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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Essais poétiques, 1865

Le jour des morts

Pamphile Le May· strophes variées, vers de 8, 12 et 6 syllabes, 141 vers

Écoutez ! écoutez !‖ Quel bruit se fait entendre,Au fond de la forêt,‖ sous les sombres rameaux ?Sur les flancs vaporeux‖ des arides coteaux ?Dans les nuages noirs‖ qu'on regarde s'étendre,Comme de grands linceuls,‖ au bord de l'horizon ?Dans les flots irrités‖ dont la crête écumeuseSe déchire et se tord‖ sur la rive brumeuse ?Parmi la mousse humide‖ et le pâle gazon ?

C'est comme une plainteQu'inspire la crainte !C'est un long soupirQui semble sortirDu fond de la terre,Comme une clameurQu'exhale le cœurQue la douleur serre !C'est un amer sanglot ;C'est un cri de peine,Éternelle et vaineQue la brise traîne,Comme elle traîne un flot !Ou c'est une prièreQue chaque rameau,Que chaque arbrisseauDe l'épaisse bruyère,Que l'airain de la tour,Le temple solitaireSemblent, avec mystère,Nous faire tour à tour !

Écoutez ! écoutez !‖ Le bruit sans cesse augmente !Là c'est comme un torrent‖ dont la puissante voixSourdement retentit‖ dans l'épaisseur des Lois ;Ou comme une forêt‖ qu'un ouragan tourmente ;Ou comme le fracas‖ d'un vieux mur s'affaissant.Ici l'on croit entendre‖ une plainte pareilleAux sinistres accents‖ de la triste corneilleSur le chauve sommet‖ d'un chêne frémissant !

Et le jour se déroule‖ en vagues ténébreusesQui tracent au ciel gris‖ de noirâtres sillons :Le soleil désolé‖ dépouille ses rayons :Puis des globes de flamme‖ aux crinières poudreusesGlissent, en bourdonnant,‖ sous le ciel attristé ;Les lambeaux d'un feu sombre,‖ endettés au passage,Font briller un instant‖ le vagabond nuageQui replonge aussitôt‖ dans son obscurité.

On dirait un sanglot immenseDe la nature autour de nous :Enfants du Christ, entendez-vousCette plainte qui recommence ?

Sais-tu ce que c'est, voyageur ?Ton âme a-t-elle quelque doute ?N'aurais-tu pas vu sur ta routeQuelqu'esprit souffrant ou vengeur ?

Petit enfant, dans ta prièreA genoux bien dévotement,As-tu pensé, quelque moment,Aux habitants du cimetière ?

Sais-tu ce que c'est, le sais-tu,Jeune fille tout étonnée,Toi que le ciel a couronnéeDes grâces et de la vertu ?

Jeune homme plongé dans l'ivresse,Sais-tu ce que c'est ? dis-le-moi :Lorsque tout pleure autour de toiTu ris et tu chantes sans cesse !

De temps en temps, près des ruisseaux,On voit glisser un blanc fantôme ;On en voit glisser sous le dômeDes grands pins au front des coteaux !

C'est un père dont les annéesAvaient argenté les cheveux :Il gémit de longues journéesPour rendre ses enfants heureux.Semblable aux jours de sa vieillesseIl est courbé sous la tristesse :Il lève, vers son fils,Ces mains, qu'avec mystère,Il levait sur la terrePour le bénir jadis.

Et sa voix funèbre et plaintive,Portant la tristesse et l'effroi,Murmure à l'oreille attentive :« O mon cher fils, priez pour moi ! »

C'est une mère, hélas ! trop tendrePour les chastes fruits de son sein !Son amour n'a pu la défendreAu tribunal du Souverain.Elle est au seuil de sa chaumière ;Des larmes voilent sa paupière :Un souris vient mourirSur ses lèvres flétries,Fleurs que dans les prairiesL'automne fait périr !

Et sa voix funèbre et plaintive,Portant la tristesse et l'effroi,Murmure à l'oreille attentive :« O mes enfants, priez pour moi ! »

C'est une sœur charmante et bonneQue son printemps ornait encor :Elle tomba fleur que moissonneAvant l'été, la serpe d'or !

