Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre deuxième
FABLE XV. Le laboureur et l’athée
Un laboureur, honnête‖ homme et chrétien fidèle,Qui s'agenouillait chaque jourEt croyait bonnement‖ que l'âme est immortelleEt doit quitter ces lieux‖ pour un autre séjour ;Un brave laboureur, vous dis-je,Qui ne demandait au Seigneur,Pour croire au céleste bonheur,Aucun autre prodigeQue le spectacle radieuxQue le ciel fuit écloreAu couchant, à l'aurore,Chaque jour sous nos yeux ;Un laboureur‖ achevait ses semailles,Quand il vit arriver‖ au milieu de ses champsUn soi-disant athée,‖ un de ces sots tranchantsQui veulent enlacer‖ les autres dans leurs mailles.L'angélus du midi,‖ dans le même moment,Sonnait à l'église voisine ;Le semeur se signa,‖ puis, fort dévotement,Se mit à réciter‖ la prière divine.
— Pourquoi ce signe de la croix ?Fit le libre penseur‖ en éclatant de rire :Est-ce que vraiment tu croisA ce que tu viens de dire ?
— Et pourquoi, mon ami,‖ n'y croirais-je donc pas ?Répondit aussitôt‖ le laboureur modeste.
— Parce que Dieu, comme le reste,Nous embarrasse à chaque pas.
— Cet embarras, pourtant,‖ malheureux incrédule.N'en existe pas moins‖ quand, pour ne pas le voir,Votre esprit fier reculeOu se couvre d'un bandeau noir.
— Tout ça ce sont des mots ;‖ à la mort tout s'efface :Pour la terre on est fait ;‖ c'est ici notre placeEt pas ailleurs.Le tombeau ne rend pas,‖ tu le sais, sa poussière,Et la vie en la mort‖ s'engloutit tout entière.
— Revenez dans deux mois ;‖ à vos accents railleursJe crois que je pourrai répondre.
L'incrédule partit :‖ il était généreux.
— Vraiment, se disait-il,‖ ces pauvres malheureuxSont bien faciles à confondre.
Il revint au temps dit ;‖ c'était à la moisson.
— Eh bien ! commença-t-il,‖ eh bien ! pieux garçon,Je viens chercher votre réponse.
— Interrogez mon champ,‖ c'est lui qui la prononce.
— Vous avez vu ce grain.Je l'ai mis au printemps‖ dans une chaude terre ;Il a semblé pourrir ;‖ tel ne fut pas son sort :Un germe plein de vie‖ est sorti de la mort…Voyez ce champ superbe,‖ expliquez ce mystère.L'homme est plus qu'un vil grain,‖ vous savez bien celaComment pouvez-vous donc‖ jamais nommer chimèreSon espoir de sortir‖ d'une tombe éphémère ?…C'est ma seule réponse ;‖ allez, méditez-la
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abab] 8[abba] 4[aa]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 6 syllabes (32 de 12, 13 de 8, 7 de 6, 2 de 7, 1 de 4, 1 de 10)· profil 6, 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a fidèle / immortelle féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquec dis-je / prodige féminine, classiqued Seigneur / bonheur masculine, classiquee radieux / yeux masculine, classiquef éclore / l'aurore féminine, classiqueg semailles / mailles féminine, classiqueh champs / tranchants masculine, classiquei moment / dévotement masculine, classiquej voisine / divine féminine, classiquea croix / crois masculine, classiqueb rire / dire féminine, classiquea pas masculine, classiqueb modeste / reste féminine, classiquea incrédule / recule féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea s'efface / place féminine, classiqueb ailleurs / railleurs masculine, classiquec poussière / entière féminine, classiqueb répondre / confondre féminine, classiquea généreux / malheureux masculine, classiquea moisson / garçon masculine, classiqueb réponse / prononce féminine, classiquea vain / grain masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquec sort / mort masculine, classiqued cela / méditez-la masculine, classiquee chimère / éphémère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources