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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1844‑1879

XX. Guillaume tell en 1874

Victor de Laprade· octosyllabes, 176 vers

Tell, un de mes saints d'autrefois,Te souviens-tu de ce bel âgeOù, leste et léger de bagageEt farouche ennemi des rois.Vers ton lac, à travers les bois,Je venais en pèlerinage ?

Qu'il était beau, qu'il était fierAvec sa flèche à la ceinture,Ce grand homme de la nature !Regard d'aigle et jarret de fer,Qu'il faisait bien dans la peinture.Voire dans la littérature !J'étais comme lui libre et fier…Il me semble que c'est hier.

Le cœur plein et la bourse vide,Rêvant de fabuleux exploits,Hardi comme un chat sur les toits.Je trottais sur les rocs étroits.Sur les neiges en pyramide.Je reviens… un peu plus timideEt plus indulgent pour les rois :Après trente ans, je te revois,Tell, mon vieil ami d'autrefois,Mon noble archer tyrannicide !

Dieu ! comme te voilà changé !L'ours a fait peau neuve en son antre :Jadis j'y fus très mal logé,Peut-être même un peu grugé !A cela seul rien n'est changé.Et c'est bien chez toi que je rentre.Mais l'ancien héros s'est rangé :Grosse tirelire et gros ventre !

Hélas ! n'y verrais-je plus clair ?Te voilà, dos courbé, nu-tête,De la façon la plus honnête,Saluant, appelant mein HerrUn lansquenet féroce et bête.Quel nuage a passé dans l'air ?Vrai ! je crois que je perds la tête…C'est lui ! c'est bien lui, c'est Gessler !

Il met son bonnet polimentEt badine avec sa rapière :Il s'est fait d'humeur familière.Toi, dans ton mauvais allemand.Tu lui tournes ton complimentEt tu remplis son bock de bière.

O Grûtli ! serments éclipsés !A quoi désormais faut-il croire ?Sortez de ma triste mémoire,Vieux trois Suisses des temps passés !Guillaume ! garde le pourboireEt rends-moi les pleurs insensésQue j'ai si largement versés…Mes pleurs plus vrais que ton histoire !

Donc Gessler et Guillaume TellS'embrassent et trinquent ensemble.Mais, ô mon héros immortel !Ta vieille main quelque peu tremble ;Tu n'es pas bien sûr, ce me semble,D'être le maître en ton hôtel ;Et je cherche, ô Guillaume Tell !Quel aimable nœud vous rassemble.

Je sais que vos trois grands vieillardsEt toi, Guillaume, on vous renommePour aimer très fort les dollars,Écus de Genève ou de Rome ;Or avec ces reîtres pillards.Détroussant tous ceux qu'il assomme,Gessler nous a pris cinq milliards !Et voilà, certes, mon brave homme,En florins, zwanzigs, rouge-liardsDe quoi te payer de ta pomme.

O temps, ô mœurs, ô cœur humain !Moi-même, ô cruelle ironie,Moi de vieux sang gallo-romain.Jadis, sur ce même chemin,Incliné devant leur génie,J'ai tendrement serré la mainA nos frères de Germanie !

Lorsque je les ai rencontrés,Un jour, sur les Alpes en fête,Ces reîtres étaient des lettrés ;Ils portaient assez bas la têteEt ne rêvaient pas de conquête.Débraillés, grossiers, déchirés,Aux voyageurs les moins dorésTendant leurs ongles azurés,Ils faisaient humblement la quête.

Moi, tenant mes goussets ouverts.J'admirais cette bonté grande.Tous les moins crasseux de la bandeMe semblaient de futurs Schillers.J'étais, alors, — Dieu me !e rende ! —Amoureux de tout l'univers.Des bois, des lacs bleus, des prés verts,De l'or des genêts sur la lande.De l'aigle et des rochers déserts,Des journaux, des tribuns diserts,Du luth et de la sarabande,D'Iris, de Minerve aux yeux pers…Et de la sagesse allemande.

C'était le temps ou d'autres fousFaisaient leur grande découverte :Une cité de fleurs couverte,Où, pour les brebis et les loups,Pour vous, chers frères, et pour nous,A l'abri des tyrans jaloux,L'avenir tiendrait table ouverte…Et bercé d'un espoir si doux,J'ai mis mes pièces de vingt sous,Hermann ! dans ta casquette verte.

Puis je repartais en courantSur la neige et sur la bruyère,Heureux d'abolir la frontièreEntre nous et ce cher parent.Comme un vrai chevalier errantPendant l'étape tout entièreJe buvais de l'eau du torrent…Le soir à l'auberge en rentrantJe les retrouvais soûls de bière.

Je saluais, triste et discret.Me bouchant le nez, les oreilles…D'ailleurs, c'était un simple prêt ;Et comptant sur leurs doctes veilles,— La fleur ainsi prête aux abeilles, —Je m'attendais à des merveillesQuand leur grand livre paraîtrait.Ils m'ont tout payé, l'intérêtEt le principal… à Bazeilles.