Et maintenant sa voix plaintivePortant la tristesse et l'effroiMurmure à l'oreille attentive :« O mon frère, priez pour moi ! »

C'est un frère, un ami d'enfanceQue nous a ravis le tombeau !Ils partageaient notre souffranceEt nous rendaient le jour plus beau !

Et maintenant leur voix plaintive,Portant la tristesse et l'effroi,Murmure à l'oreille attentive :« O mon ami, priez pour moi ! »

C'est un homme que l'infortune,Jusqu'à la tombe, a poursuivi :Sa présence était importune ;Et nul regret ne l'a suivi !

Et maintenant sa voix plaintive,Portant la tristesse et l'effroi,Murmure à l'oreille attentive :« Vous malheureux, priez pour moi ! »

Seigneur, c'est assez de vengeance !Ah ! désarmez votre courroux !Vous êtes un Dieu d'indulgence ;Et pardonner vous est si doux !

Nous ne sommes qu'une poussière,Mais nous vous prions à genoux !Écoutez notre humble prière :O Dieu clément, écoutez-nous !

Pitié ! pitié ! Dieu de justice !Pitié pour vos pauvres enfants !C'est plus faiblesse que maliceS'ils furent désobéissants !

Quand votre bras frappa leur têteAfin de les éprouver tous,Serein comme en un jour de fête.Leur front s'est courbé devant vous.

Si vous êtes un Dieu sévèreOù trouverez-vous la blancheur ?Comment le pauvre homme pécheurSoutiendra-t-il votre colère ?

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[abba] 4[aa] 1[abbba] 14[abab]
Mètre
Vers de 8, 12 et 6 syllabes (88 de 8, 24 de 12, 16 de 6, 13 de 5)· profil 5, 6, 8, 6+6
Mots à la rime
a entendre / s'étendre féminine, classiqueb rameaux / coteaux masculine, classiquec l'horizon / gazon masculine, classiqued écumeuse / brumeuse féminine, classiquea plainte / crainte féminine, classiqueb soupir / sortir masculine, classiquec terre / serre féminine, classiqued clameur / cœur masculine, classiquee sanglot / flot masculine, classiquef peine / vaine / traîne féminine, classiqueg prière / bruyère féminine, classiqueh rameau / arbrisseau masculine, classiquei tour masculine, classiquej solitaire / mystère féminine, classiquea augmente / tourmente féminine, classiqueb voix / Lois masculine, classiquec s'affaissant / frémissant masculine, classiqued pareille / corneille féminine, classiquea ténébreuses / poudreuses féminine, classiqueb sillons / rayons masculine, classiquec attristé / obscurité masculine, classiqued passage / nuage féminine, classiquea immense / recommence féminine, classiqueb nous / entendez-vous masculine, classiquea voyageur / vengeur masculine, classiqueb doute / route féminine, classiquea prière / cimetière féminine, classiqueb dévotement / moment masculine, classiquea sais-tu / vertu masculine, classiqueb étonnée / couronnée féminine, classiquea l'ivresse / cesse féminine, classiqueb dis-le-moi / toi masculine, classiquea ruisseaux / coteaux masculine, classiqueb fantôme / dôme féminine, classiquea années / journées féminine, classiqueb cheveux / heureux masculine, classiquec vieillesse / tristesse féminine, classiqued fils / jadis masculine, classiquee mystère / terre féminine, classiquea plaintive / attentive féminine, classiqueb l'effroi / moi masculine, classiquea tendre / défendre féminine, classiqueb sein / Souverain masculine, classiquec chaumière / paupière féminine, classiqued mourir / périr masculine, classiquee flétries / prairies féminine, classiquea bonne / moissonne féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea d'enfance / souffrance féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea l'infortune / importune féminine, classiqueb poursuivi / suivi masculine, classiquea vengeance / d'indulgence féminine, classiqueb courroux / doux masculine, classiquea poussière / prière féminine, classiqueb genoux / écoutez-nous masculine, classiquea justice / malice féminine, classiqueb enfants / désobéissants masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb tous / vous masculine, classiquea sévère / colère féminine, classiqueb blancheur / pécheur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

141 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources