Carmina sacra, 1912· Chants d’Ombrie et de toscane
L’heure sacrée
Nous avions prolongé‖ l'amicale veillée :Sur les touches tes doigts‖ avaient couru longtemps.Je t'écoutais, la main‖ à ma tempe appuyée :Minuit dardait au ciel‖ mille feux éclatants.
Mais le clavier se tut.‖ Les choses indicibles,Que cette heure évoquait,‖ nous oppressaient tous deux.Tout près, sur les rayons,‖ dormaient de vieilles bibles ;Des souffles inconnus‖ passaient dans nos cheveux.
Soudain je me dressai,‖ comme au toucher d'un AngeQui serait survenu‖ silencieusement ;Mes paroles vibraient‖ de certitude étrange,Ma voix sonnait avec‖ un grave emportement.
Le flot, le flot sacré‖ des sagesses antiques,De mes lèvres roulait,‖ tel un torrent d'un mont ;Je devenais pareil‖ aux hommes extatiquesDont le regard voyait‖ dans l'Au-Delà profond.
Et, comme j'avais dit,‖ fils de la pure Essence,La reflétant selon‖ de multiples degrés,Par le souffle brûlant‖ de la toute-puissance,Les Esprits de splendeur,‖ ensemble proférés ;
Comme j'avais chanté‖ ces mondes de lumièreOù la divine image‖ éclate en décroissant.Pour aller, dans le sein‖ muet de la matière,Jusqu'à n'être plus qu'ombre‖ enfin, s'obscurcissant ;
Comme j'avais dit l'âme‖ ici-bas descendue,Afin d y mériter,‖ de souffrance en effort,La pauvre âme qui va,‖ dans ses rêves perdue,El rejoint l'infini‖ par l'Amour et la Mort ;
Comme le soulevant‖ à la fois tous les voilesJe l'avais éclairé‖ cet univers obscur,Au ciel intérieur‖ le montrant plus d'étoilesQu'il n'en luisait là-haut‖ dans le visible azur,
Palpitant, ébloui‖ de l'éclair de ces choses,.Emporté par-delà‖ l'éther sombrement bleuAu sanctuaire même‖ où s'engendrent les Causes,Tu me crias : en toi‖ je sens frémir un Dieu !
Cette heure, elle a passé‖ comme toutes les heures.Le Temps à séparer,‖ à disperser est prompt…Sous d'autres cieux pour toi,‖ comme en d'autres demeuresBien des nuits ont brillé,‖ bien des nuits brilleront.
Tu t'en iras mûri,‖ chargé d'expérience ;Ta fièvre de connaître‖ avidement boira,Pour s'y désaltérer,‖ à l'humaine scienceEt j'aurai disparu.‖ Mais rien n'effacera
Cette nuit où, voyant‖ s'ouvrir tant de symboles,Comme à travers la flamme‖ et l'encens d'un autel,Tu sentis tout à coup,‖ au feu de mes paroles,La secrète grandeur‖ de ton être immortel.
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a veillée / appuyée féminine, classiqueb longtemps / éclatants masculine, classiquea indicibles / bibles féminine, classiqueb deux / cheveux masculine, classiquea Ange / étrange féminine, classiqueb silencieusement / emportement masculine, classiquea antiques / extatiques féminine, classiqueb mont / profond masculine, classiquea Essence / toute-puissance féminine, classiqueb degrés / proférés masculine, classiquea lumière / matière féminine, classiqueb décroissant / s'obscurcissant masculine, classiquea descendue / perdue féminine, classiqueb effort / Mort masculine, classiquea voiles / d'étoiles féminine, classiqueb obscur / azur masculine, classiquea choses / Causes féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea heures / demeures féminine, classiqueb prompt / brilleront masculine, classiquea d'expérience / science féminine, classiqueb boira / n'effacera masculine, classiquea symboles / paroles féminine, classiqueb autel / immortel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Carmina Sacra, Mercure de France, 1920· numérisation archive.org· Sources