Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre troisième (A mes enfants)
FABLE V. La fauvette et l’épi de blé
Sur le bord d'une routeUn épi de froment,Né du hasard sans doute,Se penchait tristement.Il croissait dans la solitudeEt jamais la sollicitudeNe l'avait protégé.Il en était bien affligé,Car il songeait‖ qu'à la moisson prochaineLe moissonneur‖ ne prendrait pas la peineDe le recueillir,Et que sur sa tige,Sans aucun prestige,Il faudrait vieillir.
Une implacable sécheresseVint ajouter à sa détresse ;Il crut bien qu'il allait périrAvant de mûrir.Heureusement qu'une fauvetteQuand le jour avait lui,Venait chanter sa chansonnetteAuprès de lui.
— Toi dont le cœur est bon,‖ entends ma voix plaintive,Doux chantre ailé,Lui dit-il désolé,Va me chercher là-bas‖ quelques gouttes d'eau vive,Je voudrais vivre encor.
L'oiseau prit son essorEt, d'une aile rapide,A la source limpideVola, compatissant ;Il puisa quelques gouttesEt vint les verser toutesSur l'épi languissant.C'en fut assez. L'épi,‖ sous la molle rosée,Retrouva sa force épuiséeEt sa vigueur ;Il trouva l'existence‖ un peu moins monotoneEt, lorsque vint l'automneAvec sa rigueur,Il était mûr,‖ et sa tête superbeSe balançait avec orgueil.Alors il entendit,‖ dans une touffe d'herbe,Un chant de deuil.Il écouta. C'était‖ la fauvette obligeante.
— Qu'as-tu donc, lui dit-il‖ d'une voix engageante,Qu'as-tu donc à gémir ainsi ?
— J'ai faim, répondit-elle,‖ et cherche quelques graines…Je voudrais voler loin d'iciEt mes ailes sont vaines !
— Mes grains sont mûrs ; viens près de moi,Je te les donneEt m'abandonneA toi.
L'épi, vers la terre endormie,A ces mots, s'inclina soudain,Et la fauvette son amieNe mourut pas de faim.
Faites la charité,‖ faites sans bruit l'aumône,Pour Dieu d'abord et puis pour vous ;Car vous ne savez pas,‖ fussiez-vous sur un trône,Ce que vous garde un sort jaloux.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abab] 9[aa] 5[abba]
- Mètre
- Vers de 6, 8 et 12 syllabes (18 de 6, 18 de 8, 10 de 12, 6 de 4, 6 de 5, 3 de 10, 1 de 2)· profil 4, 5, 6, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a route / doute féminine, classiqueb froment / tristement masculine, classiquec solitude / sollicitude féminine, classiqued protégé / affligé masculine, classiquee prochaine / peine féminine, classiquef recueillir / vieillir masculine, classiqueg tige / prestige féminine, classiquea sécheresse / détresse féminine, classiqueb périr / mûrir masculine, classiquec fauvette / chansonnette féminine, classiqued lui masculine, classiquea plaintive / vive féminine, classiqueb ailé / désolé masculine, classiquec encor / essor masculine, classiqueb rapide / limpide féminine, classiquec compatissant / languissant masculine, classiqued gouttes / toutes féminine, classiquee rosée / épuisée féminine, classiquef vigueur / rigueur masculine, classiqueg monotone / l'automne féminine, classiqueh superbe / d'herbe féminine, classiquei orgueil / deuil masculine, classiquej obligeante / engageante féminine, classiqueb ainsi / d'ici masculine, classiquea graines / vaines féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb donne / m'abandonne féminine, classiquea endormie / amie féminine, classiqueb soudain / faim masculine, classiquea l'aumône / trône féminine, classiqueb vous / jaloux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources