Poésies complètes, 1914· Le bois dormant· Petits poèmes
Marivône
À Gabriel Vicaire.
I
C’est Marivône Le Guînver,Avec ses coiffes de batiste,C’est Marivône Le GuînverQui passe sa vie à rêver.
Marivônic, Dieu vous assisteDans l’avenir et le présent !Marivônic, Dieu vous assisteVotre regard paraît si triste !
Marivônic s’en va disantAux bateliers de la prairie,Marivônic s’en va disant :« N’est-ce pas l’heure du jusant ?
« Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,Dans le chenal de Kerenor,Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,Le vaisseau de sa seigneurie,
« Le beau vaisseau d’ivoire et d’or,Avec des mâts en palissandre,Le beau vaisseau d’ivoire et d’orDe monseigneur Hadanic-Vor ? »
II
Hélas ! le soir tombe‖ et mêle sa cendreAux brouillards légers‖ qui montent des eaux,Et les bateliers‖ n’ont rien vu descendreSur le chenal bleu‖ bordé de roseaux.
Mais Marivônic‖ espère quand même.En vain le temps passe,‖ elle attend toujours,Et, pour faire honneur‖ à celui qu’elle aimeOn ne la voit plus‖ qu’en riches atours.
Regardez ! Sa coiffe‖ est toute en batiste.Ah ! qu’elle est jolie‖ avec son justinOù de fins galons,‖ couleur d’améthyste,Courent sur la laine‖ et sur le satin !…
Et l’année ainsi‖ va chassant l’année.Marivône est vieille‖ et marche à pas lents,Et rien n’a changé‖ dans sa destinée,Sinon qu’aujourd’hui‖ ses cheveux sont blancs.
III
Et la voilà vieille, vieille,Au point qu’elle n’a, dit-on,Sa pareilleDans aucun bourg du canton.
Ses beaux yeux n’ont plus de flamme ;Elle tremble au moindre vent ;Mais son âmeEst aussi jeune qu’avant,
Et sous son hoqueton jaune,Malgré l’âge et le besoin,MarivôneEst toujours mise avec soin.
Songez donc, si tout à l’heureL’impatient jouvenceauQu’elle pleureDébarquait de son vaisseau
Et s’en venait d’un air tendre,Avec deux ménétriers.Pour lui tendreL’anneau blanc des mariés !
IV
Or, un jour de printemps‖ que la brise était douce,Le beau vaisseau parut‖ au détour du chenal,Le jusant vers la mer‖ l’entraînait sans secousseEt ses hunes baignaient‖ dans le vent matinal.
Mais à mesure aussi‖ qu’il approchait des bergesOn voyait que ses mâts‖ étaient tendus de deuil.Ses sabords restaient clos‖ et quatre rangs de ciergesFlambaient sur le tilîac‖ autour d’un grand cercueil.
Et dans ce grand cercueil,‖ large assez pour deux places,Sur des coussins d’argent,‖ de perle et de velours,Pâle comme les lys‖ tombés de ses mains lasses,Le prince Hadanic-Vor‖ reposait pour toujours.
Marivône en silence‖ attendait sur la grève,Ses yeux gris avivés‖ d’on ne sait quel éclat,Car elle discernait‖ maintenant qu’aucun rêveN’a d’accomplissement‖ sinon dans l’Au-Delà.
Elle portait toujours‖ son vieux hoqueton jauneEt, quand le noir vaisseau‖ l’eut prise sur son bord,A pas menus, les paumes‖ jointes, MarivôneAlla s’agenouiller‖ devant le prince mort.
Elle pria longtemps‖ en fervente chrétienne,Puis, disposant la couche‖ où dormait son amant,Elle étendit sa tête‖ au chevet de la sienne,Fit un signe de croix‖ et mourut doucement.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abaab] 3[abba] 1[abbacac] 14[abab]
- Mètre
- Vers de 12, 8, 10 et 7 syllabes (24 de 12, 20 de 8, 16 de 10, 15 de 7, 5 de 3)· profil 3, 7, 8, 5+5, 6=6
- Mots à la rime
- a Guînver / rêver masculine, classiqueb batiste / assiste féminine, classiqueb présent / disant masculine, classiquec assiste / triste féminine, classiqueb prairie / prie féminine, classiquec disant / jusant masculine, classiqueb Kerenor / d’or masculine, classiquec prie / seigneurie féminine, classiqueb palissandre / cendre / descendre féminine, classiquec d’or / Hadanic-Vor masculine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classiquea même / aime féminine, classiqueb toujours / atours masculine, classiquea batiste / d’améthyste féminine, classiqueb justin / satin masculine, classiquea l’année / destinée féminine, classiqueb lents / blancs masculine, classiquea vieille / pareille féminine, classiqueb dit-on / canton masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb vent / qu’avant masculine, classiquea jaune / Marivône féminine, classiqueb besoin / soin masculine, classiquea l’heure / pleure féminine, classiqueb jouvenceau / vaisseau masculine, classiquea tendre féminine, classiqueb ménétriers / mariés masculine, classiquea douce / secousse féminine, classiqueb chenal / matinal masculine, classiquea berges / cierges féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea places / lasses féminine, classiqueb velours / toujours masculine, classiquea grève / rêve féminine, classiqueb éclat / l’Au-Delà masculine, classiqueb bord / mort masculine, non classiquea chrétienne / sienne féminine, classiqueb amant / doucement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources