Essais poétiques, 1865
Premier de l’an
L’enfant
Oh ! j'aime la nouvelle année !C'est une fée à l'œil d'azur,Dont la lèvre n'est point fanée,Et dont le cœur est encor pur.
Dès l'aurore elle nous apporte,Sans bruit et sans nous éveiller,De beaux hochets de toute sorte,Qu'on trouve sous notre oreiller !
On dit qu'elle use de largesseEnvers la veuve et l'indigent,Et qu'elle a des fruits de sagesseDans une corbeille d'argent.
Mère, au petit enfant qui pleureEst-ce qu'elle en donne en passant ?Faut-il qu'il dorme de bonne heureEt qu'il soit bien obéissant ?
Le jeune homme
Un an s'est envolé,‖ mais un autre se lève !…Amis, sachons en profiter !Oublions le passé !‖ Le passé n'est qu'un rêve !Il ne faut point le regretter.Oh ! la vie est charmante !‖ Épuisons, sans attendre,La coupe des riants plaisirs !Enivrons-nous encor‖ d'un regard doux et tendreQui sait caresser nos désirs !
Un an s'est envolé,‖ mais un autre se lève !…Pour nous il n'a point de tombeau !N'allons point rappeler‖ le moment qui s'achèveLorsque le présent est si beau !Assez tôt les chagrins,‖ la débile vieillesseNous mettront des rides au front :Savourons nos beaux jours !‖ Égayons la jeunesse !Bientôt, hélas ! ils finiront.
Un an s'est envolé,‖ mais un autre se lève !…Oh ! qu'il soit pur ! qu'il soit serein !Peut-être apporte-t-il,‖ celui-là, quelque trêveAux larmes du pauvre orphelin.Près de lui l'on sourit,‖ l'on s'amuse et folâtre,Sans regrets comme sans ennui,…Triste et seul, comme hier,‖ il s'assied près de l'âtrePour pleurer encore aujourd'hui !
Un an s'est envolé,‖ mais un autre se lève !…Comme un flot vient après un flot,Impétueux ou calme,‖ expirer sur la grèveQui tremble aux cris du matelot.Bien vite nous fuyons‖ le berceau du jeune âge !Et les fleurs qu'au bord du cheminNous cueillons, chaque jour,‖ pour charmer le voyage,Se flétrissent dans notre main !
Le vieillard
Venez tous, mes enfants,‖ que mes mains vous bénissent !Un nouvel an commence,‖ et mes cheveux blanchissent !…
Comme vous, autrefois,‖ j'étais jeune et léger ;J'avais au fond du cœur‖ de belles espérances ;J'ignorais les ennuis,‖ j'ignorais les souffrances ;Et je ne croyais point‖ qu'ainsi tout dût changer !
Venez tous, mes enfants,‖ que mes mains vous bénissent !Un nouvel an commence,‖ et mes cheveux blanchissent…
Je trouvais que les jours‖ étaient lents à venir :J'aurais voulu, mon Dieu !‖ les voir tomber plus vite.Comme vous je courais‖ au jeu qui vous invite :J'oubliais le passé‖ pour croire à l'avenir !
Venez tous, mes enfants,‖ que mes mains vous bénissent !Un nouvel an commence,‖ et mes cheveux blanchissent !…
Je vois bien quelle était,‖ en ce temps, mon erreur :Et si je retournais‖ aux sources de la vie !…Mais j'arrive au banquet‖ où la mort me convie !…A mon âge on n'a plus‖ qu'une vaine terreur !
Venez tous, mes enfants,‖ que mes mains vous bénissent !Un nouvel an commence,‖ et mes cheveux blanchissent !…
Maintenant ma voix tremble‖ et je suis sans amour :Le long de mon sentier‖ je m'en vais solitaire :Mon front pâle et ridé‖ s'incline vers la terre :Et je cherche ma vie,‖ et ne trouve qu'un jour !
Venez tous, mes enfants,‖ que mes mains vous bénissent !Un nouvel an commence,‖ et mes cheveux blanchissent !…
Mais il est, toutefois,‖ un grand bonheur pour nous,Pour nous, pauvres vieillards‖ que la tombe réclame,Qui rêvons, tout le jour,‖ assis devant la flamme……Oh ! c'est de vous bénir,‖ mes enfants, à genoux !
Venez tous, mes enfants,‖ que mes mains vous bénissent !Un nouvel an commence,‖ et mes cheveux blanchissent !…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4(abab) 4(ababcdcd) 6(aa) 5(abba)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (48 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 6 distiques, 4 huitains
- Mots à la rime
- a année / fanée féminine, classiqueb d'azur / pur masculine, classiquea apporte / sorte féminine, classiqueb éveiller / oreiller masculine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb l'indigent / d'argent masculine, classiquea pleure / heure féminine, classiqueb passant / obéissant masculine, classiquea lève / rêve féminine, classiqueb profiter / regretter masculine, classiquec attendre / tendre féminine, classiqued plaisirs / désirs masculine, classiquea lève / s'achève féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquec vieillesse / jeunesse féminine, classiqued front / finiront masculine, classiquea lève / trêve féminine, classiqueb serein / orphelin masculine, classiquec folâtre / l'âtre féminine, classiqued ennui / aujourd'hui masculine, classiquea lève / grève féminine, classiqueb flot / matelot masculine, classiquec âge / voyage féminine, classiqued chemin / main masculine, classiquea bénissent / blanchissent féminine, classiquea léger / changer masculine, classiqueb espérances / souffrances féminine, classiquea venir / l'avenir masculine, classiqueb vite / invite féminine, classiquea erreur / terreur masculine, classiqueb vie / convie féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb réclame / flamme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources