Carmina sacra, 1912· Méditations et cantiques
A une carmélite
Le seuil mélancolique,‖ enfin, s'est refermé !Et tu peux contempler,‖ d'un long regard d'épouse,Pâle sur une Croix,‖ l'Époux, le Bien-Aimé,Qui, de ton âme forte,‖ et si douce, charmé,Fera peser sur toi‖ sa tendresse jalouse.
D'un fervent, d'un vivace‖ amour tu l'aimeras,Et quand, pour t'exercer‖ par de terribles feintes,Il semblera s'enfuir‖ à jamais de tes bras,Vers ton cœur nuptial‖ tu le ramènerasPar l'héroïque attrait‖ des patiences saintes.
Il te l'a dit Lui-même :‖ et lu n'as pas frémi !Il te demandera‖ de ton sang pour les crimes,Dont l'enivrement lourd‖ tient le monde endormi.Il te faudra répondre‖ aux désirs de l'Ami,Qui, Victime, avec Lui‖ ne veut que des victimes.
Afin que le Ciel trouve‖ où décharger ses coups.Tu seras une hostie‖ aimante et volontaire.Une vivante cible‖ offerte à ses courroux.Entends tous les pécheurs‖ te crier : sauve-nous !Et tombe dans la nuit,‖ la face contre terre.
Lutte, lutte avec Dieu‖ mystérieusement,Pour que ton siècle soit‖ lavé de ses folies,Pour changer en pardon‖ l'horreur du châtiment.Deviens un autre Christ‖ et, sans tressaillement,Bois ; le regard au ciel,‖ d'épouvantables lies.
Mais, ivre du vin fort‖ de l'abnégation,D'abord, Fille du cloître,‖ aime ta Règle dure ;Et, comme au jour sacré‖ de ta Profession,En pensant à l'éclat‖ de la sainte Sion,Sens ton cœur s'embraser‖ sous la robe de bure.
Exulte sous le poids‖ des austères devoirs.Chéris l'isolement‖ dans l'étroite cellule.Le petit jardin clos,‖ les blancs et sourds parloirs.Glisse, telle une morte,‖ à travers ces couloirs,Où le clair midi même‖ est comme un crépuscule.
Reviens, les pieds glacés,‖ des matines d'hiver,Taciturne parmi‖ toutes ces taciturnesDont les reins sont serrés‖ d'une chaîne de fer ;Et lève-toi, la Croix‖ à la main, si l'EnferVoulait t'épouvanter‖ de ses terreurs nocturnes.
Et, même dans l'ardeur‖ des plus mornes étés,Alors que le dégoût‖ te fait la bouche amèreDans les tentations,‖ dans les aridités.Conserve le secret‖ des candides gaîtés,Ainsi que le voulait‖ ta bienheureuse Mère.
Puis un jour, t'élançant‖ hors des stalles du chœur,Palpite à l'avant-goût‖ de l'éternelle Vie :Que l'immortel Amour‖ fonde sur toi vainqueur ;Que ton visage soit‖ de flamme, que ton cœur,Comme une cire, au feu‖ d'en-haut se liquéfie.
Ainsi que dans une anse‖ où se pressent les flots,Laisse en toi déborder‖ le grand Dieu qui t'assaille !Les yeux, devant l'éclat‖ qui l'environne, clos,Souris, le sein gonflé‖ de sublimes sanglots.Et, d'une défaillance‖ adorable, défaille.
Ou, vers les fulgurants‖ abîmes de splendeurQui creusent devant toi‖ leur gloire illimitée,Dresse-toi brusquement,‖ de toute ta hauteur ;Et, dans l'air répandant‖ une extatique odeur,Sois vers le vrai Soleil‖ avec fougue emportée !
Et puis, tranquillement,‖ retourne à l'humble effort :Après tant de grandeur‖ trouve-toi plus petite.Boucle autour de ta chair‖ le cilice qui mord ;Dis amoureusement :‖ la souffrance ou la mort !Sois celle qui combat‖ sans trêve et qui mérite.
D'une corde aux nœuds lourds‖ serre et meurtris ton flancEt, pour l'éternité,‖ que ton âme fleurisseComme une belle rose‖ ardente au cœur sanglant.Au sommet du Carmel‖ solitaire et brûlant,Vierge thérésienne,‖ ô Renonciatrice.
Versification
- Forme
- 14 quintils (quintils)
- Rimes
- 14(abaab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quintils
- Mots à la rime
- a refermé / Bien-Aimé / charmé masculine, classiqueb d'épouse / jalouse féminine, classiquea l'aimeras / bras / ramèneras masculine, classiqueb feintes / saintes féminine, classiquea frémi / endormi / l'Ami masculine, classiqueb crimes / victimes féminine, classiquea coups / courroux / sauve-nous masculine, classiqueb volontaire / terre féminine, classiquea mystérieusement / châtiment / tressaillement masculine, classiqueb folies / lies féminine, classiquea l'abnégation / Profession / Sion masculine, classiqueb dure / bure féminine, classiquea devoirs / parloirs / couloirs masculine, classiqueb cellule / crépuscule féminine, classiquea d'hiver / fer / l'Enfer masculine, classiqueb taciturnes / nocturnes féminine, classiquea étés / aridités / gaîtés masculine, classiqueb amère / Mère féminine, classiquea chœur / vainqueur / cœur masculine, classiqueb Vie / liquéfie féminine, classiquea flots / clos / sanglots masculine, classiqueb t'assaille / défaille féminine, classiquea splendeur / hauteur / odeur masculine, classiqueb illimitée / emportée féminine, classiquea effort / mord / mort masculine, classiqueb petite / mérite féminine, classiquea flanc / sanglant / brûlant masculine, classiqueb fleurisse / Renonciatrice féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Carmina Sacra, Mercure de France, 1920· numérisation archive.org· Sources