Mais je reviens à mon héros,Que je voudrais aimer encore,A ces vieux pasteurs de taureauxDont j'entends la trompe sonore.

Es-tu donc las d'être immortelDans ta douce et libre Helvétie ?Quoi ! mon brave Guillaume Tell,Gessler, choyé dans ton hôtel,A ses noirs projets t'associe !

Il n'a pris cet air engageantQue pour te remettre à la chaîne,Dans sa lourde astuce germaineContre la France il se déchaîne,Au bon Dieu lui-même il s'en prend.Tell ! fais-toi donner notre argentSans épouser sa sotte haine.

Hélas ! il t'a déjà montéContre la foi de tes ancêtres :Dieu, voilà le pire des maîtres !La véritable liberté,C'est de persécuter les prêtres ;Et le soir, à l'ombre des hêtres,Au nom de la fraternité,On en mange aux goûters champêtres.

Te voilà dans le vrai chemin,Guillaume, et dans le goût moderne !Tout bon peuple aime qu'on le berne ;Prête à Gessler ta forte main,Et le tour sera fait demain.C'est le vieux reître qui gouverne,Il a muselé l'ours de Berne ;Le bonnet rance du GermainEst arboré… qu'on se prosterne !

Les mœurs, les lois, Dieu, les aïeux,Tout cela, vraiment, c'est trop vieux,Et c'est fait pour qu'on le renie.Allons, Tell ! un coup de génie :Place au César de Germanie !Gessler régnera dans ces lieuxSur les prés, les chalets joyeux,Les lacs et les monts sourcilleux,Les grands aigles et les grands bœufs.Et sur les filles aux yeux bleus.Et pour prix de ta félonie,La vieille Suisse étant finie,Tu verras tes petits-neveuxSous-préfets en Poméranie !

Versification

Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a d'autrefois / rois / bois masculine, classiqueb âge / bagage / pèlerinage féminine, classiquea fier / fer masculine, classiqueb ceinture / nature féminine, classiquec peinture / littérature féminine, classiqued fier / hier masculine, classiquea vide / pyramide féminine, classiqueb exploits / toits masculine, classiquec étroits / rois masculine, classiqued timide / tyrannicide féminine, classiquee revois / d'autrefois masculine, classiquea changé / logé masculine, classiqueb antre / rentre / ventre féminine, classiquec grugé / changé / rangé masculine, classiquea clair / Herr masculine, classiqueb nu-tête / honnête féminine, classiquec bête / tête féminine, classiqued l'air / Gessler masculine, classiquea poliment / allemand / compliment masculine, classiqueb rapière / familière / bière féminine, classiquea éclipsés / passés masculine, classiqueb croire / mémoire féminine, classiquec pourboire / histoire féminine, équivalented insensés / versés masculine, classiquea Tell / immortel masculine, classiqueb ensemble / tremble féminine, classiquec semble / rassemble féminine, classiqued hôtel / Tell masculine, classiquea vieillards / dollars masculine, classiqueb renomme / Rome féminine, classiquec pillards / milliards / rouge-liards masculine, classiqued assomme / homme / pomme féminine, classiquea humain / gallo-romain masculine, classiqueb ironie / génie / Germanie féminine, classiquec chemin / main masculine, classiquea rencontrés / lettrés masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquec conquête / quête féminine, classiqued déchirés / dorés / azurés masculine, classiquea ouverts / Schillers masculine, classiqueb grande / bande féminine, classiquec rende / lande féminine, classiqued l'univers / verts masculine, classiquee déserts / diserts / pers masculine, classiquef sarabande / allemande féminine, classiquea fous / loups masculine, classiqueb découverte / couverte féminine, classiquec nous / jaloux masculine, classiqued ouverte / verte féminine, classiquee doux / sous masculine, classiquea courant / parent masculine, classiqueb bruyère / frontière féminine, classiquec errant / torrent / rentrant masculine, classiqued entière / bière féminine, classiquea discret / prêt masculine, classiqueb oreilles / veilles féminine, classiquec abeilles / merveilles / Bazeilles féminine, classiqued paraîtrait / l'intérêt masculine, classiquea héros / taureaux masculine, classiqueb encore / sonore féminine, classiquea immortel / Tell / hôtel masculine, classiqueb Helvétie / t'associe féminine, classiquea engageant / prend / argent masculine, classiqueb chaîne / germaine féminine, classiquec déchaîne / haine féminine, classiquea monté / liberté / fraternité masculine, classiqueb ancêtres / maîtres féminine, classiquec prêtres / hêtres / champêtres féminine, classiqueb moderne / berne féminine, classiquec demain / Germain masculine, classiqued gouverne / Berne / prosterne féminine, classiquea aïeux / vieux masculine, classiqueb renie / génie féminine, classiquec Germanie / félonie féminine, classiqued lieux / joyeux masculine, classiquee sourcilleux / bœufs masculine, classiquef bleus / petits-neveux masculine, classiqueg finie / Poméranie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources