu / Dieu masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiqued disperser / verser masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

680 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources