Fables canadiennes, 1882‑1891· Livre premier
FABLE XX. Les deux arbustes et l’ondée
L'hiver a quelquefois‖ des jours de chaude pluie,De même que l'été,‖ des jours de froids brouillards ;La jeunesse a des pleurs‖ qu'une espérance essuie,Le vieillard, des plaisirs‖ qui mouillent ses regards ;Et ce triste ou joyeux mélangeA pour nous comme un charme étrangeQui nous attire et nous fait mal.
Cette réflexion,‖ malgré l'invraisemblance,Deux arbres la faisaient,‖ au temps de leur enfance,Dans leur langage original.C'était pendant l'hiver‖ et, la températureS'élevant tout à coup‖ comme au mois de juillet,Plus d'un ruisseau reprit‖ avec désinvolture,Son cours dans les champs de millet ;Et l'orageAvec rageFouetta les rameaux grisDe nos arbres surpris.
Le plus petit des deux,‖ s'emportant, fit un gestePour secouer les gouttes d'eau,Et dit à son voisin :
— Pour moi, j’en ai de resteDe cet humide cadeau ;Quand je serai sous mon feuillageLe firmament pourra pleuvoir.Je voudrais bien savoir —Ce n'est point de l'enfantillage —Pourquoi cette pluie en hiver.
Il faut savoir attendreSi l'on veut tout entendre.
— Attends, c'est ton affaire,‖ et comprends si tu peux ;Pour moi je n'aime pas —‖ mes paroles sont franches, —Toutes ces gouttes d'eau‖ qui tombent sur mes branches,Et pour m'en délivrer‖ je fais ce que je veux.
En hiver le doux temps‖ n'est que d'une journée.L'orage passa vite‖ et le ciel devint clair ;La course du ruisseau‖ fut encore enchaînéeEt nul vol ne brava‖ la froidure de l'air.Alors l’un des arbustes, —Celui qui n'avait pas,‖ en parlant avec fiel,Secoué l'eau du ciel,Et dit des paroles injustes —L'un des arbustes vit‖ sur ses rameaux charmants,Des flots de diamants,Des guirlandes étranges,Des perles et des franges ;Mais l'autre s'inclina‖ de honte et de regret,Car sur ses branches dénudéesIl n'avait pas voulu,‖ prenant un ton aigret,Supporter les ondées.
Les peines, les chagrins‖ qui remplissent nos joursPar la soumission‖ se transforment en joies ;Ils épurent notre âme‖ et sont les grande voiesQui mènent de la haine‖ aux célestes amours.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abab] 7[aa] 5[abba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 6 syllabes (30 de 12, 12 de 8, 11 de 6, 2 de 3, 1 de 7)· profil 3, 6, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a pluie / essuie féminine, classiqueb brouillards / regards masculine, classiquec mélange / étrange féminine, classiqued mal / original masculine, classiquea l'invraisemblance / enfance féminine, classiquec température / désinvolture féminine, classiqued juillet / millet masculine, classiquee l'orage / rage féminine, classiquef gris / surpris masculine, classiquea geste / voisin / reste féminine, classiqueb d'eau / cadeau masculine, classiquec feuillage / l'enfantillage féminine, classiqued pleuvoir / savoir masculine, classiquee hiver / répondit / d’hier masculine, classiquea attendre / entendre féminine, classiquea peux / veux masculine, classiqueb franches / branches féminine, classiquea journée / enchaînée féminine, classiqueb clair / l'air masculine, classiquec arbustes / injustes féminine, classiqued fiel / ciel masculine, classiquee charmants / diamants masculine, classiquef étranges / franges féminine, classiqueg regret / aigret masculine, classiqueh dénudées / ondées féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb joies / voies féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables canadiennes, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1882· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources